Le polyamour au Canada : étude d’une structure familiale émergente

John-Paul Boyd, M.A., LL.B.

Directeur général
Institut canadien de recherche sur le droit et la famille (Université de Calgary)

En juin 2016, l’Institut canadien de recherche sur le droit et la famille a commencé à s’intéresser aux diverses perceptions concernant la notion de polyamour au Canada. Le projet n’en est encore qu’à mi-parcours, mais les données colligées jusqu’ici pourraient avoir une incidence importante sur la législation et les politiques au cours des prochaines décennies, suivant l’évolution constante de la notion de famille.

Le terme polyamour est formé du préfixe grec poly (qui signifie « plusieurs » ou « en abondance ») et du mot d’origine latine amour. En accord avec cette étymologie, les polyamoureux vivent donc plusieurs relations intimes simultanées, ou manifestent une telle préférence. Certains polyamoureux sont engagés dans des relations amoureuses stables à long terme impliquant deux ou plusieurs autres partenaires, alors que d’autres entretiennent simultanément plusieurs relations plus ou moins durables ou engagées. Dans certains cas, les relations simultanées se vivent à court terme ou sur une base purement sexuelle, et parfois elles sont plus durables et se caractérisent par un engagement affectif plus marqué.

 

Polyamour
Pratique ou condition se caractérisant par la participation à plusieurs relations intimes simultanément, sans motivation religieuse ni obligation découlant du mariage.

Polygamie
Pratique ou condition se caractérisant par le fait d’avoir plusieurs époux ou épouses simultanément (habituellement des femmes), la plupart du temps pour des motifs religieux.

 

Polyamour et polygamie

Lorsqu’il est question de polyamour, on pense souvent à la série Sister Wives de TLC, ou encore à la communauté religieuse de Bountiful, en Colombie-Britannique. Cependant, il faut établir plusieurs distinctions entre le polyamour et la polygamie, que préconise notamment l’Église fondamentaliste de Jésus-Christ des saints des derniers jours (celle-ci étant d’ailleurs le point commun entre Sister Wives et Bountiful). En ce sens, la polygamie désigne les mariages entre un homme et plusieurs femmes (le suffixe d’origine grecque « gamie » signifie mariage), et cette union répond à une obligation nettement patriarcale dictée par les écritures.

A contrario, les polyamoureux que nous avons interrogés vivent des relations avec deux ou plusieurs autres adultes, mais affirment que l’égalité des partenaires occupe une place prépondérante, sans égard au genre ou à la situation parentale. Ils considèrent généralement que leurs partenaires devraient avoir leur mot à dire dans l’évolution des relations et que chacun est entièrement libre de mettre fin à son engagement à n’importe quel moment.

Statistique Canada ne collige pas de données sur le nombre de Canadiens polyamoureux ou engagés dans une relation polyamoureuse. Par ailleurs, dans le cadre de notre propre enquête sur le polyamour, annoncée principalement dans les médias sociaux, nous avons reçu 547 réponses valides en seulement trois semaines.((Données de sondage non pondérées.)) Plus des deux tiers des répondants (68 %) disent être actuellement engagés dans une relation polyamoureuse. Parmi les autres, les deux cinquièmes (39,9 %) affirment avoir vécu une telle relation au cours des cinq dernières années. Au moins huit répondants sur dix (82,4 %) pensent que le nombre de personnes se disant polyamoureuses tend à augmenter, et à peu près la même proportion de répondants (80,9 %) pensent qu’il y a aussi augmentation du nombre de relations ouvertement polyamoureuses.
 

Or, si le nombre de personnes engagées dans une relation polyamoureuse augmente effectivement, il faudra s’attendre à d’importantes répercussions sur le plan économique et légal, puisque la plupart des grandes institutions sociales au Canada sont fondées sur le principe de dualité des relations entre adultes.

 

Or, si le nombre de personnes engagées dans une relation polyamoureuse augmente effectivement, il faudra s’attendre à d’importantes répercussions sur le plan économique et légal, puisque la plupart des grandes institutions sociales au Canada sont fondées sur le principe de dualité des relations entre adultes. Ainsi, le Régime de pensions du Canada ne verse des allocations de survivant qu’à un seul conjoint, et la même situation s’applique relativement à l’allocation au conjoint du Programme de sécurité de la vieillesse. De même, dans ses formulaires de calcul des obligations fiscales, l’Agence du revenu du Canada prévoit que les contribuables puissent entretenir des relations successives, mais pas simultanées. Le même postulat ressort dans la législation provinciale sur le droit successoral et, la plupart du temps, dans les dispositions régissant les relations familiales.
 

Des polyamoureux plus jeunes et des relations plus diversifiées au Canada

La plupart des répondants à notre sondage proviennent de la Colombie-Britannique (144), suivis de ceux de l’Ontario (116), de l’Alberta (71) et du Québec (37). L’âge moyen des répondants est généralement inférieur à celui de la population canadienne. En effet, 75 % des répondants appartiennent au groupe des 25 à 44 ans (alors que cette tranche d’âge occupe 26 % de l’ensemble de la population), et seulement 16 % des répondants sont âgés de 45 ans et plus (comparativement à 44 % au sein de la population totale).

La majorité des répondants à notre sondage ont fait des études secondaires (96,7 %), et leur niveau de scolarité le plus élevé concerne des études de premier cycle universitaire (26,3 %), des études professionnelles ou de cycles supérieurs (19,2 %) ou des études collégiales (16,3 %). Les répondants présentent un niveau de scolarité largement supérieur à l’ensemble de la population canadienne. De fait, 37 % des répondants détiennent un diplôme de premier cycle universitaire (par rapport à 17 % pour l’ensemble de la population), et 19 % d’entre eux ont un diplôme d’études professionnelles ou de cycles supérieurs (comparativement à 8 % au sein de la population totale).
 
 


 
De même, dans le cadre de notre sondage, les répondants déclarent des revenus supérieurs au reste de la population canadienne. En effet, les revenus annuels inférieurs à 40 000 $ sont moins fréquents parmi nos répondants (46,8 %) qu’au sein de la population totale (60 %), et la proportion de répondants ayant un revenu annuel supérieur à 60 000 $ s’avère plus importante (31 %) que dans l’ensemble de la population (23 %). Même si presque la moitié des répondants ont un revenu annuel inférieur à 39 999 $, près des deux tiers des personnes interrogées (65,4 %) comptent aussi sur un autre soutien au sein du ménage, et plus des trois cinquièmes des répondants (62,3 %) vivent au sein d’un ménage où le revenu total annuel se situe entre 80 000 $ et 149 999 $.

Un peu moins du tiers des répondants se disent de genre masculin (30 %) et près des trois cinquièmes de genre féminin (59,7 %), les autres s’identifiant comme intergenres (3,5 %), de genre fluide (3,2 %), transgenres (1,3 %) ou « autres » (2,2 %). Quant à l’orientation sexuelle, un nombre important de répondants se définissent comme hétérosexuels (39,1 %) ou bisexuels (31 %).

La plupart des personnes interrogées dans le cadre de notre sondage se disent soit athées (33,9 %) ou agnostiques (28,2 %). Parmi les répondants se réclamant d’appartenance confessionnelle, la plupart sont chrétiens (7,2 % sans confessionnalité particulière; 3,2 % catholiques; 1,3 % protestants). Enfin, plus d’un cinquième des répondants (22,1 %) s’identifient à une « autre » catégorie religieuse (notamment Quakers, païens et polythéistes).

Nous avons également tenu compte du type de relations et du mode de cohabitation de nos répondants. Près des deux tiers d’entre eux (64,6 %) affirment que leur relation implique trois personnes, 17,9 % disent faire partie d’une relation à quatre personnes, et 13,8 % vivent une relation impliquant six personnes ou plus. Par ailleurs, seulement un cinquième des répondants affirment que leur relation se vit au sein d’un seul et même ménage (19,7 %). Les autres vivent donc une relation répartie dans plusieurs ménages, c’est-à-dire surtout deux ménages (44,3 %) ou trois ménages (22,2 %).

 


 
S’agissant des répondants dont la relation se vit dans un seul ménage, les trois cinquièmes (61,2 %) attestent la présence d’un couple marié (mais jamais plus d’un seul couple). Parmi les répondants dont la relation est répartie dans plusieurs ménages, près de la moitié (45,4 %) rapportent la présence d’au moins un couple marié (un seul couple marié : 85 %; deux couples mariés : 12,9 %; trois couples mariés : 1,4 %; plus de trois couples mariés : 0,7 %).

Près du quart des personnes interrogées (23,2 %) affirment qu’au moins un enfant de moins de 19 ans vit à plein temps au sein du ménage sous la responsabilité d’au moins un parent ou tuteur, et 8,7 % des répondants déclarent qu’au moins un enfant vit à temps partiel au sein du ménage sous la responsabilité d’au moins un parent ou tuteur.
 
 


 
En résumé, les répondants à notre sondage étaient généralement plus jeunes et plus éduqués et affichaient un meilleur taux d’emploi que l’ensemble de la population canadienne. Deux fois plus de répondants s’identifiaient au genre féminin comparativement au genre masculin, et la répartition d’hétérosexuels et de bisexuels était similaire. Au moment de répondre au sondage, la plupart des répondants étaient engagés dans une relation polyamoureuse avec deux autres personnes. Toutefois, plusieurs répondants vivaient une relation avec trois autres personnes ou plus. Enfin, pour la majorité des répondants, ces relations se vivaient au sein de deux ménages ou plus.
 

Pour les polyamoureux interrogés, l’égalité est importante au sein de la relation et dans les décisions familiales

Notre sondage s’intéresse aussi à la manière dont les répondants perçoivent les relations polyamoureuses et les liens entre les personnes qui y sont engagées, ainsi qu’à leur opinion sur la perception du public à leur endroit.

Dans l’ensemble, les répondants sont particulièrement attachés au principe d’égalité des personnes engagées dans la relation, peu importe le genre ou le statut parental. Plus des quatre cinquièmes des répondants (82,1 %) sont « tout à fait d’accord » et 12,5 % sont « d’accord » avec l’énoncé selon lequel chacun des membres d’une relation polyamoureuse mérite d’être traité équitablement sans égard au genre ou à l’identité de genre. Plus de la moitié (52,9 %) sont « tout à fait d’accord » et 21,5 % sont « d’accord » avec l’assertion selon laquelle chacun des membres d’une relation polyamoureuse mérite d’être traité équitablement sans égard aux responsabilités en tant que parents ou tuteurs.

De même, une forte majorité des répondants conviennent que tous les membres d’une telle union devraient avoir leur mot à dire concernant l’évolution de la relation. Environ huit répondants sur dix (80,5 %) sont « tout à fait d’accord » ou « d’accord » pour dire que les décisions concernant la nature de la relation concernent équitablement chacun des membres d’une relation polyamoureuse. Par ailleurs, 70,3 % se disent « tout à fait d’accord » ou « d’accord » avec l’affirmation voulant que chacun des membres d’une relation polyamoureuse ait pleinement voix au chapitre concernant l’arrivée d’une nouvelle personne au sein de la relation. Plus des neuf dixièmes des répondants (92,9 %) sont « tout à fait d’accord » et 6,3 % sont « d’accord » pour dire que chacun des membres d’une relation polyamoureuse peut librement mettre fin à son engagement au sein de la relation à tout moment.

L’attachement manifesté par nos répondants vis-à-vis des principes d’égalité, d’autonomie et de participation des membres concorde avec une autre conclusion importante de notre étude : 89,2 % des répondants sont « tout à fait d’accord » et 9,2 % sont « d’accord » pour dire que chacun des membres d’une relation polyamoureuse doit faire preuve d’honnêteté et de franchise envers les autres.

En ce qui concerne la perception de l’opinion publique à l’égard du polyamour, il ne fait aucun doute que certaines émissions de télévision à succès (Sister Wives et My Five Wives du réseau TLC, ainsi que l’émission Big Love de HBO) ont contribué à brouiller les pistes en faisant un amalgame avec la notion de polygamie. La publicité entourant la récente poursuite en justice à l’endroit de certains leaders de la communauté de Bountiful en vertu de l’article 293 du Code criminel a aussi alimenté certaines perceptions. D’ailleurs, les répondants eux-mêmes semblent avoir été influencés par la teneur des articles 291 et 293 du Code criminel, qui interdisent respectivement la bigamie et la polygamie.

Ainsi, même si la majorité des répondants (72,6 %) croient que la tolérance du public s’améliore vis-à-vis du polyamour, plus des quatre cinquièmes d’entre eux (80,6 %) pensent que les gens considèrent les relations polyamoureuses comme une sorte de perversion ou de fétichisme. De même, seulement 16,7 % des répondants sont d’avis que les gens considèrent les relations polyamoureuses comme une structure familiale parfaitement légitime

Familles polyamoureuses : des rapports uniques et complexes vis-à-vis de la loi

Les personnes engagées dans une relation à long terme au sein de familles polyamoureuses sont confrontées à plusieurs difficultés pour parvenir à assumer leurs responsabilités, surtout lorsqu’il faut traiter avec des personnes hors de la famille, solliciter des services gouvernementaux ou faire valoir leur statut légal. De fait, à peu près toutes les facettes de la vie au Canada posent des obstacles aux familles polyamoureuses – et particulièrement celles ayant des enfants :

  • Qui sera reconnu comme parent ou tuteur aux yeux des autorités scolaires? Qui aura le droit de passer prendre les enfants à l’école? À qui reviendra-t-il d’autoriser les sorties scolaires ou de participer aux rencontres de parents avec l’enseignant?
  • Qui sera désigné pour traiter avec les médecins, les dentistes, les conseillers ou les autres professionnels de la santé?
  • Qui sera désigné comme bénéficiaire d’un régime d’assurance collective offert par un employeur? Qui sera couvert en vertu des régimes provinciaux de soins de santé (ex. : RAMO en Ontario, MSP en Colombie-Britannique)?
  • Qui aura droit aux prestations des régimes publics, comme les allocations au conjoint du Programme de sécurité de la vieillesse, ou les allocations au survivant du Régime de pensions du Canada?
  • Quels seront les droits et privilèges de chacun des adultes concernés dans le cadre provincial du droit successoral ou de la législation fédérale en matière d’immigration?
  • Combien d’adultes pourront légalement réclamer le statut parental d’un enfant en vertu des lois régissant l’adoption ou la procréation assistée?
  • Compte tenu des législations provinciales sur les relations domestiques, de quels droits et privilèges bénéficieront ceux et celles qui mettront fin à leur engagement au sein d’une famille polyamoureuse?

 
Pour trouver des réponses à plusieurs de ces questions, il faut s’en remettre à certaines définitions dans le libellé des lois, des politiques et des règlements, notamment celles de parent, époux ou tuteur, et celles de partenaire interdépendant adulte (en Alberta) ou conjoint de fait (dans la plupart des lois fédérales).

Les personnes engagées dans une relation à long terme au sein de familles polyamoureuses sont confrontées à plusieurs difficultés pour parvenir à assumer leurs responsabilités, surtout lorsqu’il faut traiter avec des personnes hors de la famille, solliciter des services gouvernementaux ou faire valoir leur statut légal.  

Même si les écoles et les hôpitaux se basent généralement sur la véritable nature des relations entre les individus concernés plutôt que sur une définition normative de la notion de « parent », les organismes chargés d’administrer les programmes d’allocations s’en tiennent en revanche à une terminologie plus restrictive. Ainsi, certaines familles polyamoureuses en viennent à devoir déterminer quel adulte de leur famille sera désigné comme l’« époux » ou l’« épouse » de l’employé aux fins du régime de soins de santé et d’assurance-médicaments, les autres étant dès lors exclus de la couverture.

Toutefois, la question qui est sans doute la plus pressante concerne les droits et les obligations des individus en vertu des législations provinciales sur les relations domestiques. En effet, les difficultés qui surviennent lors de la rupture d’une relation polyamoureuse ne sont pas différentes de celles affectant un couple monogame. Selon les circonstances, il risque d’y avoir des désaccords lorsqu’un ou plusieurs membres d’une famille polyamoureuse décident de partir. Où les enfants vivront-ils? Comment se prendront les décisions parentales? Comment répartir la cohabitation des enfants de part et d’autre? Une pension alimentaire sera-t-elle exigée? Si oui, qui paiera la note? Faudra-t-il verser une pension de soutien au conjoint? Si oui, qui devra payer? Comment répartir les dettes et les actifs immobiliers? L’un des membres peut-il revendiquer un droit de propriété sur un bien détenu par les autres membres de la famille? 
 

Les difficultés qui surviennent lors de la rupture d’une relation polyamoureuse ne sont pas différentes de celles affectant un couple monogame.

 
Dans les provinces régies par la common law, la législation a tendance à s’assouplir lorsqu’il est question des droits et des obligations envers les enfants, mais l’approche est souvent plus tranchée en ce qui concerne le partage des biens ou le soutien à verser à un conjoint.

L’intérêt prioritaire de l’enfant étant au cœur des Lignes directrices sur les pensions alimentaires pour enfants, les dispositions législatives des provinces canadiennes régies par la common law prévoient que les beaux-parents ou toute autre personne ayant un rôle parental auprès d’un enfant puissent se voir imposer le paiement d’une pension alimentaire, et ce, sans égard au fait qu’une autre personne y soit déjà contrainte. Par conséquent, on peut envisager que tous les membres d’une famille polyamoureuse pourraient être tenus d’assumer un tel soutien financier pour l’enfant d’un autre membre de la famille, surtout si l’enfant vivait principalement au sein du ménage polyamoureux.

Par ailleurs, un adulte à charge pourrait être admissible à des versements de soutien au conjoint de la part d’un autre membre d’une famille polyamoureuse :

a) si la personne est mariée à l’autre membre de la famille;

b) si, vis-à-vis de l’autre membre de la famille, la personne répond à la définition de partenaire interdépendant adulte (Alberta), de conjoint non marié (Colombie-Britannique, Ontario, Île-du-Prince-Édouard, Saskatchewan), de partenaire (Terre-Neuve-et-Labrador) ou de conjoint de fait (Manitoba, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse)((Il est à noter que le Québec applique le Code civil plutôt que la common law, si bien que la législation québécoise se distingue des autres provinces canadiennes. Par conséquent, la situation québécoise déborde du cadre de la présente démarche.)).

On peut aussi imaginer qu’un adulte à charge soit admissible à plusieurs versements de soutien au conjoint de la part des autres membres d’une famille polyamoureuse, si la législation n’exclut pas nommément les relations conjugales simultanées (comme en Alberta) ou si la personne répond à la définition de partenaire ou conjoint non marié vis-à-vis des autres membres (comme ce serait le cas en Colombie-Britannique).

Dans la plupart des provinces régies par la common law (sauf en Alberta et au Manitoba), les parents peuvent partager la garde d’un enfant et bénéficier de droits afférents, c’est-à-dire le droit de s’informer de l’enfant et de prendre des décisions à son égard, et ce, conjointement avec :

a) d’autres membres de la famille répondant à la définition légale de tuteur (Colombie-Britannique, Nouvelle-Écosse) ou de parent (Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve-et-Labrador, Ontario, Île-du-Prince-Édouard);

b) tout autre membre de la famille, lorsque la législation autorise la garde d’un enfant même sans lien biologique (Colombie-Britannique, Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve-et-Labrador, Nouvelle-Écosse, Ontario, Île-du-Prince-Édouard, Saskatchewan).

En Colombie-Britannique ainsi qu’à Terre-Neuve-et-Labrador, lorsque l’enfant a été conçu par procréation assistée, la législation permet que d’autres personnes que les parents biologiques obtiennent la reconnaissance du statut parental.

À l’exception du Manitoba, toutes les provinces régies par la common law autorisent les parents à partager la garde de leur enfant avec un ou plusieurs autres membres de la famille (ainsi que les obligations inhérentes en tant que fiduciaires du patrimoine de l’enfant).

Dans les provinces régies par la common law (sauf en Colombie-Britannique, au Manitoba et en Saskatchewan), les droits légaux concernant la propriété et la possession de biens se limitent aux conjoints mariés, si bien que les membres non mariés d’une famille polyamoureuse doivent s’en remettre :

a) aux dispositions générales régissant la copropriété de biens immobiliers ou personnels;

b) à tout autre principe d’équité ou de common law jugé pertinent compte tenu de la nature de la relation.

En Colombie-Britannique, au Manitoba et en Saskatchewan, les membres des familles polyamoureuses bénéficient de droits de propriété prévus par la loi en vertu des dispositions touchant les conjoints non mariés (Colombie-Britannique, Saskatchewan) ou les conjoints de fait (Manitoba). En effet, la législation dans ces provinces n’interdit pas explicitement les relations conjugales simultanées.
 

Perspectives…

Depuis le début de l’ère industrielle, on assiste à une évolution de plus en plus rapide du modèle pratiquement inaltéré durant plus d’un millénaire de la famille nucléaire occidentale traditionnelle – c’est-à-dire celui de parents mariés hétérosexuels et de leurs descendants légitimes. Et les conceptions ainsi que les structures légales qui l’encadrent évoluent à l’avenant. Les incapacités de droit qui touchaient les femmes mariées ont été les premières à tomber, entre autres le refus au droit de propriété ou l’impossibilité de détenir une entreprise en leur nom. D’autres incapacités légales ont ensuite été améliorées, notamment en ce qui concerne les liens de filiation, comme le droit d’hériter ou de faire valoir un titre paternel.

Promulguée en 1968 par le gouvernement fédéral, la Loi sur le divorce légitimait la cessation du mariage autrement que par décès au Canada. La génération des baby-boomers (dont les plus âgés ont atteint l’âge de 65 ans en 2011) a donc été la première à traverser l’âge adulte sous un régime fédéral où le divorce était autorisé. Non seulement cette transition a-t-elle largement dissipé les préjugés, mais elle a contribué à la progression continue du taux de remariage et de nouvelles unions durant les deux dernières décennies, ainsi qu’à l’augmentation du nombre de familles recomposées (qui semblent désormais aussi communes que les familles non reconstituées).

Vers le milieu des années 90, l’orientation sexuelle a finalement été admise comme motif de discrimination illicite. Dans le sillage de ce changement, l’Ontario a légalisé les mariages homosexuels dès 2002, et huit autres provinces et territoires lui ont rapidement emboîté le pas. Finalement, en 2005, le gouvernement fédéral adoptait la Loi sur le mariage civil qui légalisait le mariage entre conjoints de même sexe à l’échelle pancanadienne. Entre-temps, la Saskatchewan adoptait, en 2001, une législation conférant aux couples non mariés vivant ensemble les mêmes droits de propriété que les couples mariés, ce que le Manitoba a décidé d’imiter (en 2004), tout comme la Colombie-Britannique (en 2011).

Au Canada, la famille s’affranchit désormais de toute notion liée au mariage, au genre, à l’orientation sexuelle, à la reproduction ou à l’éducation des enfants. La prochaine étape consistera à revoir le précepte selon lequel toute relation affective se vit seulement entre deux personnes simultanément, qu’il s’agisse de relations informelles, de cohabitation ou de liens conjugaux.

À la lumière des données somme toute restreintes qui existent à l’heure actuelle au sujet des relations polyamoureuses, il est permis de croire que ce type de relations concerne aujourd’hui un nombre relativement important de personnes, et que la progression pourrait se poursuivre. Selon un article publié dans Newsweek en 2009, plus de 500 000 Américains vivraient au sein de relations ouvertement polyamoureuses et on compterait même environ « 15 000 lecteurs habituels » du magazine Loving More destiné aux polyamoureux. Dans son ouvrage intitulé Polyamory in the Twenty-First Century, l’auteure Deborah Anapol estime qu’environ un Américain sur cinq cents se désigne comme polyamoureux aux États-Unis. Le site Web de la Canadian Polyamory Advocacy Association (www.polyadvocacy.ca) dresse une liste d’autres organismes nationaux de soutien et de réseautage pour les polyamoureux, notamment 2 autres organismes nationaux ainsi que plusieurs organismes semblables à l’échelle régionale, soit 8 dans les Maritimes, 36 au Québec et en Ontario, 23 dans les Prairies et 22 en Colombie-Britannique.
 

Par le passé, nous avons su très bien accueillir la profonde transformation qu’a connue la famille. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci?

 
L’augmentation du nombre de relations polyamoureuses exigera des changements importants touchant nos coutumes et nos institutions sociales. Une telle évolution nécessitera de revoir notre conception de la parentalité ainsi que le partage des responsabilités parentales. Il faudra réévaluer les frontières des relations entre adultes pour déterminer quelles obligations et quels privilèges s’appliquent ou non en vertu du cadre législatif, et définir leurs modalités d’application au sein d’une relation comptant plus de deux personnes.

Malgré l’ampleur des changements à envisager, ceux-ci se feront progressivement. Nous aurons le temps de nous faire à l’idée et de nous adapter à l’augmentation du nombre de personnes et de familles polyamoureuses. Par le passé, nous avons su très bien accueillir la profonde transformation qu’a connue la famille. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci?

 


John-Paul Boyd, M.A., LL.B., est directeur général de l’Institut canadien de recherche sur le droit et la famille, un organisme multidisciplinaire sans but lucratif affilié à l’Université de Calgary.

Pour en savoir davantage au sujet des travaux de John-Paul Boyd sur le droit de la famille et les relations polyamoureuses, consultez l’article « Polyamorous Families in Canada: Early Results of New Research from CRILF » publié par l’Institut canadien de recherche sur le droit et la famille.

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Publié le 11 avril 2017




Favoriser la santé des mères et de leur bébé en milieu carcéral

Ruth Elwood Martin, Ph. D., et Brenda Tole

Lorsqu’une amie lui a parlé d’un poste à temps partiel comme médecin de famille dans un centre correctionnel pour femmes, Ruth Elwood Martin était catégorique : travailler dans une clinique carcérale ne l’intéressait pas du tout. À ses yeux, c’était tomber au plus bas dans la profession médicale, convaincue qu’il s’agissait d’un emploi de dernier recours pour des médecins sans travail.

Elle ne sait toujours pas ce qui l’a poussée à pratiquer en milieu carcéral, mais c’est bel et bien ce qui est arrivé. À sa première journée de travail en 1994, elle se serait crue sur une autre planète, découvrant derrière les barreaux un monde tout à fait inconnu qui se dévoilait de l’intérieur, par ceux et celles qui y vivaient. En une seule journée, Ruth y a vu plus de pathologies et de diagnostics lourds qu’en une année complète dans sa pratique en médecine familiale du quartier West Side à Vancouver.

Les femmes qu’elle y a rencontrées lui ont raconté les drames de leur enfance, de leur adolescence ou de l’âge adulte. Déposant son stylo, Ruth ne pouvait qu’écouter ces histoires troublantes, tant du point de vue médical que social, témoin d’une réalité qu’elle n’aurait pas eu la force d’affronter elle-même. Cette première journée dans ses nouvelles fonctions a bouleversé sa vie : elle avait compris que sa vocation était d’exercer la médecine en milieu carcéral. Ruth s’est souvent dit que si le hasard lui avait rendu l’enfance aussi difficile qu’à ces femmes, elle aurait probablement fini exactement comme elles.

En 2003, Brenda Tole s’est vue confier le réaménagement d’un ancien centre provincial de détention pour hommes. Son mandat consistait à rouvrir un nouvel établissement à sécurité moyenne, le « Centre correctionnel pour femmes Alouette » destiné aux détenues purgeant une peine provinciale. Dans un centre de détention, le directeur de prison exerce un peu le même type d’influence qu’un directeur d’école, comme le savent pertinemment les parents d’enfants d’âge scolaire. Et le climat qui prévaut se reflète sur l’état de santé général des détenus.

Dès l’ouverture du Centre Alouette en 2004, Brenda a su donner le ton et inculquer son style au sein de l’établissement. Selon elle, il suffisait de poser la notion de respect mutuel entre le personnel et les détenues pour obtenir des résultats généralement très satisfaisants. C’est dans cette optique qu’elle a planifié et orchestré les opérations, plutôt qu’en présumant qu’un pour cent de la population carcérale était susceptible de saborder les attentes.

Brenda avait compris une chose : plus on fait confiance aux gens, plus ils le reconnaîtront et réagiront positivement. Autrement dit, accorder davantage de responsabilités aux détenues et favoriser l’engagement du personnel dans les différents projets ne pouvait qu’être bénéfique à tous.

C’est lors d’une réunion d’intervenants de la santé en vue de planifier les services de soins au Centre Alouette que Brenda a fait la rencontre de Sarah Payne, directrice des services de maternité du centre Fir Square rattaché au BC Women’s Hospital, un centre d’aide aux mères toxicomanes. Là-bas, on avait constaté les bénéfices sur la santé des bébés qui cohabitaient avec leur mère en établissement, comparativement à ceux qui en étaient séparés à la naissance((Ronald R. Abrahams et autres, « Rooming-in Compared with Standard Care for Newborns of Mothers Using Methadone or Heroin » dans Le médecin de famille canadien, vol. 53, no 10 (octobre 2007). http://bit.ly/2k4K29I)). Sarah en a profité pour évoquer auprès de Brenda la possibilité d’en faire autant au Centre Alouette, c’est-à-dire de permettre aux détenues de cohabiter avec leur nouveau-né après leur accouchement au BC Women’s Hospital, afin de favoriser l’allaitement, les soins et les rapprochements affectifs.

L’incarcération : une séparation néfaste pour la santé des nouvelles mères et de leur bébé

La proposition n’a pas paru invraisemblable à Brenda, puisque le sujet suscitait déjà un intérêt croissant dans la littérature spécialisée validée par des pairs. En effet, les études montrent que vivre une grossesse ou avoir un enfant figurent parmi les plus importants facteurs de motivation pour les détenues. À l’échelle internationale, on a constaté que les pratiques en milieu correctionnel qui favorisent les contacts entre les femmes et leur enfant entraînent des retombées positives pour les unes et les autres (évaluées notamment à partir des visites, des courriels, des enregistrements, des conversations téléphoniques et des lettres). Les enfants de mères en détention subissent effectivement des effets néfastes imputables à l’absence de leur mère ou au fait de n’avoir que très peu de contacts avec elle. Néanmoins, la cohabitation entre la mère et son enfant en milieu carcéral demeurait encore rare à l’époque au Canada, même si les bénéfices en étaient largement reconnus ailleurs dans le monde.

Les détenues ayant des enfants à charge ne sont pas des cas isolés. À l’échelle internationale, on estime que 6 % de toutes les femmes incarcérées vivent une grossesse durant leur séjour en prison((Marian Knight et Emma Plugge, « The Outcomes of Pregnancy Among Imprisoned Women: A Systematic Review » dans BJOG: An International Journal of Obstetrics and Gynaecology, vol. 112, no 11 (décembre 2005). doi.org/10.1111/j.1471-0528.2005.00749.x)). Environ 20 000 enfants seraient touchés annuellement par l’incarcération des mères au Canada((Alison Cunningham et Linda Baker (2003), Waiting for Mommy: Giving a Voice to the Hidden Victims of Imprisonment, London (Ontario), Centre for Children and Families in the Justice System.)), où le nombre restreint de centres correctionnels accroît l’éloignement géographique entre les mères et leur enfant ainsi que leur famille.

Dans la plupart des pays du monde, il est de pratique courante de transférer les détenues qui accouchent pendant leur détention vers une unité mère-enfant en milieu carcéral. D’après les rapports publiés à cet égard, de tels services existent dans 22 pays, notamment en Angleterre, au pays de Galles, en Australie, au Brésil, au Danemark, en Finlande, en Allemagne, en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Russie, en Espagne, en Suède, en Suisse, dans certains États américains, au Kirghizistan, au Ghana, en Égypte, au Mexique, en Inde et au Chili((Helen Fair, « International Profile of Women’s Prisons » dans World Prison Brief (7 février 2008). http://bit.ly/2knx0BM))((Kiran Bedi (2006), It’s Always Possible: Transforming One of the Largest Prisons in the World, New Delhi, Stirling Paperbacks.))((Women’s Prison Association, « Mothers, Infants and Imprisonment: A National Look at Prison Nurseries and Community-Based Alternatives » dans Institute on Women & Criminal Justice (mai 2009). http://bit.ly/2hwPK0L)).

Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’allaitement bénéficie à la fois à la mère et au nourrisson, et c’est l’une des raisons justifiant la cohabitation des détenues avec leur nouveau-né((Organisation mondiale de la santé, « Alimentation du nourrisson et du jeune enfant » dans Aide-mémoire (juillet 2015). http://bit.ly/29kGb3r)). Les experts internationaux en santé recommandent l’allaitement comme unique source d’alimentation des bébés jusqu’à l’âge de six mois, si possible, et à la demande par la suite jusqu’à l’âge de deux ans. Les bébés qui ne sont pas allaités sont plus à risque de souffrir de diabète, d’allergies ou d’infections respiratoires ou gastro-intestinales((Santé Canada (2013), La nutrition du nourrisson né à terme et en santé : Recommandations de la naissance à six mois. Énoncé conjoint de Santé Canada, de la Société canadienne de pédiatrie, des Diététistes du Canada et du Comité canadien pour l’allaitement. http://bit.ly/2jVMQDZ)).

Outre les bienfaits nutritifs et pour la santé qui sont largement connus, certaines études ont montré que l’allaitement peut contribuer au développement psychosocial((Grace S. Marquis, « Impacts de l’allaitement sur le développement psychosocial et affectif du jeune enfant : commentaires sur Woodward et Liberty, Greiner, Pérez-Escamilla, et Lawrence» dans Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants (mars 2008). http://bit.ly/2kW4yXe)) en raison du lien mère-enfant que favorisent la proximité physique, le contact visuel et la qualité de l’alimentation. Or, il faut nécessairement que la mère et son nourrisson cohabitent en permanence pour pouvoir commencer et poursuivre l’allaitement à la demande.

Les mères qui retournent en prison sans leur bébé après la naissance sont souvent invitées à prendre des inhibiteurs de la lactation et, dans bien des cas, des antidépresseurs. Dans un tel contexte, plusieurs d’entre elles éprouvent un immense chagrin et une grande culpabilité, jusqu’au découragement et au désespoir. Pour surmonter ces difficultés, il n’est pas rare qu’elles se tournent vers la consommation de drogues.

Des unités mère-enfant pour favoriser le bien-être des mères détenues et de leur bébé

En 2005, Brenda a posé la question suivante à Ruth : « En tant que médecin de la prison, que diriez-vous de permettre aux mères de revenir ici avec leur bébé après l’accouchement à l’hôpital? » C’était l’une des idées les plus brillantes que Ruth ait entendues depuis longtemps, et elle a fait en sorte d’élargir sa pratique en milieu carcéral pour donner divers conseils relativement aux nourrissons, fournir de l’aide à l’allaitement et procéder à l’examen des nouveau-nés.

C’est ainsi que le Centre Alouette s’est doté d’une unité mère-enfant axée sur le mieux-être des nourrissons, notamment grâce à divers partenariats et collaborations avec d’autres ministères et organismes communautaires. Ainsi, la Direction générale des services correctionnels, l’équipe soignante du Centre Alouette, le personnel carcéral (à la fois la direction et l’équipe de première ligne) de même que d’autres représentants des ministères provinciaux ont convenu de favoriser la cohabitation des mères et de leur bébé au Centre Alouette après l’accouchement, sur recommandation du BC Women’s Hospital et avec l’accord du ministère de l’Enfance et du Développement de la famille, celui-ci ayant le dernier mot en ce qui concerne le placement de l’enfant.

Une équipe multidisciplinaire a donc été mise sur pied pour évaluer le placement des mères et de leur enfant en centre de détention, réunissant divers représentants du BC Women’s Hospital, de l’équipe de direction et de soins du Centre Alouette, ainsi que du ministère de l’Enfance et du Développement de la famille. Dans le cas de mères autochtones, les décisions étaient prises conjointement avec les collectivités autochtones concernées, au besoin. Les mères et leur famille ont été impliquées à toutes les étapes du processus. Par ailleurs, les services prénataux et postnataux du centre Fir Square à l’intention des mères ont permis de consolider la confiance de ces dernières dans leur rôle parental tout en les aidant à mieux planifier leur avenir ainsi que celui de leur bébé. Tous les contrôles pertinents ont été mis en œuvre pour s’assurer que les mères et leur bébé bénéficient d’un cadre sécuritaire et positif au Centre Alouette, avec la coopération des mères elles-mêmes, des autres détenues et du personnel carcéral.

À partir de ce moment, les détenues ayant accouché et souhaitant prendre soin de leur enfant ont été autorisées à cohabiter avec leur nourrisson et à s’en occuper à l’intérieur des murs, sous réserve d’une autorisation du Ministère. Pour la durée de cette initiative (soit de 2005 à 2007), treize bébés sont nés de mères détenues, dont neuf ont cohabité en milieu carcéral avec leur mère, et ce, jusqu’à sa libération. Huit nourrissons ont été allaités pendant la période d’incarcération de la mère, et le plus long séjour d’un bébé en prison a duré quinze mois. La santé et le développement des bébés étaient suivis par les infirmières en santé publique des services communautaires, les soignants du Centre Alouette ainsi que les travailleurs sociaux du Ministère.

Au moment de leur libération, la plupart des mères et leur bébé ont été dirigés vers une résidence supervisée par la Fraser Health Authority, qui offrait des services de soutien aux femmes ayant des antécédents en toxicomanie. Les mères et leur enfant y ont été pris en charge au cours d’un séjour visant à faciliter la transition des mères au sein de la collectivité.

Cette initiative concertée avec le BC Women’s Hospital a exercé une influence positive déterminante sur les mères elles-mêmes, mais aussi sur le personnel carcéral, sur les autres détenues ainsi que sur les équipes des ministères et des organismes partenaires du Centre Alouette.

Les unités mère-enfant : pour faciliter l’engagement maternel

Au début, les autres organismes et ministères ont semblé surpris et méfiants devant ce projet de cohabitation des nouveau-nés avec leur mère en milieu carcéral. Les équipes du Centre Alouette et du BC Women’s Hospital ont pris le temps d’organiser de nombreux échanges pour tous les intervenants afin de favoriser les chances de réussite de cette initiative.

Certains se sont d’abord montrés réticents à l’idée d’accorder un tel « privilège » aux mères détenues, reléguant ainsi au second plan les droits de l’enfant de bénéficier de la présence de sa mère pour favoriser l’allaitement et renforcer les liens affectifs et d’appartenance. Cependant, les attitudes ont évolué peu à peu, la méfiance et les réticences cédant le pas progressivement à des sentiments plus ouverts et bienveillants. Les organismes communautaires se sont dits prêts à fournir des services de soutien aux enfants et aux mères en milieu carcéral. Grâce à une telle collaboration, le Centre Alouette n’a pas eu à concevoir de nouveaux programmes et services ciblés pour le milieu carcéral.

Quant aux mères qui bénéficiaient de cette initiative, elles se disaient très heureuses et reconnaissantes de pouvoir continuer d’allaiter leur bébé et d’en prendre soin au sein de l’établissement de détention. Par l’entremise d’un organisme communautaire, elles ont eu l’occasion de participer à des ateliers d’éducation parentale offerts par des infirmières en santé publique et par un représentant du Ministère. Elles ont aussi collaboré au suivi médical de leur bébé par le médecin du Centre Alouette pour évaluer la santé et la sécurité de l’enfant. Par ailleurs, plusieurs mères ont été autorisées à séjourner sous surveillance au sein de la collectivité, avant et après la naissance de leur bébé, pour participer à divers programmes offerts par des organismes communautaires qui étaient prêts à les accueillir.

Toutefois, la présence de nouveau-nés au Centre Alouette a réveillé de pénibles souvenirs chez d’autres femmes qui n’avaient pas eu la chance de cohabiter avec leur enfant. Le rappel de cette séparation a fait resurgir un grand vide chez elles. En revanche, un sentiment généralisé d’espoir s’est aussi propagé à toute la population carcérale et le climat au sein de l’établissement s’en est trouvé amélioré à plusieurs égards. Dans le cadre d’un projet de recherche participatif sur la santé en milieu carcéral, plusieurs détenues ont accepté de partager leur expérience par écrit, et leurs propos ont été ultérieurement repris dans un ouvrage intitulé Arresting Hope((Ruth Elwood Martin, Mo Korchinski, Lyn Fels et Carl Leggo (dir.) (2014), Arresting Hope: Women Taking Action in Prison Health Inside Out, Inanna Publications.)).

Enfin, plusieurs des détenues ont été touchées d’une manière ou d’une autre par l’implication des divers ministères et organismes, la plupart d’entre elles ayant jusque-là perdu à peu près toute confiance envers les instances gouvernementales en raison de leur parcours antérieur. Devant les efforts concertés de ces organismes pour permettre la cohabitation des mères avec leur bébé, certaines ont changé la perception qu’elles avaient à leur endroit. Des détenues ont même manifesté leur intérêt à collaborer avec ces organismes pour reprendre contact avec leurs propres enfants, ou à se prendre en main pour leur assurer une existence meilleure.

En présence de ces mères si empressées auprès de leur bébé pendant leur détention – tous deux étant appelés à recouvrer ensemble leur liberté –, plusieurs ont eu le sentiment renouvelé que cette initiative servait bien plus que les droits des enfants : c’était tout simplement la bonne chose à faire.

La légitimité des unités mère-enfant confirmée par la Cour suprême de la C.-B.

En 2008, lorsque Brenda a quitté le Centre Alouette pour partir à la retraite, la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B. a décidé de fermer l’unité mère-enfant du centre de détention. Ayant accouché après la fermeture de l’unité, les détenues Amanda Inglis et Patricia Block ont contesté cette décision devant les tribunaux et la cause s’est rendue jusqu’en Cour suprême de la C.-B., en mai 2013, au terme de cinq années de recours judiciaires. Pendant le témoignage convaincant des deux plaignantes, Patricia a notamment relaté au tribunal que pas moins de cinq personnes différentes s’occupaient de sa fille pendant qu’elles étaient séparées l’une de l’autre, ainsi que toutes les difficultés rencontrées pour poursuivre l’allaitement pendant son incarcération.

Elle a raconté qu’à un certain moment, la mère de la famille d’accueil qui s’occupait de sa fille avait cessé d’utiliser le lait maternel que Patricia avait tiré pour son enfant, craignant que « ce ne soit pas du bon lait ». Patricia avait alors dû en informer le Ministère, qui avait ordonné à la mère de la famille d’accueil de nourrir le bébé avec le lait maternel. Seule dans sa cellule à tirer son lait pour son bébé qui était confié à des proches, Patricia admettait trouver un tout autre sens au dicton anglais selon lequel « rien ne sert de pleurer sur le lait renversé » (It’s no use crying over spilt milk.).

En décembre 2013, dans l’affaire Inglis c. la Colombie-Britannique (ministère de la Sécurité publique), la juge Carol Ross statuait que la fermeture de l’unité mère-enfant portait préjudice aux mères et aux bébés touchés par une telle décision en contravention de l’article 7 de la Charte relativement à la sécurité de la personne, et que la violation de ces droits contrevenait aux principes de justice fondamentale. Dans sa décision, le tribunal affirmait par ailleurs que la fermeture de l’unité était discriminatoire en vertu du paragraphe 15(1) de la Charte, portant sur le droit à l’égalité pour les membres des groupes en cause, nommément les mères purgeant une peine provinciale qui souhaiteraient cohabiter avec leur bébé pendant leur emprisonnement, ainsi que les bébés de ces mères.

En l’occurrence, la juge demandait au gouvernement de la Colombie-Britannique d’appliquer les dispositions réglementaires de la Correction Act Regulation conformément aux exigences de l’article 7 et du paragraphe 15(1) de la Charte, en lui allouant un délai de six mois pour se conformer aux directives de la Cour et remédier à la situation jugée inconstitutionnelle((Inglis v. British Columbia (Minister of Public Safety), 2013 BCSC 2309 (SC), H.M.J. Ross. http://bit.ly/2jiUVk0)).

Des lignes directrices pour favoriser l’instauration de programmes au Canada

En mars 2014, le CCPHE (Collaborating Centre for Prison Health and Education) organisait une réunion de travail de deux jours à l’Université de la Colombie-Britannique dans le but d’énoncer des lignes directrices fondées sur des pratiques exemplaires éprouvées, en vue de faciliter la création d’unités mère-enfant partout au Canada. Les experts ont donc été invités à s’exprimer dans le cadre de quatre panels axés respectivement sur les droits de l’enfant, le contexte correctionnel, les programmes et les processus, ainsi que l’évaluation.

Pour élaborer les lignes directrices, divers délégués d’une trentaine d’organismes avaient été choisis pour prendre part à cette réunion, entre autres de la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B., du Service correctionnel du Canada, de l’organisme New Zealand Corrections, ainsi que de l’initiative « Women in2 Healing » (qui représente d’ex-mères détenues).

Sarah Payne a par la suite été mandatée par le CCPHE pour ébaucher un cadre directeur à partir des conclusions de la rencontre. Mme Payne s’en est remise à la méthode d’« analyse du contenu » pour faire en sorte que tous les thèmes évoqués dans le cadre de la réunion soient repris dans les nouvelles lignes directrices. Enfin, les diverses ressources et études internationales présentées par les experts durant la réunion ont aussi été soumises à l’examen.

Les lignes directrices qui résultent de ce processus sont fondées sur 16 principes directeurs et pratiques exemplaires considérés comme essentiels pour assurer la santé optimale de l’enfant et de la mère dans un centre de détention, en tenant compte notamment des particularités du contexte correctionnel, de la grossesse, de la naissance, de l’éducation, des soins en milieu hospitalier et carcéral, de la planification en vue d’une libération et de l’engagement des partenaires communautaires. Les délégués de la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B. ainsi que du Service correctionnel du Canada qui étaient présents à la rencontre de concertation ont fait en sorte d’intégrer les principes et les pratiques exemplaires de ces lignes directrices à même les politiques et les procédures de leurs organismes respectifs.

Évaluation rétroactive pour évaluer le projet d’unité mère-enfant

La création de l’unité mère-enfant au Centre Alouette avait été guidée par la nécessité de faire cohabiter les bébés avec leur mère de retour au centre de détention, un principe réitéré par la Cour suprême de la C.‑B. en 2013, qui jugeait inconstitutionnel de les séparer. À l’instar du programme fédéral et d’autres programmes aux États-Unis, le « nouveau » programme provincial de la C.‑B. est actuellement fondé sur la prémisse que les mères détenues qui obtiennent une telle permission bénéficient d’un privilège plutôt que d’un droit. Ces dernières sont tenues de faire une demande et de se conformer à un processus d’approbation qui s’avère long, éprouvant et laborieux.

Il y a actuellement quelques cas de cohabitation de mères avec leur enfant dans certains centres correctionnels fédéraux au Canada. Cependant, la cohabitation des mères et de leur nouveau-né est encore une affaire complexe dans les établissements de détention provinciaux, malgré la réouverture d’une unité mère-enfant modernisée au Centre Alouette en 2014. Si l’on souhaite améliorer la santé des mères et des nouveau-nés en milieu carcéral au Canada, il faudra consacrer des efforts supplémentaires pour conscientiser les gens et mieux comprendre les impacts permanents pour la santé ainsi que les incidences culturelles, épigénétiques et légales qui découlent du choix de séparer la mère et son enfant à la naissance.

Dix ans après le projet d’unité mère-enfant instauré au Centre Alouette, soit de 2005 à 2007, une évaluation de suivi est en cours. Par l’entremise d’entrevues de fond avec les mères dont les enfants ont séjourné au Centre Alouette, ce processus cherche à mieux comprendre leur expérience et à évaluer l’état actuel de santé et de développement social de leur enfant.

Jusqu’ici, toutes les mères interviewées soutiennent que la décision de cohabiter avec leur bébé en prison a transformé leur vie. Pour chacune d’entre elles, les moments partagés avec leur enfant au Centre Alouette, en matière de qualité et de quantité, ont indéniablement influencé positivement et à long terme les liens mère-enfant. Toutes ces mères disent entretenir désormais des relations très étroites avec leur enfant, et c’est avec empathie et bienveillance qu’elles n’hésitent pas à évoquer toutes leurs qualités.

 


Ruth Elwood Martin, Ph. D., est professeure clinicienne à l’École de santé publique et des populations de l’Université de la Colombie-Britannique. En 2015, elle a reçu le Prix du Gouverneur général en commémoration de l’affaire « personne ». 

Brenda Tole a dirigé le Centre correctionnel pour femmes Alouette, de l’ouverture de l’établissement en 2004 jusqu’à sa retraite en 2008.

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Publié le 7 février 2017




Réseaux d’entraide : la mobilité, le travail et la gestion des relations familiales

Sara Dorow, Ph. D. et Shingirai Mandizadza, doctorante

Fort McMurray et l’industrie des sables bitumineux du nord de l’Alberta sont devenus une destination par excellence des travailleurs mobiles de longue distance, c’est-à-dire ces travailleurs qui font régulièrement la navette entre leur domicile et leur travail éloigné en fonction d’horaires par roulement (des séjours d’une semaine ou plus en règle générale). Ces derniers résident la plupart du temps dans des campements de travailleurs à proximité des sites d’extraction ou de transformation, et proviennent d’aussi loin que Halifax ou Détroit pour occuper des postes divers, qu’il s’agisse de coordonnateurs de la sécurité, de tuyauteurs, de préposés à l’alimentation, etc. En 2015, plus d’une centaine de campements pouvaient accueillir environ 70 000 travailleurs dans la région((Municipalité régionale de Wood Buffalo (2015), « The Municipal Census 2015 Report ».  http://bit.ly/2h5ZukE)).

Ce type de « travail à distance » suppose une dynamique plutôt complexe en ce qui a trait au soutien. D’une part, les travailleurs et leur famille s’entraident comme ils le peuvent à la maison et à distance. D’autre part, le personnel des campements s’emploie à nourrir, à loger et à divertir les travailleurs. Enfin, tous ces « travailleurs mobiles » (personnel des campements et travailleurs pétroliers) tentent de prendre soin d’eux-mêmes malgré la dispersion géographique. Des entrevues menées auprès de plus de 75 travailleurs mobiles répartis dans quatre campements de la région révèlent l’existence d’une chaîne d’entraide formée de diverses relations qui s’étirent d’un bout à l’autre du lien géographique entre le domicile et le travail, et qui s’intensifient à chacune des extrémités.

Communiquer pour atténuer les conséquences affectives de l’éloignement

Comment les travailleurs parviennent-ils à entretenir leurs réseaux familiaux lorsqu’ils s’absentent de la maison pour remplir des affectations par roulement? Certains moyens de communication comme le téléphone, la messagerie et le vidéobavardage sont évidemment essentiels aux travailleurs, tant pour leur propre bien-être que pour entretenir les liens familiaux. Ces moyens de communication aident à surmonter les difficultés affectives de ceux et celles qui vivent en campement loin de leur famille, et à combler les intervalles entre les quarts de travail. Une préposée à l’entretien ménager dans un campement dit parler tous les soirs à son fils et à sa fille « pour garder la tête hors de l’eau ». Et ce travailleur spécialisé provenant de l’est du Canada exprime la même idée d’une manière encore plus colorée : pour ne pas « devenir fou à rester encabané ».

Certains moyens de communication comme le téléphone, la messagerie et le vidéobavardage sont essentiels aux travailleurs, tant pour leur propre bien-être que pour entretenir les liens familiaux.

À plusieurs égards, ces moyens de communication servent donc à meubler le temps passé loin de chez soi. Dans certains cas, il s’agit de faire le décompte avant la fin du séjour de travail. L’un des cuisiniers de campement s’exprime ainsi : « Dans nos conversations quotidiennes, mon épouse et moi avons pris l’habitude, par exemple, de compter le nombre de jours avant mon retour. » D’autres travailleurs observent scrupuleusement un horaire fixe pour ces communications : chaque jour à la même heure. Derek, un travailleur de la construction, affirme parler à sa conjointe quatre fois par jour. Et Phyllis, une préposée à l’entretien ménager, raconte que si tout « se passe plutôt bien » pour elle, c’est surtout parce qu’elle peut appeler régulièrement son mari et « voir » ses petits-enfants.

Attablé seul pour souper, ce jeune travailleur spécialisé originaire de l’est du Canada a dû décliner notre invitation à une brève entrevue en jetant un œil furtif à son téléphone : c’est le seul moment de la journée pour parler à sa petite amie, entre la fin de son quart de travail en Alberta et l’heure du coucher pour elle, à Terre-Neuve. Sans surprise, la sonnerie de son téléphone a retenti à peine deux minutes plus tard.

Les interlocuteurs en profitent aussi pour planifier leur emploi du temps en prévision du prochain congé. Pendant qu’il « passe à travers » son affectation de sept jours, Tim prévoit déjà avec ses amis et sa famille « tout ce que nous ferons pendant la semaine de congé, et je m’accroche en pensant à ce qui m’attend là-bas ».

Communications : la parentalité à distance et le syndrome « FOMO »

Un autre enjeu de l’éloignement géographique se pose aussi relativement aux communications : le défi de suivre le mieux possible le quotidien de la famille et des amis restés à la maison, alors qu’apparaît souvent le syndrome FOMO (« fear of missing out ») de celui ou celle qui craint de manquer à l’appel.

À cet égard, une préposée à l’entretien d’expérience rappelle l’importance d’avoir régulièrement des nouvelles de ses enfants d’âge adulte et de ses petits-enfants : « Il se passe parfois deux ou trois jours sans qu’on se parle, ce qui n’est pas la fin du monde : ils savent que maman va bien et tout ça. Mais après trois jours, on commence à se dire qu’il doit bien y avoir du nouveau. L’autre jour, par exemple, ma fille et ma petite-fille ont fait une randonnée à vélo, et la petite était tout excitée de me raconter ça en détail. Vous voyez, il y avait du nouveau… »

Pour les travailleurs qui ont des enfants, les communications en situation d’éloignement ont une troisième facette : la parentalité à distance. Un métallier ayant la garde conjointe de sa fille raconte par le menu les soucis que lui cause son adolescente, qui fait l’école buissonnière plus souvent qu’à son tour. Après avoir reçu un appel de l’école, il a parlé à sa fille et ils ont convenu d’avoir une bonne conversation en personne dès son retour. Avec une hypothèque et une camionnette à payer, et la nécessité de soutenir sa fille et son ex-conjointe, la mobilité pour le travail dans le secteur des sables bitumineux lui semblait la seule option possible. Par contre, cette situation les a forcés à trouver des moyens concrets d’élargir et d’intensifier leurs liens d’entraide, et ce, tant à distance qu’à la maison.

Lorsque la communication devient une distraction…

Toutefois, d’autres sentent le besoin d’« oublier un peu » les relations sociales et familiales lorsqu’ils sont au loin confinés dans un campement, pour assurer et préserver leur santé et leur bien-être psychologique. Pour certains de ces travailleurs (surtout des hommes de métiers spécialisés), la vie de famille devient une distraction qu’il faut savoir mettre de côté pour réussir à effectuer le travail. Et parfois, c’est justement le fait de ruminer cette idée d’éloignement familial qui devient un facteur perturbateur((Christopher Jones et Chris Southcott, « Mobile Miners: Work, Home, and Hazards in the Yukon’s Mining Industry » dans The Northern Review, no 41 (15 juin 2015).  http://bit.ly/2hTXytu)).

Ricky, un journalier de l’est du Canada qui a souvent passé plusieurs mois d’affilée dans des campements, raconte combien il avait le cœur meurtri de savoir que sa famille passait du bon temps alors qu’il retournait vers Fort McMurray durant les week-ends. D’autres racontent le véritable casse-tête d’avoir à gérer à distance les éternels problèmes familiaux. Omar, affecté à l’entretien d’un campement, met ses mains en œillères de chaque côté du visage en racontant qu’il doit « se concentrer uniquement sur le travail » malgré la situation stressante à la maison et dans sa vie de famille.

Le soutien de la collectivité pour faciliter les responsabilités familiales des travailleurs

Parfois, c’est grâce à des échanges de services que les travailleurs mobiles parviennent à composer avec certaines difficultés liées à l’éloignement, notamment par l’entremise d’amis, de voisins ou de membres de la famille élargie dans leur région. Contraints d’aller travailler loin de leur famille, certains hommes trouvent là une certaine tranquillité d’esprit qui les empêche de s’inquiéter pour leurs proches pendant leur séjour de plusieurs semaines consécutives. L’un des travailleurs spécialisés raconte comment l’un de ses amis lui a d’ailleurs proposé de s’occuper de certains travaux à la maison (comme les travaux extérieurs) pour aider son épouse pendant son absence de deux semaines. En échange, ce travailleur a lui-même effectué différents travaux d’entretien et de réparation domiciliaire chez son ami, dès son retour.

Parfois, c’est grâce à des échanges de services que les travailleurs mobiles parviennent à composer avec certaines difficultés liées à l’éloignement, notamment par l’entremise d’amis, de voisins ou de membres de la famille élargie dans leur région.

Pour atténuer les incidences de la mobilité pour le travail, certaines familles procèdent à une réorganisation géographique pour faciliter la vie à la maison. Marco, un superviseur de construction, a ainsi choisi de réinstaller sa jeune famille dans les Caraïbes pour permettre à ses proches de profiter du climat, mais aussi pour bénéficier de services de garde moins chers. Ces facteurs combinés ont facilité le quotidien de son épouse pendant ses longues absences, et contribué à améliorer le contexte lorsqu’il revenait chez lui.

Dans le secteur des sables bitumineux, les rares travailleuses mobiles ayant de jeunes enfants ou des enfants d’âge scolaire peuvent toutefois compter sur les soins des grands-parents en règle générale, particulièrement de la part des grands-mères. Martha, une préposée à l’entretien, a choisi de laisser en Nouvelle-Écosse ses deux enfants d’âge scolaire pendant ses séjours de trois semaines, parce qu’elle y gagne « plus d’argent qu’à la maison ». Dans son cas, elle reçoit l’aide de ses parents qui vivent à proximité et s’installent chez elle avec les enfants pendant son absence.

Des réseaux d’entraide flexibles pour favoriser la mobilité des employés

Ces canaux d’entraide nous aident à comprendre que le maintien des réseaux familiaux et sociaux – malgré l’éloignement – est un facteur important pour favoriser le quotidien et la résilience dans un campement. C’est grâce à ces liens d’entraide et de soutien que les travailleurs des sables bitumineux réussissent à assumer leurs responsabilités multiples.

Nos travaux serviront de complément à d’autres recherches sur les familles et l’éloignement géographique pour le travail, et nous espérons qu’ils permettront d’élargir les horizons. Dans un premier temps, nous avons examiné la situation du point de vue des travailleurs mobiles eux-mêmes pendant leur séjour loin de chez eux. Ensuite, nous nous sommes intéressés aux travailleurs du secteur des ressources et des services, ce qui permet d’élargir la portée de l’analyse et de nuancer le profil type du travailleur mobile (soit celui de l’homme parti travailler loin de la maison pendant que son épouse reste avec les enfants). Enfin, nous n’avons pas tenu pour acquis que la mobilité entraîne seulement ou surtout des répercussions négatives sur l’entraide et les relations familiales. Certaines des formules adoptées ont à la fois des avantages et des inconvénients pour les travailleurs et leur famille((Mark Shrimpton et Keith J. Storey (2001), The Effects of Offshore Employment in the Petroleum Industry: A Cross-National Perspective, Washington, DC, US Department of the Interior, Minerals Management Service, Environmental Studies Program.)), et contribuent à transformer ou à consolider les modalités d’entraide liées au genre et à la famille((Brenda S. A. Yeoh et Kamalini Ramdas, « Gender, Migration, Mobility and Transnationalism » dans Journal of Applied Statistics, vol. 21, no 10 (novembre 2014).  http://bit.ly/2gk1DIa)).

Ce projet a bénéficié de la participation d’une équipe d’adjoints de recherche. Nous tenons à remercier tout spécialement Marcella Cassiano (doctorante) qui a mené plusieurs entrevues dans les campements de travailleurs.

 


Au sujet du partenariat En mouvement

Le partenariat En mouvement est une initiative de recherche à laquelle participe l’Institut Vanier de la famille en collaboration avec une quarantaine de chercheurs du Canada et d’ailleurs. Ce projet vise à évaluer dans quelle mesure la mobilité géographique pour le travail affecte les ménages et les collectivités, et quelles en sont les incidences sur la prospérité au Canada. Pour en savoir davantage au sujet du partenariat En mouvement, veuillez consulter notre page Web consacrée à ce projet.

 

Sara Dorow, Ph. D., est professeure agrégée et directrice du département de sociologie de l’Université de l’Alberta, où elle se consacre à l’enseignement et à la recherche sur la mondialisation, les questions raciales et culturelles, les enjeux liés au genre et à la famille, les méthodes qualitatives et le principe communautaire. Mme Dorow dirige actuellement le volet albertain du partenariat En mouvement.

Shingirai Mandizadza est doctorante en sociologie à l’Université de l’Alberta. Aux côtés de Mme Dorow, elle participe actuellement au partenariat En mouvement dans le cadre d’un projet axé sur la gendérisation liée à la mobilité géographique pour le travail dans le secteur des sables bitumineux du nord-est de l’Alberta.

Publié le 10 janvier 2017




Maison et foyer : la salle à manger et le salon ont-ils toujours leur place?

Avi Friedman

Les constructeurs de maisons neuves considèrent qu’ils vendent des produits. Du point de vue des acheteurs, la maison représente plutôt un milieu de vie où le quotidien prend forme. Les premiers ont un objectif à courte échéance, alors que les seconds pensent plutôt à long terme. De fait, le rôle des constructeurs consiste à disposer de produits disponibles, à les vendre rapidement et à passer au prochain projet. Dans une telle optique, remettre les clés au client est une fin en soi. La maison-témoin – qui sert de référence pour un nouveau projet immobilier – se doit donc d’être invitante et inspirante. Elle doit se démarquer de la concurrence et épater les acheteurs potentiels au premier coup d’œil, en envoûtant même les plus indécis et les moins enthousiastes. Il va sans dire qu’une cuisine digne d’un grand hôtel avec éclairage stylisé et électroménagers en inox saura faire opérer le charme. De même, la salle de bain spacieuse à revêtement de marbre où trônent la baignoire à remous et autres appareils tendance ne manquera pas de susciter l’intérêt. La première impression est cruciale.

Pour bon nombre d’entre nous, le salon et la salle à manger sont les pièces principales de la maison. Ce sont les lieux de la vie de famille, des repas autour de la table, et des petits et grands rassemblements. Le foyer familial change au gré de l’évolution de la famille et de la vie de famille, et nos milieux de vie sont également façonnés par les changements socioéconomiques, culturels et contextuels – et vice-versa.

En règle générale, les mois de janvier et février sont les plus occupés pour la vente de maisons neuves, puisque les acheteurs potentiels cherchent une résidence en vue d’y emménager à l’été suivant. Les ventes réalisées au cours de ces deux mois sont un indicateur de l’activité globale dans ce domaine. Les concepteurs accélèrent donc la cadence pour pouvoir offrir à la clientèle un produit susceptible de les inciter à l’achat.

 

L’utilisation de l’espace à la maison se décentralise progressivement. Par conséquent, est-il justifié de dédier une pièce distincte à une occasion qui ne se présente qu’une ou deux fois par année?

 

L’un des constructeurs avec qui je collabore m’a récemment suggéré d’éliminer le salon et la salle à manger des plans sur lesquels je travaillais. J’ai pris le temps de réfléchir à la question… Le salon et la salle à manger ont-ils encore leur place dans nos maisons, compte tenu du portrait contemporain de la vie de famille? Les nouveaux modes de vie ayant bouleversé les horaires traditionnels de la famille, plusieurs auraient aujourd’hui beaucoup de mal à organiser un repas familial en bonne et due forme les soirs de semaine dans la salle à manger. Dresser joliment la table, y servir le repas, prendre le temps de se raconter nos journées, desservir et passer au salon pour le café et le dessert au son d’une douce musique : voilà une scène surgie d’une époque apparemment révolue. D’autant plus que l’utilisation de l’espace à la maison se décentralise progressivement. Par conséquent, est-il justifié de dédier une pièce distincte à une occasion qui ne se présente qu’une ou deux fois par année? Les nouvelles tendances ne devraient-elles pas donner le ton et mieux refléter la façon dont nous utilisons l’espace?

Dans son livre intitulé History of Domestic Space (en angl. seul., Petite histoire de l’espace domestique), Peter Ward souligne que le salon (aussi appelé le parloir, le séjour, le vivoir ou le boudoir) était autrefois l’endroit où la famille recevait les visiteurs et se présentait au monde extérieur. C’était l’espace le plus public de la maison. Le parloir a d’ailleurs fait son apparition quand les Nord-Américains ont commencé à s’installer dans des résidences à plusieurs pièces, délaissant peu à peu les maisons coloniales décloisonnées. Au tournant du siècle, même les maisons relativement petites avaient le leur. Or, contrairement aux maisons européennes de l’ère victorienne où le parloir avait des allures nettement mondaines, le salon était généralement beaucoup plus accessible de ce côté-ci de l’Atlantique, surtout dans les résidences modestes.

Séjour au salon, vers 1900.

Séjour au salon, vers 1900.

C’était aussi là que la famille affichait sa réussite matérielle et ses précieux souvenirs. Peintures, objets de famille, argenterie et photographies ornaient les murs ou étaient mis en vitrine. Dans les familles de la classe moyenne, tant en Europe qu’en Amérique du Nord, on y retrouvait souvent un piano, rappelle Peter Ward. C’était là la marque d’une famille aisée et cultivée. D’ailleurs, les talents féminins en chant et en musique jouissaient d’une grande estime, et les représentations en présence d’invités figuraient parmi les rites de la bonne hospitalité.

Du reste, le foyer (ou l’âtre) occupait une place centrale au salon, et remplissait diverses fonctions. C’était d’abord une marque de richesse parce que cette installation soigneusement ornementée coûtait cher. Le foyer procurait aussi de la chaleur et constituait un centre d’intérêt visuel, un peu comme les téléviseurs un peu plus tard. Les membres de la famille élargie ou les visiteurs avaient donc l’habitude de se rassembler au salon après les repas pour discuter, jouer aux cartes ou écouter la musique jouée au piano.

La salle à manger avait aussi la même vocation formelle. L’organisation des places assises y témoignait de la hiérarchie familiale : les deux chaises aux extrémités de la table étaient plus confortables qu’aux places latérales. Dans l’Angleterre victorienne et aussi plus tard en Amérique du Nord, les bien nantis pouvaient s’offrir les services d’un cuisinier et d’un majordome pour le service du repas, qui se prenait alors dans une pièce minutieusement aménagée, agrémentée de meubles recherchés et d’armoires à porcelaine, et décorée de plafonds ouvragés d’où descendait un lustre au-dessus d’une grande table dressée.

Il y a un demi-siècle, avec l’avènement des demeures plus modestes de l’après-guerre, la salle a manger a progressivement délaissé ses grands airs. Les constructeurs d’alors ont commencé à aménager des aires de repas à proximité de la cuisine, ce qui était quand même un peu mieux que de manger à la cuisine. Dans les années 60, le caractère formel est toutefois réapparu avec la tendance aux demeures plus spacieuses : les nouvelles maisons proposées aux acheteurs de la classe moyenne comportaient souvent une salle à manger à part, une évolution conforme aux tendances démographiques. De fait, les années 60 ont vu l’adolescence des premiers baby-boomers. Les repas en famille remplissaient en l’occurrence une fonction sociale importante en procurant un cadre convenu pour échanger en famille, raconter sa journée, socialiser avec les enfants et passer du temps ensemble. Bien plus qu’une pièce meublée d’une table et de quelques chaises, la salle à manger devenait un véritable lieu de convergence. Les familles y discutaient et débattaient des grandes questions (c’était le propre des années 60…) avant que papa, juste après le dessert, se décide enfin à tendre les clés de la voiture à l’adolescent en âge de conduire. Lors des grands rassemblements familiaux, les invités restaient à table longtemps après le repas pour discuter, parcourir les albums de photos ou simplement se raconter les uns les autres.

Vers le milieu des années 80, les familles et les modes de vie ont pris un tournant à l’heure où les ménages se faisaient de plus en plus modestes à mesure que les enfants grandissaient ou quittaient le foyer pour aller travailler. Remplir toutes les places autour de la table devenait de plus en plus compliqué, et ce fut le déclin de la salle à manger… Désormais, celle-ci ne retrouverait plus sa gloire d’antan que quelques jours par année, mais son charme ne manquait pas alors d’agrémenter les rassemblements des Fêtes et autres occasions spéciales.

Dans plusieurs maisons contemporaines, la salle à manger remplit aujourd’hui d’autres fonctions : les enfants s’y installent pour les devoirs, papa ou maman occupe un coin de la table avec son portable en sa qualité de travailleur autonome à domicile, alors que les reçus et factures s’y accumulent durant la période des impôts. Si l’on tient compte de la variété et de la multiplication des usages qu’en fait la famille moderne, on peut considérer que la salle à manger fait souvent office de bureau de fortune.

Aires de cuisine, salle à manger et salon combinées.

Aires de cuisine, salle à manger et salon combinées.

Quant au salon, il subit le même sort avec la tendance au caractère informel, les occasions étant devenues de plus en plus rares de recevoir la famille élargie ou d’autres personnes, en semaine ou même pendant les week-ends. Puis, suivant la démocratisation des chaînes acoustiques et des téléviseurs, ces appareils sont désormais dispersés aux quatre coins de la maison, si bien que la famille n’a plus de raison de se réunir au salon pour se divertir. Et avec le chauffage central, il n’est plus nécessaire de s’agglutiner autour du foyer.

Avec la popularité grandissante du multilogement et de la taille de plus en plus réduite des ménages à l’échelle internationale, il y a fort à parier que les espaces modestes auront de plus en plus la cote. Déjà, les microappartements (moins de 50 m2 ou 500 pi2) qui se multiplient dans certaines villes comme New York, Londres et Vancouver sonnent le glas de la salle à manger, alors que le séjour perd des plumes. Certains promoteurs proposent une formule de salons et de salles à manger partagées, que les résidants réservent selon leurs besoins. Ailleurs, les jeunes résidants n’hésitent pas à se réunir dans ces cafés tendance décorés comme des salles de séjour, avec divans et foyers.

Rassemblement pour Noël, 254, av. Olivier, Westmount (Québec), 1899.

Rassemblement pour Noël, 254, av. Olivier, Westmount (Québec), 1899.

Néanmoins, le salon et la salle à manger occupent toujours une place importante dans le quotidien des familles. Encore aujourd’hui, la vocation de ces espaces n’est pas seulement fonctionnelle, mais aussi socioculturelle. Même si la pertinence du salon ou de la salle à manger est remise en question en fonction de leur coût et de leur raison d’être dans nos sociétés, il n’en demeure pas moins que ces lieux ont leur importance en tant que symboles d’unité dans un monde qui favorise largement la fragmentation de l’organisation familiale.

La salle à manger remplit un tel rôle. Qu’on s’en serve une fois par semaine ou quelques fois par année, les convives y trouvent toujours une atmosphère festive. Mettre ses habits du dimanche et sortir la « belle vaisselle » pour partager de bons petits plats dans un cadre traditionnel demeure une expérience appréciée de tous. Aux Fêtes ou pour les occasions spéciales, la parenté d’ici et d’ailleurs s’y réunit avec plaisir. Comme ces belles étoffes que l’on réserve aux grandes occasions ou ces bijoux portés une ou deux fois par année, la salle a manger est un lieu spécial. Et même désert, ce cadre formel avec sa table entourée de chaises bien rangées ne témoigne-t-il pas de l’institution qu’est la famille?

Le salon aussi est appelé à jouer encore ce même rôle. Après le repas du soir, s’y prélasser au son d’une douce musique, installés dans un fauteuil ou sur un divan, rappelle une certaine civilité qui nous échappe peu à peu. Le salon et la salle à manger sont des lieux de rassemblement pour les familles, petites ou grandes. Ces pièces se sont peut-être transformées, mais leur raison d’être demeure intacte : des espaces agréables établissant une frontière entre le monde extérieur et la vie domestique.

 


Avi Friedman est architecte, enseignant, auteur et observateur de la société. Ce texte est tiré de son plus récent ouvrage publié sous le titre A View from the Porch; Rethinking Home and Community Design, paru aux éditions Véhicule Press. Pour écrire à l’auteur : avi.friedman@mcgill.ca

Publié le 13 décembre 2016




Le débat canadien sur la « fessée » et la violence envers les enfants

Kathy Lynn

Si les familles évoluent au fil des générations, il en va de même des courants de pensée au sujet de la parentalité, des enfants et des normes sociales en matière de discipline. Même s’il persiste toujours un écart entre ce que les uns et les autres considèrent comme acceptable, il n’en demeure pas moins que l’approche parentale a considérablement évolué depuis quelques générations. En effet, le style très autoritaire d’autrefois a graduellement cédé le pas à l’idée plus modérée selon laquelle les enfants, en tant qu’individus ayant des droits fondamentaux, méritent d’être traités comme tels plutôt que comme des biens de propriété.

Or, malgré cette évolution sur le plan sociétal, la « fessée((Dans ce texte, le terme « fessée » s’entend du « châtiment corporel » et du recours à la force physique « punitive » envers un enfant.)) » comme forme de violence punitive bénéficie néanmoins d’une protection légale en vertu de l’article 43 du Code criminel du Canada, que l’on nomme parfois la « loi sur la fessée ». Le libellé de l’article 43 se lit comme suit :

Tout instituteur, père ou mère, ou toute personne qui remplace le père ou la mère, est fondé à employer la force pour corriger un élève ou un enfant, selon le cas, confié à ses soins, pourvu que la force ne dépasse pas la mesure raisonnable dans les circonstances. L.R.C. (1985), ch. C-46

Ce moyen de défense est apparu pour la première fois dans le Code criminel en 1892, et la teneur des dispositions est restée à peu près la même depuis((Laura Barnett, « La loi et le châtiment corporel : l’article 43 du Code criminel » dans Service d’information et de recherche parlementaires (20 juin 2008). http://bit.ly/2dvFIgj)). Le débat sur le bien-fondé de l’article 43 suscite l’intérêt et les discussions depuis les années 70, voire avant, mais les dispositions demeurent toujours en vigueur.

Les tribunaux et la « fessée »

Les dispositions de l’article 43 ont été plusieurs fois remises en question depuis une trentaine d’années. En 1998, la Canadian Foundation for Children, Youth and the Law a intenté une poursuite en justice fondée sur des questions de droit devant de la Cour supérieure de l’Ontario, en contestant la constitutionnalité de l’article 43 du Code criminel au motif qu’il violerait la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant.

La Cour supérieure de l’Ontario a toutefois rejeté ce recours, tout comme la Cour d’appel de l’Ontario. Malgré cela, le gouvernement déclarait alors que la force physique ne devrait plus être considérée comme une méthode normative de punition. Le dossier s’est finalement retrouvé devant la Cour suprême du Canada qui considère, dans son jugement rendu en janvier 2004, que l’article 43 n’empiète pas sur les dispositions de la Charte. Toutefois, la Cour suprême énonce une série de limites légales (qui ne figurent pas dans le Code criminel) au sujet du châtiment corporel :

  • Seuls les parents peuvent employer une force légère pour corriger un enfant dans certaines circonstances.
  • Les enseignants peuvent employer une force raisonnable « pour expulser un enfant de la classe ou pour assurer le respect des directives, mais pas simplement pour infliger un châtiment corporel à un enfant ».
  • Le châtiment corporel ne saurait être justifié pour corriger un enfant de moins de deux ans ou un adolescent.
  • Le recours à la force contre un enfant de tout âge qui serait « incapable de tirer une leçon de la force employée contre lui en raison d’une déficience ou de quelque autre facteur contextuel » n’est pas protégé.
  • La correction comportant l’utilisation d’un objet ou encore des gifles ou des coups à la tête est déraisonnable.
  • La conduite dégradante, inhumaine ou préjudiciable n’est pas protégée, y compris tout comportement qui cause ou risque de causer un préjudice.
  • L’emploi d’une force légère ayant un effet transitoire et insignifiant pour infliger une correction se soustrait aux sanctions pénales.
  • Le recours à la force physique sert à « infliger une correction, ce qui exclut la conduite résultant de la frustration, de l’emportement ou du tempérament violent du gardien ».
  • La gravité de l’événement déclencheur n’est pas pertinente.
  • La question relative à ce qui est « raisonnable dans les circonstances » doit être examinée en fonction du contexte et de toutes les circonstances de l’affaire((« What’s the Law? » dans Corrine’s Quest. (Page consultée le 27 septembre 2016). http://bit.ly/2dwYIJ2)).

Le contexte juridique actuel entraîne une certaine confusion et des situations conflictuelles en raison des contradictions entre la définition de voie de fait qui prévaut en droit criminel, et celle de violence envers les enfants dans les textes juridiques provinciaux et territoriaux, comme le souligne l’Association pour la santé publique de l’Ontario :

« […] une compétence provinciale ou territoriale en matière de bien-être de l’enfance peut enquêter sur un rapport de mauvais traitements qu’un parent inflige à un enfant, conclure que l’enfant est en situation de danger au sein de sa famille et le prendre en charge. La police peut alors porter une accusation de voie de fait. Toutefois, l’article 43 offre aux parents un moyen de se défendre contre une telle accusation. Cela a entraîné des situations qui semblent défier toute logique : la définition d’“enfant ayant besoin de protection” en vertu des lois provinciales et territoriales mène à la prise en charge de l’enfant, mais la protection offerte aux parents en vertu de l’article 43 du Code criminel entraîne leur acquittement des accusations de voies de fait. »

Sur le front législatif, plusieurs recours ont aussi été intentés pour faire abroger ou modifier l’article 43. Depuis 1994, dix-sept projets de loi émanant de députés ont été déposés au Parlement, et jusqu’ici, tous se sont soldés par un échec. La sénatrice Céline Hervieux-Payette a elle-même présenté plusieurs projets de loi, lesquels sont chaque fois morts au feuilleton à différentes étapes de lecture, soit parce que la Chambre avait été prorogée ou que des élections avaient été déclenchées((Coalition sur les punitions corporelles données aux enfants et aux adolescents, « Punitions corporelles : Dernières nouvelles No 16 » dans Déclaration conjointe sur les punitions corporelles données aux enfants et aux adolescents (mars 2016). (Page consultée le 27 septembre 2016). http://bit.ly/2cWBmee)).

D’autres pressions pour abroger l’article 43 proviennent aussi de la scène internationale, notamment depuis que le Canada est signataire de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant. En effet, l’article 2 de la Convention prévoit que les signataires « prennent toutes les mesures appropriées pour que l’enfant soit effectivement protégé contre toutes formes de discrimination ou de sanction motivées par la situation juridique, les activités, les opinions déclarées ou les convictions de ses parents, de ses représentants légaux ou des membres de sa famille((Nations Unies, « Convention relative aux droits de l’enfant », dans Recueil des traités (20 novembre 1989). http://bit.ly/1PyWkAm)) ».

Même si le Canada allègue avoir pris des mesures en vue de respecter les exigences de la Convention, le Comité des droits de l’enfant sous l’égide des Nations Unies l’enjoint à interdire tout châtiment corporel envers les enfants en milieu scolaire ou familial, et à révoquer l’article 43 du Code criminel. Malgré cela, aucune démarche concrète n’a encore été entreprise en ce sens et les textes de loi demeurent inchangés. À ce jour, 51 pays ont déjà choisi d’interdire les punitions corporelles infligées aux enfants en tout temps et en tout lieu.

Plus récemment, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) recommandait elle aussi l’abolition de l’article 43 dans le libellé de la sixième recommandation de son rapport final, qui compte quatre-vingt-quatorze appels à l’action : « La Commission croit que les châtiments corporels sont des reliques d’un passé révolu qui n’ont plus leur place dans les écoles et les foyers canadiens((Commission de vérité et réconciliation du Canada, « Pensionnats du Canada : les séquelles » dans Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (décembre 2015).)). » Depuis, le gouvernement fédéral a déclaré qu’il endossait tous les appels à l’action énoncés dans le rapport de la CVR.

« […] les châtiments corporels sont des reliques d’un passé révolu qui n’ont plus leur place dans les écoles et les foyers canadiens. »

– Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada

 

 

Des études sur « la fessée »

De vastes travaux de recherche ont été entrepris autour de la question des châtiments corporels infligés aux enfants. En juin 2016, Elizabeth Gershoff, professeure agrégée à l’University of Texas d’Austin, ainsi qu’Andrew Grogan-Kaylor, professeur agrégé en travail social à l’University of Michigan, ont publié une recension des écrits sur les punitions corporelles infligées aux enfants, à partir d’un vaste corpus d’études sur la question. Ils ont constaté que les différentes études concordent sur le fait que la fessée est au mieux inefficace, et entraîne dans les pires cas des conséquences néfastes pour les enfants((Elizabeth Gershoff et Andrew Grogan-Kaylor, « Spanking and Child Outcomes: Old Controversies and New Meta-Analyses » dans Journal of Family Psychology, vol. 30, no 4 (juin 2016). doi:10.1037/fam0000191)).

Plusieurs méta-analyses ont d’ailleurs montré que la fessée, outre qu’elle accentue le comportement agressif des enfants, augmente aussi les risques de troubles mentaux à l’âge adulte, nuit aux relations parents-enfants, et favorise les comportements délinquants ou criminels à l’âge adulte((Elizabeth Gershoff, « Corporal Punishment by Parents and Associated Child Behaviors and Experiences: A Meta-Analytic and Theoretical Review » dans Psychological Bulletin, vol. 128, no 4 (juillet 2002). doi:10.1037//0033-2909.128.4.539)). D’autres études montrent que la violence « punitive » est susceptible de se transformer progressivement en maltraitance envers les enfants((Joan Durrant et autres, « La violence punitive envers les enfants au Canada », dans Centre d’excellence pour la protection et le bien-être des enfants (31 mars 2006). http://bit.ly/2dvwx1B)).

Les données de recherche révèlent que la violence physique envers les enfants est inefficace, et qu’au-delà de la douleur et de la peur qu’ils ressentent, les enfants ne comprennent pas pourquoi on leur demande d’agir autrement. Des études ont montré que les enfants ont besoin d’intérioriser les motifs qui justifient d’adopter un comportement adéquat((Elizabeth Gershoff, « Spanking and Child Development: We Know Enough Now to Stop Hitting Our Children » dans Child Development Perspectives, vol. 7, no 3 (10 juillet 2013). doi:10.1111/cdep.12038)). Or, la fessée leur montre à bien se tenir pour éviter une autre correction. Cependant, dès que la menace de la violence punitive disparaît, l’enfant n’a plus de motivation à bien se comporter. Dans certains cas, les enfants en viennent à considérer que la violence envers les autres est une façon de régler les problèmes. Enfin, les comportements violents contribuent éventuellement à miner la cohésion familiale.

L’avenir de « la fessée » au Canada

Les données probantes montrent bien que la violence physique n’enseigne aucunement aux enfants les fondements d’un bon comportement. Bien entendu, il convient de leur faire comprendre qu’ils sont responsables de leurs gestes, mais il s’avère plus pertinent de leur montrer à se contrôler, à exprimer leurs émotions et à demander de l’aide, tout en leur présentant un modèle de rôle positif. Les parents jouent un rôle important dans la socialisation des enfants, en leur enseignant comment certains gestes et comportements sont inacceptables et en les aidant à acquérir certaines compétences pour bien fonctionner en société.

Bref, la fessée ne contribue aucunement à préparer les enfants à devenir des adultes raisonnables, aptes et participatifs. La loi devrait interdire la violence envers les enfants, plutôt que de lui servir de cadre. Nous savons tous qu’il existe des moyens plus efficaces et bienveillants d’élever les enfants pour en faire de jeunes adultes responsables.

 

Corinne Robertshaw : une défenseure engagée

Avocate pour le gouvernement fédéral dans les années 70, Corinne Robertshaw s’est intéressée à la problématique des blessures et des décès d’enfants provoqués par les parents. Elle en est venue à la conclusion que l’article 43, qui procure une protection légale au motif d’agression envers les enfants, était notamment en cause dans de tels cas. Elle a publié une étude sur les décès d’enfants causés par des châtiments corporels (Document de travail sur la protection de l’enfance au Canada, février 1981).

Corinne Robertshaw a pris sa retraite en 1990 et a consacré le reste de sa vie à promouvoir l’abrogation de l’article 43. Elle a entre autres mis sur pied un comité national multidisciplinaire pour mobiliser les Canadiens autour de cet enjeu et consolider l’argumentaire et les données probantes justifiant la révocation de cet article de loi. Mme Robertshaw est décédée en janvier 2013. L’initiative Corinne’s Quest: End Physical Punishment of Children a été créée pour poursuivre son œuvre et honorer sa mémoire.

 


Kathy Lynn est auteure et conférencière dans le domaine de la parentalité, et présidente de l’initiative Corinne’s Quest.

Cet article a été révisé par Rina Arseneault, C.M., directrice adjointe du Centre Muriel-McQueen Ferguson pour la recherche sur la violence familiale (MMFC) de l’Université du Nouveau-Brunswick.

Publié le 15 novembre 2016

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Les pères d’aujourd’hui renouvellent le modèle travail-famille

Nathan Battams

Le « paysage familial » canadien est en constante évolution, en fonction des forces socioéconomiques, culturelles et contextuelles qui définissent et redéfinissent les relations et les rôles familiaux. La paternité ne fait pas exception à la règle, si bien que les quelque 8,6 millions de papas du Canada, de plus en plus diversifiés, s’impliquent désormais davantage dans la vie familiale que ceux des générations précédentes. Plusieurs d’entre eux n’hésitent pas à délaisser le modèle « traditionnel » du père pourvoyeur pour jouer une plus grande place dans la prise en charge des soins et des responsabilités domestiques. Ce faisant, les pères d’aujourd’hui contribuent à renouveler et à redessiner les liens entre la paternité et le travail.

Les hommes délaissent le rôle de « pourvoyeur » alors que les femmes sont de plus en plus présentes sur le marché du travail

Depuis 50 ans, la prévalence des « pères pourvoyeurs » a reculé considérablement, compte tenu de la multiplication du nombre de familles à deux revenus et, par conséquent, de la participation accrue des mères au marché du travail. Selon les données de Statistique Canada pour 1976, les ménages ayant deux revenus représentaient 36 % des familles comptant au moins un enfant de 16 ans ou moins au Canada, alors que cette situation touchait 69 % des familles en 2014. Un autre rapport de Statistique Canada montre que, durant la même période, la proportion des familles à un seul revenu, où le père était l’unique pourvoyeur, a chuté de 51 % à seulement 17 %.

Au sein des familles formées d’un couple, certains pères choisissent de rester en marge de la population active pour jouer un rôle parental principal ou prééminent (on parle souvent de « pères au foyer »), qu’il s’agisse d’une situation permanente ou temporaire pendant que les enfants sont en bas âge. Il y a quarante ans, environ 1 % des papas se disaient pères au foyer parmi les familles à un seul revenu, alors que ce taux s’établit aujourd’hui à 11 %.

D’ailleurs, le Canada ne fait pas bande à part à cet égard  : selon les données d’un rapport publié en 2015 par le Pew Research Center, la même tendance prévaut aux États-Unis, où 7 % des pères américains vivant avec des enfants déclaraient « ne pas travailler à l’extérieur » en 2012, comparativement à seulement 4 % en 1989. Parmi ceux-ci, la proportion de pères qui affirment rester au foyer pour s’occuper de la famille a plus que quadruplé dans l’intervalle, pour se fixer à 21 % (par rapport à 5 % en 1989).

L’engagement accru des pères favorise l’amélioration des relations familiales

En outre, les données de l’Enquête sociale générale sur l’utilisation du temps montrent que les pères modernes s’investissent davantage sur le plan familial  : les hommes passent plus de temps en famille, puisqu’ils y consacraient 379 minutes quotidiennement en 2010 comparativement à 360 minutes en 1986. En moyenne, les pères ayant des enfants d’âge préscolaire s’absentaient du travail 1,8 journée par année pour s’acquitter de responsabilités personnelles ou familiales en 1997, mais 6,3 journées une décennie plus tard. Les générations plus jeunes contribuent par ailleurs à réduire l’écart de prise en charge des tâches domestiques, les hommes affirmant y consacrer plus de temps qu’il y a trente ans.

En 2000, seulement 3 % des nouveaux pères au Canada s’étaient prévalus d’un congé parental rémunéré, alors que plus du quart d’entre eux (27 %) avaient l’intention d’en faire autant en 2014. Ce taux grimpe en flèche au Québec (où il atteint 78 %), puisque les prestations de paternité offertes aux nouveaux papas québécois s’ajoutent aux prestations parentales dans le cadre du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP). Le Québec est actuellement la seule province à offrir des prestations de paternité, mais la ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et du Travail a récemment exprimé sa volonté de consentir un peu plus de temps aux papas, puisque les congés de paternité figurent parmi les changements proposés au programme fédéral de prestations parentales.

Du reste, l’engagement accru des pères s’avère éventuellement très bénéfique aux relations familiales et à la vie de famille. Dans le cadre d’une étude comparative portant sur les congés parentaux offerts au Québec par rapport aux programmes en vigueur dans le reste du Canada, l’auteure Ankita Patnaik a constaté qu’il existe un « impact important et persistant » au Québec dans les rapports hommes-femmes au cours des trois années suivant un congé parental pour le père. Selon les conclusions de son rapport, les pères continuent ensuite de s’impliquer davantage dans les tâches ménagères, alors que les mères sont plus susceptibles de participer au marché du travail. De plus, les pères québécois ayant bénéficié du RQAP passaient en moyenne une demi-heure de plus par jour à la maison comparativement aux pères hors Québec.

Étant donné l’évolution de la situation dans l’ensemble de l’Amérique du Nord, il est sans doute normal d’avoir l’impression d’un engagement plus important des pères par rapport aux générations précédentes. À ce propos, l’étude du Pew Centre citée précédemment montrait que près de la moitié des pères interrogés aux États-Unis (46 %) disaient consacrer personnellement plus de temps à leurs enfants que leur propre père ne le faisait pour eux-mêmes. Au Canada, un sondage de l’initiative Today’s Parent a permis de constater que les trois quarts (75 %) des hommes interrogés se disaient plus impliqués auprès de leurs enfants que leur propre père à leur endroit.

Les enfants sont aussi susceptibles de ressentir les effets d’une présence paternelle accrue. Selon un sondage international HBSC mené en 1993-1994 puis en 2013-2014 pour le compte de l’Organisation mondiale de la santé, une proportion grandissante des enfants de 11 ans affirment qu’il est « facile » de discuter avec leur propre père de sujets préoccupants, la proportion étant passée de 56 % à 66 % chez les filles, et de 72 % à 75 % chez les garçons.

L’importance de l’équilibre travail-vie personnelle pour les pères d’aujourd’hui

Même si les pères modernes jouent un rôle accru au sein du foyer familial, la plupart d’entre eux travaillent toujours, si bien que le sujet de l’équilibre travail-vie personnelle s’impose tout naturellement lorsqu’il est question de la paternité aujourd’hui. Les récentes données de Statistique Canada révèlent que la plupart des pères (près de huit sur dix, soit 78 %) se disent satisfaits quant à l’équilibre travail-vie personnelle. Or, la famille occupe une place centrale du côté « vie personnelle » de l’équation travail-vie personnelle  : chez les parents qui disaient n’être pas satisfaits à cet égard, le principal facteur en cause était lié au fait de n’avoir « pas assez de temps à consacrer à la vie familiale ».

Par l’entremise des pratiques et des politiques pour la conciliation travail-vie personnelle, les employeurs jouent un rôle de premier plan pour améliorer et soutenir l’équilibre travail-vie personnelle des pères. Dans la même étude de Statistique Canada, on constatait que la proportion des pères satisfaits de l’équilibre entre le travail et la vie personnelle était invariablement plus marquée chez les travailleurs bénéficiant d’un horaire flexible (satisfaction à 81 % comparativement à 76 % de ceux qui n’y avaient pas accès). On a constaté la même satisfaction chez les personnes profitant d’une flexibilité de l’horaire de travail sans qu’il y ait d’incidence négative sur la carrière (83 % par rapport à 74 % de ceux qui n’en bénéficient pas), tout comme chez ceux qui avaient la possibilité de prendre un congé non payé pour s’occuper des enfants (79 % par rapport à 71 % de ceux qui n’avaient pas cette possibilité), ou encore chez ceux qui pouvaient prendre un congé non payé pour prodiguer des soins à un conjoint, à un partenaire ou à un autre membre de la famille (81 % par rapport à 72 % de ceux qui ne pouvaient le faire).

« La proportion des pères satisfaits de l’équilibre entre le travail et la vie personnelle est plus marquée chez les travailleurs bénéficiant d’un horaire flexible et ayant la possibilité de prendre un congé non payé pour s’occuper de leurs enfants et de leurs familles. »

Heureux en famille, heureux au travail…

Bref, flexibilité et satisfaction vont de pair relativement à l’équilibre entre le travail et la vie personnelle. Ainsi, les organisations qui disposent de politiques favorisant la flexibilité pour les pères et leurs familles sont plus susceptibles d’attirer et de retenir les meilleurs employés qui sont aussi papas (ou qui souhaitent le devenir). À l’inverse, ceux qui font peu de place aux modalités de travail flexibles risquent de ne pas susciter un grand intérêt chez les pères  : selon un sondage Harris-Decima, la moitié des pères interrogés au Canada (49 %) affirment qu’ils envisageraient de changer d’emploi si un employeur éventuel leur offrait de meilleures conditions que leur employeur actuel pour la conciliation travail-famille.

Les pères d’aujourd’hui sont-ils plus soucieux du bien-être de leurs proches ou simplement différents?

Les pères ont toujours cherché à assurer le bien-être de leurs familles, mais ceux de la génération actuelle jouent un rôle de plus en plus engagé au sein de la famille et ce virage profite à la vie de famille et aux relations familiales. Alors que, pour les papas des générations précédentes, le bien-être de la famille passait d’abord par le travail rémunéré et la stabilité financière, les pères d’aujourd’hui s’impliquent plus directement auprès de leurs enfants en bas âge, consacrent plus de temps à la famille et favorisent les milieux de travail compatibles avec leur rôle évolutif sur le plan familial. En acceptant de jouer ces nouveaux rôles, ils redéfinissent ainsi la nature même de la paternité, que ce soit au sein de la famille, au travail ou dans les collectivités.

 


Nathan Battams est auteur et chercheur au sein de l’Institut Vanier de la famille.


 

Suggestions de lecture

Coup de pouce aux papas  : les prestations et congés de paternité au Canada par Sara MacNaull

Les effets positifs associés à la présence des papas – figure paternelle par Nathan Battams

Les familles et le travail au Canada par Nora Spinks et Nathan Battams

La paternité aujourd’hui  : L’engagement paternel et les relations familiales par Ian DeGeer, Humberto Carolo et Todd Minerson




Bâtir des collectivités inclusives pour les familles des militaires et des vétérans au Canada

Colonel (retraité) Russell Mann

Il y a quelques décennies, les familles des militaires canadiens vivaient en marge du reste de la société  : elles fréquentaient les écoles militaires et pratiquaient leur foi religieuse derrière les barbelés des installations militaires. Bref, elles semblaient un peu mystérieuses aux yeux de la plupart des Canadiens.

Tout cela a bien changé. Alors que 80 % des familles des militaires vivaient sur des bases militaires il y a à peine 20 ans, 85 % d’entre elles vivent aujourd’hui hors d’une base. Les enfants des militaires et des vétérans fréquentent désormais les mêmes écoles que les civils, et leurs familles pratiquent leur foi relieuse et font leurs emplettes aux mêmes endroits que les autres familles du Canada. Ces familles ont accès au même réseau de soins de santé que les autres par l’entremise des médecins de famille, des équipes de soins, des cliniques et des hôpitaux.

La plupart des Canadiens n’ont pas vraiment eu conscience de cette migration des familles des militaires et des vétérans, en provenance des bases vers les collectivités civiles. Si ces familles ne sont plus enclavées comme auparavant, elles ne sont pourtant pas encore parfaitement intégrées au reste de la société malgré leur installation au sein des collectivités civiles. Parfois, les professionnels qui s’emploient à les étudier, à les servir et à les soutenir ne prennent pas toute la mesure des répercussions qu’ont la mobilité, l’éloignement et les risques pour les familles des militaires et des vétérans.

La migration des bases militaires vers les collectivités civiles constitue pourtant un changement considérable pour ces familles. Ceux et celles qui les desservent et les encadrent doivent pouvoir leur offrir des programmes équitables et efficaces, et cette capacité repose éventuellement sur la littératie militaire et sur une solide compréhension de leur mode de vie unique, de leurs besoins et de leurs perspectives particulières.

Des collectivités qui se serrent les coudes pour soutenir les familles des militaires et des vétérans

En 2015, les Forces armées canadiennes et l’Institut Vanier de la famille ont conclu un partenariat pour réunir les chefs de file du milieu des affaires, des gouvernements et du monde communautaire au sein du Cercle canadien du leadership pour les familles des militaires et des vétérans. Unique en son genre, le Cercle du leadership rassemble plusieurs membres aussi diversifiés que renommés, notamment des représentants d’organismes comme la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance, Autism Speaks Canada, Environics Communications, la Commission de la santé mentale du Canada, Accenture et plusieurs autres.

L’objectif principal de cette collaboration est le suivant  : renforcer la communauté de soutien au bénéfice des familles des militaires et des vétérans au Canada, en misant sur la mobilisation du savoir, la consolidation des relations et la coordination des projets et des services existants ou émergents. Grâce aux compétences, au talent et à l’expertise des principaux leaders communautaires, le Cercle du leadership cherche à accroître la sensibilisation et à consolider les capacités, les compétences et les collectivités au profit des familles des militaires et des vétérans au Canada.

« Le Cercle du leadership vise principalement à renforcer la communauté de soutien au bénéfice des familles des militaires et des vétérans au Canada, en misant sur la mobilisation du savoir, la consolidation des relations et la coordination des projets et des services existants ou émergents. »

La réunion inaugurale – tout à fait inédite – du Cercle du leadership s’est tenue en 2015, avec comme objectif, d’une part, d’élaborer une stratégie fondée sur la collaboration, la coopération et la communication entre les nombreux organismes qui souhaitent favoriser l’offre de services et de programmes à l’intention des familles des militaires et des vétérans, et d’autre part, de définir un plan stratégique commun à mettre en œuvre sur un horizon de deux à cinq ans.

Lors de cette première rencontre, les échanges ont porté sur la mise en commun des buts, des objectifs, des priorités et des plans individuels et collectifs, ainsi que des forces, des capacités, des outils et des ressources. Au terme de cette réunion initiale, les participants disposaient d’un portrait clair des activités et des approches individuelles en appui aux familles des militaires et des vétérans, des avenues à privilégier pour optimiser ces efforts individuels par le cumul des ressources, et des moyens envisageables pour communiquer les progrès de cette initiative.

Lors de la deuxième réunion annuelle en 2016, les membres du Cercle du leadership ont convenu de créer un recueil intitulé Les familles des militaires et des vétérans au Canada  : collaborations et partenariats, qui constitue un outil gratuit, bilingue et à caractère intemporel, illustrant les initiatives des divers organismes dans ce domaine au pays. Ce recueil permet aux organismes de connaître les partenariats et les projets à cet égard, et constitue une source d’inspiration pour favoriser leur engagement, en plus de faciliter la mise en commun des ressources et la coordination des activités, en vue de consolider les mesures de soutien au bénéfice des familles des militaires et des vétérans.

« Les organismes répertoriés dans ce recueil favorisent la littératie militaire dans leurs milieux ou dans le cadre de leurs programmes et de leurs services auprès des familles des militaires et des vétérans. »

Le Cercle du leadership, tout comme le recueil, vise également à favoriser la littératie militaire au Canada, c’est-à-dire à conscientiser la population au sujet de la réalité unique des familles des militaires et des vétérans, et des éléments stressants relatifs à leur mode de vie (comme la mobilité, l’éloignement et les risques), ces facteurs ayant des répercussions sur la vie de famille. Les organismes répertoriés dans ce recueil favorisent la littératie militaire dans leurs milieux ou dans le cadre de leurs programmes et de leurs services auprès des familles des militaires et des vétérans, qu’il s’agisse d’initiatives ponctuelles, régulières ou exclusives.

Le décloisonnement pour consolider les réseaux de soutien

Le Cercle du leadership et le projet de recueil sont la preuve que l’action concertée permet la réalisation de plus grandes choses et à plus large portée. En misant sur une approche interorganisationnelle qui favorise le décloisonnement, il est possible de mieux cerner les enjeux et de mobiliser le soutien de la collectivité dans toutes les régions du pays. Les membres du Cercle du leadership sont des gens passionnés provenant de tous les horizons, et nous n’avons pas fini de bénéficier des interrelations et de l’interdépendance des divers intervenants ou fournisseurs de services, et des familles elles-mêmes. Toute l’initiative repose sur les relations et nous misons justement sur la consolidation de celles-ci.

 

Téléchargez le Recueil 1.0 – Les familles des militaires et des vétérans au Canada : collaborations et partenariats.

 


 Le Colonel (retraité) Russell Mann a été directeur des Services aux familles des militaires. Récemment retraité, il poursuit son engagement auprès des familles des militaires et des vétérans.


 

Lectures suggérées

Soutien aux familles des militaires et des vétérans au Canada

L’état actuel de la recherche sur les familles des militaires par Heidi Cramm, Deborah Norris, Linna Tam‑Seto, Maya Eichler et Kimberley Smith‑Evans

Les conflits travail-famille chez les parents seuls des Forces armées canadiennes par Alla Skomorovsky, Ph. D.

 




Les mots pour le dire : définir la famille dans la diversité sociale

Alan Mirabelli

Depuis plus de 50 ans, l’Institut Vanier de la famille a agi à titre de ressource nationale dédiée à l’exploration et à la compréhension des familles du Canada dans toutes leurs diversités. Au cours de cette période, l’Institut aura cherché à mobiliser les connaissances et à approfondir sa compréhension des familles canadiennes en faisant des recherches pour exposer la richesse et la complexité de la vie de famille, des familles elles-mêmes, ainsi que de leur réalité, leurs attentes et leurs aspirations. Depuis la fin des années 80, l’Institut exerce ses activités de recherche autour d’un axe central, soit la définition fonctionnelle de la famille.

L’Institut définit par le terme « famille » toute forme d’alliance durable entre deux ou plusieurs personnes, que ce soit par des liens de consentement mutuel ou par procréation, adoption ou placement, et qui assument conjointement des rôles dans des domaines de responsabilités tels que : soutien et soins offerts aux membres du groupe sur le plan physique, ajout de nouveaux membres (par la procréation, l’adoption ou le placement), socialisation des enfants, encadrement social des membres, production, consommation et distribution de biens et services, et soutien affectif (c’est-à-dire amour).

L’Institut cherchait une définition de la « famille » autour de laquelle on pourrait discuter plutôt que débattre. À cet égard, il était primordial de respecter le principe d’inclusion, si bien qu’il fallait nécessairement que cette définition s’applique à toutes les réalités familiales, peu importe les antécédents, la nationalité, le statut socioéconomique, l’appartenance ethno-raciale, l’orientation sexuelle ou le type de structure familiale. Or, à cette époque, les définitions utilisées par les organismes et les individus faisaient surtout écho à la réalité personnelle des intervenants appelés eux-mêmes à en formuler les termes. À partir de leur propre vécu familial, ceux-ci avaient tendance à projeter leur perception dans la sphère des politiques publiques ou dans les échanges sociologiques et communautaires.

L’Institut cherchait une définition de la « famille » autour de laquelle on pourrait discuter plutôt que débattre. À cet égard, il était primordial de respecter le principe d’inclusion.

Tout cela est tout à fait concevable, puisque les gens perçoivent généralement les institutions sociales à partir de leur propre réalité et du contexte où ils évoluent. Il est vrai que les familles n’ont jamais été homogènes, même à l’époque des débuts de l’Institut où leur structure et leur composition étaient moins diversifiées. Par conséquent, cette définition initiale de la famille ne tenait pas compte de certains modèles de famille comme les familles monoparentales, les familles reconstituées et les familles LGBTBA. Plutôt que de s’intéresser à l’image que projettent les familles, l’Institut s’en est quant à lui plutôt remis à une définition fondée sur leur manière d’être, sans égard à leur structure particulière ou à la répartition des rôles au sein de celles-ci.

Toutefois, le caractère volontairement générique de la définition de l’Institut a d’abord suscité une certaine controverse. Dès les premières publications de l’Institut, les médias ont voulu savoir si cette définition touchait, par exemple, les familles dirigées par des parents LGBTBA. Sans hésiter, on a répondu par l’affirmative : oui, parce que cette définition englobe sans distinction tous ceux et celles qui s’emploient à élever une nouvelle génération. Cette première controverse était sans doute inévitable. En tout cas, elle était nécessaire pour ne pas renier l’approche inclusive choisie par l’Institut.

La définition de l’Institut n’est pas conditionnée par le statut des adultes qui s’occupent de leurs enfants. La famille représente plutôt un ensemble de relations liant plusieurs individus sur une certaine période et basées sur l’entraide. Il n’est pas nécessairement question de mariage, mais plutôt d’une forme quelconque d’engagement, qu’il s’agisse d’une union de fait, de soutien monoparental ou de toute autre structure familiale. Selon une telle définition, les enfants ne sont pas une condition absolue, mais il faut nécessairement des liens entre un adulte et une autre personne, et qu’ils s’inscrivent dans une certaine continuité, ce qui suppose alors une forme d’engagement. Somme toute, la définition ne renvoie ni à un cadre ni à une structure familiale en particulier.

Plutôt que de s’intéresser à l’image que projettent les familles, l’Institut s’en est plutôt remis à une définition fondée sur leur manière d’être.

Au cours des années ayant précédé l’Année internationale de la famille, en 1994, cette définition fonctionnelle s’est révélée particulièrement pertinente, alors que les gouvernements exploraient diverses définitions de la famille pour fonder leurs politiques publiques familiales. Jusque-là, les gens cherchaient encore à légitimer la famille nucléaire ou leur propre réalité familiale, plutôt que de chercher une approche globale qui rendrait mieux compte de l’ensemble des familles. Vers le milieu des années 90, on a commencé à reprendre la définition de l’Institut dans divers ouvrages, si bien qu’elle figure aujourd’hui parmi les plus citées à l’échelle nationale dans le domaine des études sur la famille.

Du reste, cette définition engendre des échanges intéressants parce qu’elle met en relief le fait que toutes les familles accomplissent les mêmes choses, en adoptant cependant des moyens différents (même si elles semblent parfois bien similaires). Au siècle dernier, il fallait cultiver pour nourrir sa famille, c’est-à-dire préserver la nourriture en conserves ou autrement, l’apprêter et la servir aux autres membres de la famille. Quelques générations plus tard, la nourriture se trouvait plutôt à l’épicerie et les gens n’avaient plus qu’à cuisiner pour garnir les assiettes de la famille autour de la table. Désormais, les restaurants proposent aussi des plats préparés à déguster en compagnie des proches. Et cette évolution a entraîné l’apparition des supermarchés d’aujourd’hui, où l’on trouve des mets préparés tout autant que des ingrédients de base pour nourrir les familles contemporaines. Or, les familles assument toujours la même fonction essentielle, soit l’alimentation, mais grâce à des moyens différents. Autrement dit, les familles sont de nature dynamique, en ceci qu’elles accomplissent toujours les mêmes fonctions tout en s’adaptant au contexte socioéconomique et culturel en constante évolution.

Enfin, le caractère bidirectionnel des liens entre la famille et la société se reflétait aussi dans cette définition : la famille réagit et se moule aux facteurs socioéconomiques et culturels, mais elle influe également sur ces mêmes forces. En fonction des aspirations familiales, de sa volonté de participer ou non au marché du travail, ou de ses choix de consommer certains produits et services, elle provoque le changement dans son propre microcosme. Collectivement, ces petits changements s’accumulent au fil du temps pour susciter une transformation à grande échelle, c’est-à-dire dès lors que les institutions et les organismes réagissent aux modèles comportementaux des familles. Ces dernières ne sont pas seulement un pôle autour duquel les politiques gouvernementales ou de l’emploi sont élaborées : elles y prennent part, y résistent ou contribuent à les modifier en fonction de leurs besoins immédiats et personnels. Il s’agit donc d’un processus permanent de négociation et de renégociation entre la famille et la culture. Agissant comme agent de changement, les familles se conforment aussi, à certains égards, aux normes culturelles.

« L’Institut Vanier de la famille doit s’intéresser de près à la vie de famille dans toute sa diversité, c.-à-d. non pas à l’idéal familial, mais plutôt à la réalité des gens. »
– Beryl Plumptre (ancienne directrice générale de l’Institut Vanier), 1972

Il ressort de la définition de l’Institut une certaine constante au fil du temps : en cherchant à préparer les jeunes à l’économie et à la société qui les attend, les familles adoptent diverses mesures au bénéfice de leurs membres et pour l’avancement de la société. De fait, la société tire profit de l’éventuelle contribution de ces enfants, qui deviendront bientôt la prochaine génération d’employés, de contribuables et de membres de la collectivité.

Puisqu’elle reconnaît la diversité, la complexité et la nature dynamique de la famille, la définition retenue par l’Institut favorise le dialogue au sujet des familles et de la vie de famille, sans privilégier les intérêts d’un type de famille au détriment d’un autre. C’était d’ailleurs un problème récurrent avant la formulation de cette définition, puisque l’on avait tendance à juger un type de famille par rapport à un autre selon sa structure ou sa composition. Cette approche était sans doute accablante pour les familles ciblées et dommageable pour notre culture. Pour paraphraser Elise Boulding, il n’y a pas assez d’amour en ce bas monde pour se permettre de rejeter certains liens affectifs, quelle que soit leur forme. En s’intéressant à la manière d’être des familles, il est plus facile d’adopter le point de vue du témoin plutôt que du critique. Cette approche renforce l’idée que tout ce que les familles et les parents mettent en mouvement finit par rejaillir sur la culture collective.

D’une certaine façon, tous ces aspects de la définition ne décrivent pas seulement la famille en soi, mais aussi toute la collectivité qui l’entoure. Cette dernière joue un rôle à chaque tournant, parce qu’elle reprend le flambeau là où s’arrête le rôle de la famille. D’ailleurs, le caractère très inclusif de cette définition s’explique ainsi : c’est une façon de dire que nous avons tous et toutes une responsabilité à assumer et c’est une responsabilité commune. Nous n’élevons pas seulement des individus, mais nous formons une culture par l’agrégation de familles qui remplissent les mêmes fonctions au nom de la société.

 


Alan Mirabelli a été directeur général (administration) de l’Institut Vanier de la famille. Il est membre du réseau des anciens de l’Institut.

 

Aussi :

Fiche infographique : La diversité familiale au Canada en 2016




Les « parents seuls » : terminologie et étiquettes

Victoria Bailey

Parents seuls, parents uniques, familles monoparentales, parents indépendants, parents non mariés, parents célibataires, parents autonomes : les mots et les termes utilisés pour désigner ces adultes qui assument leur parentalité de manière indépendante sont variés et subjectifs, et tendent à évoluer au fil du temps. Ces étiquettes peuvent sembler banales, mais les mots sont forts et chargés de sens : ils conditionnent notre perception du monde et des personnes qui y vivent. Cependant, tout comme les concepts qu’ils désignent, ces termes du registre de la famille demeurent pour le moins vagues. Aux yeux de certaines personnes, ils désignent des catégories bien définies, alors que d’autres y voient de simples stéréotypes. Au surplus, ces étiquettes véhiculent éventuellement des préjugés qui se répercutent sur le bien-être et l’identité de la famille, particulièrement pour les mères seules1 qui représentent 80 % des parents seuls au Canada.

De nombreuses étiquettes pour désigner ces « parents seuls »

Selon Statistique Canada, l’expression parents seuls désigne les « mères ou pères, sans conjoint marié ni partenaire en union libre présent, qui habitent un logement avec un ou plusieurs enfants ». D’ailleurs, cette terminologie n’est pas exclusive : le Bureau national de la statistique du Royaume-Uni (Office for National Statistics) utilise aussi l’expression parents seuls (lone parent) ou famille monoparentale (lone parent family), que l’on retrouve aussi sur le site Web des données statistiques du gouvernement britannique. Le Bureau de la statistique de l’Australie (Australia Bureau of Statistics) préfère quant à lui l’expression famille monoparentale (one-parent family). Enfin, le Service de la statistique de la Nouvelle-Zélande (Statistics New Zealand) privilégie le terme monoparent (sole parent) dans sa définition des catégories du recensement familial, mais tend à utiliser la même terminologie que l’Australie dans les documents d’information sur le recensement.

Le Bureau américain du recensement (United States Census Bureau) retient quant à lui plusieurs termes dans ses divers rapports et définitions. On y retrouve différentes locutions pour désigner certains types de ménages ou de familles, comme ménage dirigé par une femme, époux non présent, parents seuls ou parents uniques. Dans son ouvrage intitulé Engendering Motherhood, la sociologue Martha McMahon recourt souvent à l’expression mères non mariées, mais il faut dire que ce texte remonte à une vingtaine d’années. Même si cette acception a déjà été très répandue, on ne parle plus guère aujourd’hui de « mères non mariées » dans le langage courant ou dans les médias. Pour plusieurs, il s’agit d’une expression dépassée ou archaïque, voire associée à une doctrine religieuse (et peut-être plus pertinente dans ce contexte).

D’une certaine manière, par déficit du langage, aucun des termes qui désignent habituellement les mères seules ne permet de décrire adéquatement cette réalité familiale. Par exemple, on pourrait penser que les mères sans conjoint ou les mères de famille monoparentale sont des parents « laissés à eux-mêmes » sans aucune forme de soutien, mais plusieurs d’entre elles bénéficient pourtant de solides réseaux de soutien par l’entremise de leurs familles, de leurs amis, d’organismes communautaires et même d’ex-conjoints. De même, la famille monoparentale suggère peut-être une forme d’isolement, alors que les enfants de ces familles ont parfois quand même deux parents, même si ces derniers ne vivent plus ensemble. Tout comme l’acception mères non mariées, l’expression parents seuls a une connotation qui implique une dérogation à la norme, c’est-à-dire celle des parents mariés. Pourtant, on rencontre rarement l’expression « parents mariés » au fil d’une conversation ou d’un texte (sauf si le sujet porte précisément sur le mariage ou la parentalité).

Bref, l’éventail terminologique tient sans doute davantage au contexte, au besoin de décrire et à la volonté d’inclusion qu’à une illustration de la complexité des structures familiales. Ces termes sont en quelque sorte des façons de définir les familles. Que ce soit volontaire ou non, le fait que des acceptions nouvelles et plus contemporaines comme parents autonomes ou parents indépendants émergent sans égard à la terminologie du Bureau américain du recensement témoigne de l’évolution et de la procession de la situation des parents seuls vers une réalité où les parents choisissent délibérément leurs circonstances familiales.

La terminologie évolue au même rythme que la réalité des familles

L’usage et la signification des différents synonymes de parents seuls ont évolué au fil du temps, en fonction des réalités familiales qui évoluent perpétuellement. Selon Statistique Canada, la proportion de parents seuls au pays n’est pas si différente de ce qu’elle était il y a un siècle. De fait, cette proportion était pratiquement aussi élevée en 1981 (12,7 %) qu’en 1931 (11,9 %). Par contre, ce qui distingue les deux époques, ce sont les motifs qui justifient ces statistiques, c’est-à-dire le choix délibéré d’une forme de relation à l’époque moderne, plutôt que les conséquences d’une situation circonstancielle par le passé (souvent reliées au taux de mortalité). À cet égard, voici un extrait du rapport Une diversité qui
perdure : le mode de vie des enfants au Canada selon les recensements des 100 dernières années publié par Statistique Canada :

« Ces diverses situations familiales

[…] découlaient dans bien des cas du décès d’un ou de plusieurs membres de la famille. La mortalité au sein de la famille – par exemple, frères et sœurs, mères pendant l’accouchement ou des suites de complications lors de l’accouchement et pères servant dans la guerre – était une expérience bien plus fréquente pour les jeunes enfants au début du 20siècle qu’aujourd’hui. En 1921, environ un enfant sur 11 (8,9 %) de 15 ans et moins avait vécu le décès d’au moins un parent, tandis que 4,1 % avaient perdu leurs deux parents. »

Plus loin, les chercheurs soulignent qu’« en comparaison, en 2011, moins de 1 % des enfants âgés de 0 à 14 ans vivaient dans une famille monoparentale dans laquelle le parent était veuf ».

Au fil du temps, les Canadiens et les Canadiennes ont exploré plusieurs avenues en matière de parentalité indépendante, notamment l’adoption, le don d’ovocytes ou de sperme, la maternité de substitution, la fécondation in vitro (FIV), ou encore la séparation, le divorce ou le décès d’un conjoint ou d’une conjointe (issu d’une éventuelle relation formelle, le cas échéant). Il importe de reconnaître cette diversité dans nos échanges et d’éviter la généralisation et l’homogénéisation, qui ne font que consolider les stéréotypes.

Les étiquettes familiales influencent éventuellement le sentiment identitaire

Les mots dont on se sert pour définir les structures familiales ne sont pas tout à fait accessoires : ils comportent parfois des connotations ou des idées négatives. La définition de la famille retenue dans le cadre du Recensement de 2011 en est un exemple, alors que Statistique Canada considérait pour la première fois la famille recomposée :

« Une famille comptant un couple avec enfants peut encore être classifiée comme étant soit une famille intacte dans laquelle tous les enfants sont les enfants biologiques et/ou adoptés des deux conjoints mariés ou des deux partenaires en union libre, soit une famille recomposée avec au moins un enfant biologique ou adopté de seulement un des conjoints mariés ou partenaires en union libre et dont la naissance ou l’adoption est survenue avant la relation actuelle. »

Bien qu’il soit louable de tenir compte des familles recomposées parmi l’ensemble des structures familiales, la décision de la dépeindre par contraste en lui apposant l’étiquette « famille intacte » donne éventuellement à penser que les familles non conformes au modèle ne sont pas intactes, puisque l’un des parents ne vit pas sous le même toit que son enfant.

De même, certaines étiquettes comme mères seules ou parents seuls ne font pas l’affaire de tous. Ainsi, dans l’un de ses articles intitulé « Single Mother Was Not a Title I Wanted to Own. A Year Later It Still Isn’t » [« Mère seule » : une expression que je réfutais il y a un an et que je réfute toujours], la blogueuse Mavis King disait refuser l’étiquette de mère seule, à l’instar d’autres mères comme elle :

Le problème avec l’expression mère seule, c’est qu’il est chargé d’un sens péjoratif. Au pire, les mères seules sont associées au portrait de la mère négligée et indolente qui vit de l’aide sociale et élève des enfants difficiles. La mère seule parvient à peine à contenir la situation, à assurer leur subsistance. Elle n’est aucunement l’héroïne de l’histoire, mais plutôt l’unique responsable de ses malheurs. Bref, elle aurait dû y penser avant, ne pas se marier avec lui, ne pas avoir d’enfants. Et les enfants justement? Puisqu’elle ne pense qu’à elle, ils ne réussissent pas à l’école et ne font pas le poids à côté de leurs amis. [traduction]

D’autres parents décident eux-mêmes de la terminologie qui rend justice à leur autonomie. Dans son blogue « Wealthy Single Mommy », par exemple, Emma Johnson écrit : « Je suis tout à fait à l’aise avec l’expression mère seule : je réussis à faire vivre ma famille financièrement et je suis celle qui s’occupe principalement de mes enfants [traduction]. »

Les préjugés à l’endroit des « mères seules » peuvent nuire au bien-être de la famille

Les stéréotypes négatifs comme ceux que décrit Mme King au sujet des mères seules sont souvent alimentés et consolidés par les médias, notamment l’idée que les mères seules seraient irresponsables et dépourvues de moyens, et que leurs enfants seraient moins bien que les autres. Dans le cadre de mes études de cycles supérieurs, j’ai récemment produit un rapport axé sur l’image véhiculée par les médias canadiens au sujet des mères seules. On y constate que la couverture médiatique suit généralement trois principales tendances sur cette question, soit : la valeur négative de la situation des mères seules dans une représentation dichotomique, l’homogénéisation des mères seules et l’utilisation de l’expression mères seules pour cibler une structure familiale fondée sur les genres, et ce, sans que ce soit lié directement avec le sujet d’un reportage donné.

Ce type de représentation alimente les stéréotypes, ce qui entraîne des conséquences manifestes. À titre d’exemple, une étude de 2011 sur la discrimination dans le marché immobilier locatif montrait que les mères seules avaient 14 % moins de chances qu’un couple (hétérosexuel) d’obtenir une réponse affirmative à la suite d’une demande de location. Dans le cadre d’un groupe de discussion qualitatif réuni en vue de la rédaction de mon rapport, certaines femmes ont affirmé que l’étiquette de « mères seules » avait influencé leur décision de prolonger une situation pourtant malsaine, notamment par des affirmations comme « J’étais plus inquiète de devenir une mère seule que de poursuivre cette relation abusive ».

Les étiquettes familiales : peu représentatives de la diversité des situations

Plusieurs auteurs affirment que les enfants élevés par des parents seuls sont plus susceptibles de connaître plus tard des difficultés, mais d’autres études remettent en question un tel lien de cause à effet. Comme le soulignent les chercheurs Don Kerr et Roderic Beaujot : « Les études qui ne tiennent pas compte des difficultés préexistantes des enfants et de leur famille ont tendance à surestimer les conséquences d’une situation familiale monoparentale [traduction]. » Dans plusieurs cas, c’est précisément le fait qu’elles aient mis fin à une relation malsaine pour devenir des mères seules que certaines femmes ont réussi à s’offrir et à offrir à leurs enfants un milieu de vie plus sain.

Bien souvent, il semble que les ressources comme l’argent, le temps et le soutien de l’entourage (c’est-à-dire la famille élargie, les amis et d’autres proches) influencent davantage la réalité et la situation des enfants et des parents que le type de relation que vivent les parents. Dans son ouvrage intitulé Family Studies: An Introduction, Jon Bernardes écrit : « La reine Victoria a longtemps été un parent seul, et on n’a jamais dit que sa situation parentale était “problématique” [traduction]. »

Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que les enfants se soucient bien peu des catégories de recensement auxquelles appartiennent leurs parents et qu’ils n’établissent aucun jugement quantitatif sur les relations de ces derniers. Certes, ils n’hésiteront pas à exposer à leurs amis leur situation familiale (« Je vis avec mon père », ou encore « Mon père n’habite plus avec nous »), mais tout cela se fait sur le ton de la conversation. Une fois ces renseignements personnels énoncés, il y a fort à parier qu’aucun enfant n’utilisera des termes distinctifs comme « mon père seul » ou « ma mère sans conjoint » pour raconter quelque chose ou expliquer une situation. Ils diront simplement : « ma mère », « mon père », etc., marquant ainsi leur sentiment de confiance, d’appartenance, d’attachement et d’amour inconditionnel par ce déterminant initial, qui est peut-être le plus significatif : mon ou ma.

 

1 Dans ce texte, les expressions mères seules et parents seuls sont retenues pour des questions d’uniformité. Néanmoins, comme on le voit, il existe une diversité d’usages et d’acceptions reconnues.


Victoria Bailey est rédactrice pigiste et étudiante en études féministes. Elle habite à Calgary (Alberta).

 

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Coup de pouce aux papas : les prestations et congés de paternité au Canada

Sara MacNaull

À l’arrivée d’un bébé dans la famille, chacun délaisse ses multiples responsabilités pour mieux s’occuper du nouveau venu. Les premiers jours sont des moments très particuliers pour les nouveaux parents, de même que les semaines et les mois qui suivent. Il s’agit d’une phase fondamentale dans le développement du nouveau-né. Toutefois, pour organiser le congé du travail ou de l’école et l’interruption des différentes activités ou engagements bénévoles, les membres de la famille, de concert avec leurs employeurs, doivent planifier minutieusement cette étape et miser sur une bonne dose de flexibilité.

S’ils en ont la chance, les papas n’hésitent pas à prendre congé

Durant la dernière campagne électorale, le nouveau gouvernement fédéral avait promis de rallonger de 12 à 18 mois la durée des prestations parentales. Plus récemment, la ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et du Travail s’est dite très intéressée par l’idée d’offrir un peu de temps aux papas, en incluant les congés de paternité dans les changements éventuels aux congés parentaux du programme d’assurance-emploi. À l’heure actuelle, seuls les pères qui résident au Québec bénéficient de prestations de paternité.

Dans le cadre du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), le Québec offre des prestations de paternité depuis 2006, ce qui a incité les pères à s’absenter du travail pour mieux s’occuper d’un nouveau-né. Compte tenu de la souplesse qui caractérise le RQAP et de la bonification des prestations parentales et de paternité dans cette province, les pères ont été de plus en plus nombreux à prendre des congés : selon les plus récentes données, le taux de participation global des pères admissibles atteint 86,6 %.

Selon Statistique Canada, 27,1 % des nouveaux pères au pays se sont prévalus d’un congé parental en 2014 (ou prévoyaient le faire). Toutefois, ces données sont fortement teintées par l’écart qui existe entre les pères au Québec et ceux dans le reste du Canada. En effet, 78,3 % des pères dans la Belle Province ont bénéficié d’un congé parental ou prévoyaient le faire (par rapport à 27,8 % avant l’entrée en vigueur du RQAP en 2005). Hors Québec, la proportion atteint à peine 9,4 %.

Devant l’accueil plus que favorable des pères québécois à l’égard des congés parentaux et de paternité, plusieurs décideurs et familles des autres provinces envisagent la possibilité d’élargir les prestations de paternité aux autres papas du Canada. Alors que les détails de la participation éventuelle du gouvernement sont encore sur la table à dessin, les familles aimeraient bien savoir si ces nouvelles initiatives s’apparenteront à ce qui est offert au Québec.

Dans cette province, les pères admissibles ont droit à 3 semaines de prestations à hauteur de 75 % de leurs revenus assurables hebdomadaires moyens ou à 5 semaines de prestations équivalant à 70 % des revenus assurables hebdomadaires moyens, jusqu’à concurrence de 71 500 $ annuellement. Les revenus assurables sont calculés en fonction du traitement de base de l’employé, c’est-à-dire son salaire avant impôts en sus des primes, des commissions ou des pourboires.

Des études montrent que les congés parentaux influencent considérablement le niveau d’engagement des pères

Dans le cadre d’une étude comparative publiée récemment, l’auteure Ankita Patnaik établissait un parallèle entre les congés parentaux au Québec et dans le reste du Canada. Elle a constaté que la plupart des hommes choisissent de prendre un congé de paternité si on leur en donne la possibilité. Selon les données de l’étude, la durée moyenne des congés des pères avant l’entrée en vigueur du RQAP était de deux semaines. Avec l’instauration de la politique de congés parentaux, le père québécois moyen peut maintenant profiter de cinq semaines complètes de congés en vertu du régime de congés de paternité. L’étude de Mme Patnaik montre aussi un « impact important et persistant » au Québec dans les rapports hommes-femmes au cours des 3 années suivant un congé parental. En effet, les pères continuent ensuite de s’impliquer davantage dans les tâches ménagères, alors que les mères sont plus susceptibles de participer au marché du travail.

Dans le reste du Canada en date du 1er janvier 2016, les prestations parentales et de maternité sont fixées à hauteur de 55 % des gains assurables moyens d’un parent, jusqu’à concurrence de 50 800 $. Les pères admissibles peuvent toucher une partie des prestations parentales puisque les conjoints ont la possibilité de se les répartir (simultanément ou consécutivement), mais il ne s’agit pas de prestations de paternité à proprement parler. Les congés parentaux sont d’une durée de 35 semaines sous forme de prestations versées aux parents admissibles. Celles-ci peuvent être exclusives à l’un des parents ou réparties entre ces derniers selon la proportion qui convient à leur situation familiale (ex. : 25 semaines consécutives pour l’un des parents et 10 semaines consécutives pour l’autre).

Plusieurs employeurs emboîtent le pas pour aider les papas

Du point de vue de l’employeur, l’instauration d’une politique de congés de paternité laisse présager une augmentation du nombre et de la durée des congés à la naissance ou à l’adoption, en ce qui concerne les nouveaux pères. Ceux-ci pourraient aussi choisir d’utiliser leurs congés accumulés, de bénéficier d’un éventuel programme de congés de paternité de l’employeur ou d’utiliser une partie des congés parentaux avec leur conjointe.

Par ailleurs, l’adoption d’un régime de congés de paternité aurait des répercussions sur les politiques de ressources humaines, notamment en ce qui a trait aux congés et aux avantages sociaux. En effet, certains employeurs offrent déjà certaines mesures de soutien pour les nouveaux parents, sous forme de prestations complémentaires, c’est-à-dire qu’un pourcentage prédéterminé du salaire de l’employé est versé en supplément des prestations de l’assurance-emploi (55 % du salaire). Le cas échéant, les employeurs pourraient choisir d’offrir un poste aux employés temporaires pour remplacer ceux qui partent en congé et réviser les politiques de ressources humaines pour y inclure expressément « les pères ».

Au Canada, la multinationale de services professionnels Deloitte figure parmi les sociétés ayant déjà instauré des mesures de soutien aux nouveaux papas. L’entreprise offre actuellement deux possibilités à ces derniers : un congé rémunéré de 3 semaines à plein salaire ou des prestations complémentaires pendant 6 semaines, en supplément des prestations de l’AE (pour un total de 100 % du salaire). Le Réseau Deloitte Dads prévoit aussi la tenue d’une table ronde en 2016 en vue d’élaborer un guide de survie après la naissance ou l’adoption d’un enfant, une période où le soutien de l’employeur et des collègues peut s’avérer précieux, notamment pour faciliter la transition au début ou à la fin du congé.

Dans toutes les familles, devenir parents et accueillir un nouveau-né constitue un événement inoubliable qui change le cours d’une vie. Pour bien planifier son congé et bénéficier de la sécurité financière nécessaire, il faut d’abord comprendre la nature des prestations gouvernementales, des prestations complémentaires de l’employeur ainsi que des programmes et des politiques en milieu de travail. Pour la famille qui s’agrandit, l’arrivée de bébé est remplie d’excitation, mais aussi de préoccupations. Les familles admissibles qui se prévalent des mesures de soutien et des prestations offertes mettent toutes les chances de leur côté pour que leur nouveau-né bénéficie de l’amour et de l’attention de ses parents, et ce, dès le premier jour…

 


Sara MacNaull travaille comme directrice des programmes au sein de l’Institut Vanier de la famille. Elle est en voie d’obtenir le titre d’intervenante agréée dans le domaine de la conciliation travail-vie personnelle.

 

Suggestions de lecture

Les effets positifs associés à la présence des papas | figure paternelle

Les familles et le travail au Canada, Nora Spinks et Nathan Battams

La paternité aujourd’hui : L’engagement paternel et les relations familiales, Ian DeGeer, Humberto Carolo et Todd Minerson