Les mots pour le dire : définir la famille dans la diversité sociale

Alan Mirabelli

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Depuis plus de 50 ans, l’Institut Vanier de la famille a agi à titre de ressource nationale dédiée à l’exploration et à la compréhension des familles du Canada dans toutes leurs diversités. Au cours de cette période, l’Institut aura cherché à mobiliser les connaissances et à approfondir sa compréhension des familles canadiennes en faisant des recherches pour exposer la richesse et la complexité de la vie de famille, des familles elles-mêmes, ainsi que de leur réalité, leurs attentes et leurs aspirations. Depuis la fin des années 80, l’Institut exerce ses activités de recherche autour d’un axe central, soit la définition fonctionnelle de la famille.

L’Institut Vanier définit par le terme « famille » toute forme d’alliance durable entre deux ou plusieurs personnes, que ce soit par des liens de consentement mutuel ou par procréation, adoption ou placement, et qui assument conjointement des rôles dans des domaines de responsabilités tels que : soutien et soins offerts aux membres du groupe sur le plan physique, ajout de nouveaux membres par la procréation, l’adoption ou le placement; socialisation des enfants; encadrement social des membres; production; consommation et distribution de biens et services; soutien affectif (c’est-à-dire amour).

L’Institut Vanier cherchait une définition de la « famille » autour de laquelle on pourrait discuter plutôt que débattre. À cet égard, il était primordial de respecter le principe d’inclusion, si bien qu’il fallait nécessairement que cette définition s’applique à toutes les réalités familiales, peu importe les antécédents, la nationalité, le statut socioéconomique, l’appartenance ethnoraciale, l’orientation sexuelle ou le type de structure familiale. Or, à cette époque, les définitions utilisées par les organismes et les individus faisaient surtout écho à la réalité personnelle des intervenants appelés eux-mêmes à en formuler les termes. À partir de leur propre vécu familial, ceux-ci avaient tendance à projeter leur perception dans la sphère des politiques publiques ou dans les échanges sociologiques et communautaires.

L’Institut Vanier cherchait une définition de la « famille » autour de laquelle on pourrait discuter plutôt que débattre. À cet égard, il était primordial de respecter le principe d’inclusion.

Tout cela est tout à fait concevable, puisque les gens perçoivent généralement les institutions sociales à partir de leur propre réalité et du contexte où ils évoluent. Il est vrai que les familles n’ont jamais été homogènes, même à l’époque des débuts de l’Institut Vanier où leur structure et leur composition étaient moins diversifiées. Par conséquent, cette définition initiale de la famille ne tenait pas compte de certains modèles de famille comme les familles monoparentales, les familles reconstituées et les familles LGBTQ+. Plutôt que de s’intéresser à l’image que projettent les familles, l’Institut s’en est quant à lui plutôt remis à une définition fondée sur leur manière d’être, sans égard à leur structure particulière ou à la répartition des rôles au sein de celles-ci.

Toutefois, le caractère volontairement générique de la définition de l’Institut Vanier a d’abord suscité une certaine controverse. Dès les premières publications de l’Institut, les médias ont voulu savoir si cette définition touchait, par exemple, les familles dirigées par des parents LGBTQ+. Sans hésiter, on a répondu par l’affirmative : oui, parce que cette définition englobe sans distinction tous ceux et celles qui s’emploient à élever une nouvelle génération. Cette première controverse était sans doute inévitable. En tout cas, elle était nécessaire pour ne pas renier l’approche inclusive choisie par l’Institut.

La définition de l’Institut Vanier n’est pas conditionnée par le statut des adultes qui s’occupent de leurs enfants. La famille représente plutôt un ensemble de relations liant plusieurs individus sur une certaine période et basées sur l’entraide. Il n’est pas nécessairement question de mariage, mais plutôt d’une forme quelconque d’engagement, qu’il s’agisse d’une union de fait, de soutien monoparental ou de toute autre structure familiale. Selon une telle définition, les enfants ne sont pas une condition absolue, mais il faut nécessairement des liens entre un adulte et une autre personne, et qu’ils s’inscrivent dans une certaine continuité, ce qui suppose alors une forme d’engagement. Somme toute, la définition ne renvoie ni à un cadre ni à une structure familiale en particulier.

Plutôt que de s’intéresser à l’image que projettent les familles, l’Institut Vanier s’en est plutôt remis à une définition fondée sur leur manière d’être.

Au cours des années ayant précédé l’Année internationale de la famille, en 1994, cette définition fonctionnelle s’est révélée particulièrement pertinente, alors que les gouvernements exploraient diverses définitions de la famille pour fonder leurs politiques publiques familiales. Jusque-là, les gens cherchaient encore à légitimer la famille nucléaire ou leur propre réalité familiale, plutôt que de chercher une approche globale qui rendrait mieux compte de l’ensemble des familles. Vers le milieu des années 90, on a commencé à reprendre la définition de l’Institut Vanier dans divers ouvrages, si bien qu’elle figure aujourd’hui parmi les plus citées à l’échelle nationale dans le domaine des études sur la famille.

Du reste, cette définition engendre des échanges intéressants parce qu’elle met en relief le fait que toutes les familles accomplissent les mêmes choses, en adoptant cependant des moyens différents (même si elles semblent parfois bien similaires). Au siècle dernier, il fallait cultiver pour nourrir sa famille, c’est-à-dire préserver la nourriture en conserves ou autrement, l’apprêter et la servir aux autres membres de la famille. Quelques générations plus tard, la nourriture se trouvait plutôt à l’épicerie et les gens n’avaient plus qu’à cuisiner pour garnir les assiettes de la famille autour de la table. Désormais, les restaurants proposent aussi des plats préparés à déguster en compagnie des proches. Et cette évolution a entraîné l’apparition des supermarchés d’aujourd’hui, où l’on trouve des mets préparés tout autant que des ingrédients de base pour nourrir les familles contemporaines. Or, les familles assument toujours la même fonction essentielle, soit l’alimentation, mais grâce à des moyens différents. Autrement dit, les familles sont de nature dynamique, en ceci qu’elles accomplissent toujours les mêmes fonctions tout en s’adaptant au contexte socioéconomique et culturel en constante évolution.

Enfin, le caractère bidirectionnel des liens entre la famille et la société se reflétait aussi dans cette définition : la famille réagit et se moule aux facteurs socioéconomiques et culturels, mais elle influe également sur ces mêmes forces. En fonction des aspirations familiales, de sa volonté de participer ou non au marché du travail, ou de ses choix de consommer certains produits et services, elle provoque le changement dans son propre microcosme. Collectivement, ces petits changements s’accumulent au fil du temps pour susciter une transformation à grande échelle, c’est-à-dire dès lors que les institutions et les organismes réagissent aux modèles comportementaux des familles. Ces dernières ne sont pas seulement un pôle autour duquel les politiques gouvernementales ou de l’emploi sont élaborées : elles y prennent part, y résistent ou contribuent à les modifier en fonction de leurs besoins immédiats et personnels. Il s’agit donc d’un processus permanent de négociation et de renégociation entre la famille et la culture. Agissant comme agent de changement, les familles se conforment aussi, à certains égards, aux normes culturelles.

« L’Institut Vanier de la famille doit s’intéresser de près à la vie de famille dans toute sa diversité, c’est-à-dire non pas à l’idéal familial, mais plutôt à la réalité des gens. »
– Beryl Plumptre (ancienne directrice générale de l’Institut Vanier), 1972

Il ressort de la définition de l’Institut Vanier une certaine constante au fil du temps : en cherchant à préparer les jeunes à l’économie et à la société qui les attend, les familles adoptent diverses mesures au bénéfice de leurs membres et pour l’avancement de la société. De fait, la société tire profit de l’éventuelle contribution de ces enfants, qui deviendront bientôt la prochaine génération d’employés, de contribuables et de membres de la collectivité.

Puisqu’elle reconnaît la diversité, la complexité et la nature dynamique de la famille, la définition retenue par l’Institut Vanier favorise le dialogue au sujet des familles et de la vie de famille, sans privilégier les intérêts d’un type de famille au détriment d’un autre. C’était d’ailleurs un problème récurrent avant la formulation de cette définition, puisque l’on avait tendance à juger un type de famille par rapport à un autre selon sa structure ou sa composition. Cette approche était sans doute accablante pour les familles ciblées et dommageable pour notre culture. Pour paraphraser Elise Boulding, il n’y a pas assez d’amour en ce bas monde pour se permettre de rejeter certains liens affectifs, quelle que soit leur forme. En s’intéressant à la manière d’être des familles, il est plus facile d’adopter le point de vue du témoin plutôt que du critique. Cette approche renforce l’idée que tout ce que les familles et les parents mettent en mouvement finit par rejaillir sur la culture collective.

D’une certaine façon, tous ces aspects de la définition ne décrivent pas seulement la famille en soi, mais aussi toute la collectivité qui l’entoure. Cette dernière joue un rôle à chaque tournant, parce qu’elle reprend le flambeau là où s’arrête le rôle de la famille. D’ailleurs, le caractère très inclusif de cette définition s’explique ainsi : c’est une façon de dire que nous avons tous et toutes une responsabilité à assumer et c’est une responsabilité commune. Nous n’élevons pas seulement des individus, mais nous formons une culture par l’agrégation de familles qui remplissent les mêmes fonctions au nom de la société.

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Pendant plus d’une trentaine d’années, Alan Mirabelli a été un membre engagé de l’équipe de l’Institut Vanier, où il a notamment agi comme directeur général (volet administration) et directeur des communications. Alan Mirabelli est décédé paisiblement le 20 décembre 2017 à l’âge de 69 ans. Que ce soit comme ami, collègue ou mentor, son départ laisse un grand vide. L’Institut Vanier de la famille bénéficiera indéfiniment de ses réalisations et de sa contribution.

Publié d’abord sous forme d’article dans le magazine Transition, en décembre 2015.

Mise à jour et nouvelle notice biographique le 21 août 2018.

Aussi :

Coup d’œil sur la diversité familiale au Canada




Faits vécus : La participation active des femmes d’origine ethnique au Canada

Emily Beckett

Les familles immigrantes représentent plus d’un cinquième de la population canadienne (22 %) et contribuent de manière unique et diversifiée à la vie dans les milieux de travail et les collectivités au pays((Pour en savoir davantage : Coup d’œil sur la diversité familiale au Canada (février 2018))). Malheureusement, certaines d’entre elles ne bénéficient pas d’une pleine inclusion sociale; par conséquent, leurs talents, leur voix et leurs points de vue sont souvent négligés.

Afin d’accroître la conscientisation quant à la réalité de ces familles et pour favoriser leur inclusion, l’Institut Vanier de la famille a conclu un partenariat avec l’initiative New Canadian Media (NCM) dans le cadre d’une série d’articles sur la participation active des femmes d’origine ethnique en Ontario (Ethnic Women Are Full Participants in Ontario). Axés sur la situation des femmes immigrantes au Canada, ces textes mettent en relief leurs réalités diverses, notamment sur les questions touchant l’établissement au Canada, l’exploration professionnelle et le cheminement de carrière, la santé mentale, les soins familiaux, les liens intergénérationnels, la violence familiale, etc.

Vous trouverez ci-dessous le résumé de certains des articles de cette série ainsi que les liens pour y accéder (la liste complète des articles figure sur le site Web de New Canadian Media).

 

Ethnic Women Are Full Participants in Canada (en anglais seul.)

Summer Fanous

Cet article de Summer Fanous sur la participation active des femmes d’origine ethnique au Canada souligne les nombreux jalons franchis par les femmes pour faire entendre leur voix au Canada et ailleurs. Malgré des progrès importants, il persiste encore des obstacles à l’emploi et au leadership pour plusieurs femmes, et le statut d’immigrant risque d’accentuer ces difficultés. L’auteure signe le premier d’une série d’articles pour donner voix au chapitre aux femmes immigrantes au Canada afin de favoriser les progrès constants à cet égard.

 

Adapting to a New Country (en anglais seul.)

Sukaina Jaffer

Dans cet article sur l’adaptation à un nouveau pays, Sukaina Jaffer relate le parcours de plusieurs femmes immigrantes en Ontario, qui ont dû s’adapter à leur nouvelle vie. La transition et l’intégration à un nouveau pays supposent un certain nombre d’ajustements et de mesures d’adaptation complexes et diverses, qui tiennent notamment à la disparition d’un cadre culturel familier, à certains écarts climatiques importants pour les arrivants de régions plus tempérées, ainsi qu’aux obstacles culturels liés à la langue et au logement. Selon l’auteure, les cercles sociaux et le soutien sont souvent insuffisants, ce qui mine le bien-être financier des immigrantes nouvellement arrivées au Canada, comme en témoigne l’une d’entre elles, qui évoque ses difficultés à ouvrir et à administrer un centre de massothérapie à Toronto. Sukaina Jaffer souligne par ailleurs que l’information disponible s’avère bénéfique aux immigrants, tout comme l’accès à des ressources, à des programmes et à un réseau social dans leur nouvelle collectivité.

 

Getting Ahead: Taking the First Career Steps (en anglais seul.)

Jennilee Austria

Jennilee Austria signe cet article sur l’amorce d’une carrière professionnelle pour les immigrants en recherche d’emploi au Canada, en s’intéressant à quelques-uns des obstacles qui les guettent. Plusieurs immigrants doivent s’en remettre à des « emplois de survie » pour pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille, puisque certains employeurs refusent parfois de les embaucher faute d’« expérience canadienne » suffisante, sans égard à la formation et à l’expérience professionnelle acquises dans leur pays d’origine. Comme en témoignent les données de recherche, la difficulté de concilier les acquis et l’accès à l’emploi est fréquente parmi les immigrants : en 2011, parmi les femmes immigrantes de 24 à 35 ans ayant un diplôme d’une université hors du Canada ou des États-Unis, 43 % occupaient un poste nécessitant seulement des études secondaires (ou moins). Jennilee Austria constate que les programmes de mentorat ont joué un rôle central pour faire tomber divers obstacles pour les immigrants, en leur facilitant l’accès à des réseaux professionnels et en offrant aux participants la possibilité d’acquérir certaines compétences de « savoir-être » éventuellement utiles en milieu de travail.

 

Being Brown and Depressed (en anglais seul.)

Aparna Sanyal

Dans cet article sur la dépression et le racisme, Aparna Sanyal relate son expérience éprouvante en lien avec la maladie mentale, et raconte le manque généralisé de soutien ainsi que les microagressions raciales dont elle a été victime durant son intégration. L’auteure évoque la difficulté de trouver un emploi sûr à bon salaire dans son domaine, qui lui aurait procuré au surplus un milieu de travail stimulant et satisfaisant. Les sentiments d’isolement et d’aliénation sur les plans personnel et professionnel ont contribué à aggraver sa dépression chronique. Malgré ses nombreux symptômes, les professionnels de la santé de même que les policiers qu’elle a rencontrés ne lui ont proposé que peu de soutien ou de ressources pour faire face à ses difficultés.

 

Grandparents at Home: A Blessing

Asfia Yassir

La cohabitation au sein de ménages multigénérationnels est plus fréquente parmi les immigrants que chez leurs homologues nés au pays (comme l’illustre le document Coup d’œil sur la diversité familiale au Canada). Dans cet article sur la présence bénéfique des grands-parents à la maison, Asfia Yassir met en relief les avantages de vivre sous le même toit que des aînés de la famille, en soulignant que les grands‑parents qui sont en mesure de s’occuper des tout-petits contribuent à alléger les frais de garde incombant aux parents. Du reste, dans le cas des nouveaux arrivants qui pourraient se sentir isolés, les grands-parents offrent aussi une présence rassurante et une source de répit. Même si les aînés nécessitent souvent plus de soins et de soutien que les autres membres de la famille, les immigrants considèrent en général que leur présence représente somme toute un avantage plutôt qu’un fardeau.

 

Ontario’s Caregivers: Double the Work, Half the Benefits (en anglais seul.)

Shan Qiao

Les membres de la famille sont souvent les premiers à fournir ou à superviser les soins et, dans certains cas, à en payer la note. Dans cet article sur le fardeau qui incombe aux aidants ontariens en dépit de certains compromis, Shan Qiao expose la situation de plusieurs femmes immigrantes ayant assumé une charge de soins auprès d’un membre de la famille, en soulignant que le fardeau accru à la maison risque aussi de peser sur le budget et de limiter le temps disponible à l’aidant pour se consacrer à d’autres responsabilités. Occuper un emploi à l’extérieur du foyer s’avère non seulement bénéfique pour les aidants sur le plan financier, mais aussi du point de vue affectif et psychologique. L’article illustre le cas d’une femme qui a tiré parti des programmes et des ressources du réseau de soins de santé pour assumer un rôle plus large que celui d’aidante auprès de son mari. Shan Qiao s’intéresse par ailleurs au double rôle qui revient aux femmes au sein de la famille lorsqu’il s’agit des soins. À l’instar de l’une des femmes citées dans cet article, de nombreuses autres se trouvent dans l’impossibilité d’assumer une pleine charge de soins auprès d’un membre de la famille.

 

Understanding the Roots of Abuse (en anglais seul.)

Tazeen Inam

Dans ce texte visant à mieux comprendre les racines de la maltraitance, Tazeen Inam évoque diverses réalités et statistiques relativement à la violence familiale dans les ménages d’immigrants au Canada, ainsi que les obstacles qui se posent à cet égard. Le nombre de femmes victimes d’homicide est en forte hausse depuis le début de 2018, alors que cinq femmes ont été tuées récemment en seulement six jours en Ontario. Que ce soit à cause de la dépendance financière, de la barrière linguistique ou d’une méconnaissance des ressources communautaires, certaines femmes immigrantes éprouvent plus de difficultés à bénéficier des ressources et d’un environnement sécuritaire, et sont parfois plus vulnérables aux situations de violence. Les récits de cas vécus sont susceptibles d’atténuer certains traumatismes et de consolider l’estime de soi chez les personnes ayant vécu des situations similaires.

 

La série Ethnic Women as Active Participants in Ontario propose une vingtaine d’articles, qui sont disponibles à partir du site Web de New Canadian Media.

 

Pour en savoir davantage au sujet de la diversité familiale et des familles immigrantes au Canada :

 


Emily Beckett est une auteure professionnelle et habite à Ottawa (Ontario).

Publié le 26 juin 2018




Face à la mort : tendances émergentes entourant la mort et le processus de fin de vie au Canada

Emily Beckett

Au fil de l’histoire canadienne, la réalité associée à la mort et à la fin de la vie a évolué considérablement pour les familles et leur collectivité. D’une génération à l’autre, la progression des tendances sur les plans social, culturel et médical a contribué à redéfinir l’expérience des familles vis-à-vis de la mort, notamment parce que les causes de la mort ont changé, parce que les méthodes de la médecine et des soins en fin de vie ont progressé, et parce que les habitudes et les normes sociales entourant la mort n’ont cessé de se renouveler. En dépit de tout cela, les familles ont su s’adapter et réagir en trouvant des avenues nouvelles pour accueillir la mort de leurs proches, honorer leur héritage et célébrer leur vie.

Pour faire l’état de la situation au Canada en ce qui concerne la mort et la fin de la vie, l’Institut Vanier de la famille fait paraître une étude sous le titre Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada, sous la plume de Katherine Arnup, Ph. D., auteure, conférencière et professeure à la retraite de l’Université Carleton. Cette nouvelle mouture s’inspire de la première édition de 2013 et propose d’amorcer le dialogue en explorant l’éventail des réalités que vivent les familles en lien avec la mort, et en les incitant à discuter de la mort elle-même et de la planification des soins de fin de vie. Malgré l’importance de ces questions pour le bien-être des mourants et de leur famille, plusieurs trouvent difficile d’aborder les enjeux de fin de vie avec leurs proches ou avec leurs fournisseurs de soins de santé. Celles-ci sont cependant de plus en plus présentes dans le discours public, alimentées par le vieillissement de la population et la légalisation de l’aide médicale à mourir, en juin 2016.

Il aura donc fallu briser ce silence pour que les familles de toutes les régions du pays commencent à voir et à accepter la mort autrement, et à y réagir différemment. Les gens trouvent de nouvelles façons d’accueillir leur condition de mortels, de faire face à la mort et de célébrer la vie de ceux qu’ils aiment, et ce, à la faveur de nouveaux vecteurs d’interaction et de communication qui passent par les réseaux sociaux et par le volet virtuel de nos vies. Or, tous ces changements impliquent des personnes, des familles et des collectivités qui, chacune à leur façon, entretiennent des liens d’interdépendance avec le paysage évolutif des politiques, et qui l’influencent à leur tour. L’examen attentif de quelques-unes des approches nouvelles et émergentes par lesquelles les familles du Canada réévaluent leur conception de la mort et redéfinissent la planification des soins de fin de vie laisse clairement entrevoir leur capacité de réaction et d’adaptation devant la mort dans la réalité d’aujourd’hui.

« Cafés mortels »

Parmi ces nouvelles approches pour mieux confronter la mort figure notamment l’émergence des « cafés mortels », qui sont de plus en plus répandus. En 2004, l’anthropologue d’origine suisse Bernard Crettaz avait lui-même organisé un premier « café mortel » sous la forme d’une petite rencontre pour discuter de la mort. Son concept a plus tard été repris et popularisé par le londonien Jon Underwood, qui a tenu son premier « café mortel » à sa résidence du quartier East Hackney, en 2011. Depuis, plus de 6 000 « cafés mortels » ont été organisés dans 55 pays. D’ailleurs, le nom de « café mortel » (death café) est d’usage exclusif aux personnes affiliées à l’organisme fondé par M. Underwood, mais d’autres rencontres du même genre se tiennent aussi en marge de cette initiative.

Il s’agit essentiellement de « démystifier » la mort et d’aider les gens à affronter leurs craintes grâce au dialogue, pour apaiser la peur que suscite la mort et briser le tabou sur ce sujet.

Un « café mortel » est une rencontre entre des inconnus qui se donnent rendez-vous par l’entremise du Web pour discuter de la mort autour d’une tasse de thé et d’un morceau de gâteau. Attablés en groupes de quatre ou cinq, les participants sont invités à échanger à partir d’une liste de sujets proposés. On y trouve des participants de tous âges, autant des jeunes que des aînés. Il n’y a pas de prérequis, mais la plupart des participants ont déjà côtoyé la mort dans leur entourage, ou ont eux-mêmes souffert d’une maladie grave. De fait, ces « cafés mortels » se déroulent sans trop de règles, à part l’interdiction de faire la promotion de biens ou de services, ou celle d’exprimer des opinions orthodoxes. Ce type de rencontre permet donc à chacun de confronter et de désamorcer ses propres craintes par rapport à la mort, et de porter un regard sur ses propres aspirations quant à son cheminement en fin de vie. Il s’agit essentiellement de « démystifier » la mort et d’aider les gens à affronter leurs craintes grâce au dialogue, pour apaiser la peur que suscite la mort et briser le tabou sur ce sujet.

Gérer la mort à l’ère numérique

Compte tenu de l’évolution rapide des technologies de communication et de la place qu’occupent les interactions en ligne dans les échanges et les relations entre Canadiens, il n’est pas surprenant que ces moyens technologiques influencent aussi les jalons importants de l’existence dont la mort fait partie, ainsi que l’illustre l’étude Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada. Pourtant, l’omniprésence des médias sociaux comme Facebook et Instagram est encore récente, si bien que les normes, les attentes et le sentiment d’appropriation entourant la mort dans cette « ère numérique » ne sont pas encore ancrés. Par exemple, la recherche du mot-clé #funérailles sur Instagram mène à des résultats révélant que les gens se tournent vers divers moyens pour souligner, voire célébrer la vie de l’un des leurs récemment disparu. Toutefois, on pourrait aussi y trouver des preuves que l’on « dépasse les bornes » quant au respect de la vie privée du défunt et de sa famille, ainsi que de leurs sentiments. À la faveur d’un dialogue renouvelé à propos de la mort, il sera sans doute impératif d’aborder la question des limites et des moyens acceptables d’arrimer le deuil et la vie privée, malgré la place grandissante des réseaux sociaux.

L’omniprésence des médias sociaux comme Facebook et Instagram est encore récente, si bien que les normes, les attentes et le sentiment d’appropriation entourant la mort dans cette « ère numérique » ne sont pas encore ancrés.

L’application WeCroak (« on crève ») constitue une autre manifestation de l’utilisation des technologies au regard de la mort. Modernisant une tradition bhoutanaise, cette application s’active aléatoirement cinq fois par jour pour rappeler à l’utilisateur que la mort attend son heure… L’idée derrière ce concept est de ramener chacun à sa condition de mortel pour mieux apprécier la valeur de la vie.

Depuis quelques décennies, la pratique religieuse est en décroissance chez les Canadiens, si bien que ces derniers se tournent de plus en plus vers des lieux laïcs, notamment vers les salons funéraires, pour obtenir des services de fin de vie. Et si les individus ont tendance à se tourner vers les technologies pour mieux affronter la mort, c’est également vrai dans l’offre de services de ce genre. En effet, constatant que les Canadiens sont de plus en plus confrontés à la mobilité et à l’éloignement géographique, plusieurs services proposent désormais l’enregistrement ou la retransmission en direct des obsèques pour que proches et amis puissent aussi rendre hommage au défunt malgré l’éloignement géographique.

Accompagnatrices en fin de vie

À l’heure où une vaste majorité de Canadiens souhaiteraient pouvoir mourir à la maison, plusieurs font appel en ce sens à des accompagnatrices en fin de vie (on dit aussi accompagnatrices auprès des mourants ou « soul midwives ») pour favoriser une telle approche, que ce soit pour eux-mêmes ou pour un être cher. Comme l’illustre l’étude Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada, ces accompagnatrices en fin de vie se rendent disponibles avant, pendant et après le décès afin de soutenir le mourant ainsi que sa famille tout au long du processus (un peu à la manière des sages-femmes pour les naissances). De fait, ces accompagnatrices ont principalement pour rôle de faciliter la situation de leur client et de sa famille en fonction de leurs propres volontés, que ce soit en participant à la planification ou à la coordination des soins de fin de vie, en fournissant du soutien affectif à la famille et aux amis endeuillés tout au long du processus, en contribuant à l’organisation du service funéraire, d’une célébration de la vie ou des rituels d’enterrement, ou encore en veillant à la préparation du corps.

La formation des accompagnatrices en fin de vie se fait surtout par la pratique (au contact d’autres accompagnatrices), mais certaines d’entre elles ont aussi une formation en soins infirmiers qui leur permet de fournir une aide médicale au mourant. Même si certains programmes de certification sont déjà offerts, aucun n’est encore officiellement reconnu par le gouvernement canadien.

Célébrations de la vie et prise en charge communautaire du deuil

Les Canadiens sont de moins en moins nombreux à s’identifier à une religion, et cet état de fait influence aussi leur façon de vivre le deuil. Alors que les générations précédentes organisaient généralement les obsèques à l’église ou en d’autres lieux religieux, un nombre croissant de familles rendent aujourd’hui leur dernier hommage à un être cher dans un cadre non religieux, comme des centres communautaires, des espaces sacrés laïcs, des restaurants, des arénas ou des résidences privées, qui ressemblent peut-être un peu plus à ce qu’incarnait la personne décédée. Plusieurs se détournent des hommages axés sur la perte et le deuil (ex. : funérailles, veillées mortuaires) pour privilégier plutôt des célébrations de la vie. Certains choisissent même de tenir des « obsèques en présence du mourant » pour lui rendre hommage de son vivant et célébrer son parcours de vie en présence de sa famille et de ses amis, qui ont ainsi l’occasion de lui témoigner leur appréciation et leur gratitude.

Plusieurs se détournent des hommages axés sur la perte et le deuil (ex. : funérailles, veillées mortuaires) pour privilégier plutôt des célébrations de la vie.

Enfin, ces changements touchent également les diverses avenues pour mener les défunts à leur dernier repos. L’éventail d’options tend à s’élargir, alors que certains se tournent vers des méthodes qui répondent mieux à leurs préférences, à leurs aspirations ou à leurs valeurs personnelles. On peut citer par exemple les inhumations écologiques (où le corps est enveloppé dans un linceul et directement mis en terre, ou enterré dans une simple boîte en pin afin de limiter les incidences environnementales), ou encore le recours à des urnes biodégradables pour favoriser la croissance d’une plante ou d’un arbre à partir des cendres, afin d’honorer la conscience environnementale du défunt ou son amour de la nature. Certains offrent même des vols spatiaux commémoratifs pour disperser une portion symbolique des restes d’une personne parmi les étoiles, sur la lune ou même au‑delà((Lauren O’Neil, « You Can Now Be Buried on the Moon – Even If You’re Not Rich » dans CBC News (25 août 2015). Lien : https://bit.ly/1isVd82))…

Au cours des prochaines décennies, la question de la mort et du processus de fin de vie occupera une place de plus en plus importante aux yeux des familles, des organismes et des décideurs au Canada, alors que les facteurs qui ont placé ces enjeux à l’avant-scène (ex. : vieillissement démographique, changements législatifs) sont susceptibles de se maintenir((Pour en savoir davantage : Institut Vanier de la famille, Coup d’œil sur le vieillissement de la population et les relations intergénérationnelles au Canada (juin 2017))). Même si la plupart des gens trouvent difficile d’aborder ces enjeux, l’importance de ces questions ne fait aucun doute. Il s’agit là d’une étape essentielle pour toute société qui souhaite confronter le déni et la peur que suscite la mort malgré son universalité.

« En somme, même s’il n’est pas vain de considérer la mort dans sa dimension médicale, on ne saurait occulter sa dimension humaine, sa dimension sociale, ni sa dimension personnelle pour chacun d’entre nous. Il faudra d’abord apprendre à accueillir la mort […] avant de pouvoir envisager une culture qui valorise véritablement la vie et le processus de fin de vie. »

– Katherine Arnup, Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada 

 

Le document Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada illustre l’évolution des questions entourant la mort et la fin de la vie au fil des générations au pays, en mettant en relief la réalité et les volontés des familles relativement à ces enjeux, le rôle de ces dernières dans les soins de fin de vie, de même que les incidences sur leur bien-être. À partir d’analyses sur les données et les tendances actuelles, d’entretiens avec des aidants et leur famille, ainsi que de ses réflexions personnelles à propos du bénévolat en résidence, l’auteure Katherine Arnup, Ph. D., brosse un tableau de la situation au sujet de la mort et du processus de fin de vie, en fonction des facteurs actuels et émergents qui modulent le contexte social, culturel et politique.

 

Téléchargez le document Perspectives familiales : La mort et le processus de fin de vie au Canada


Emily Beckett est une auteure professionnelle qui habite à Ottawa.

Publié le 9 mai 2018




Vivre sous le même toit : les foyers multigénérationnels au Canada (mise à jour au Recensement de 2016)

Nathan Battams

Dernière mise à jour au 2 octobre 2017

Le foyer est au cœur de la vie de famille. C’est là que les liens familiaux se forgent et évoluent tout au long de l’existence. C’est aussi le point d’ancrage des ressources familiales, notamment les ressources financières, la nourriture, l’espace vital et l’énergie personnelle. Enfin, c’est le lieu où la famille procure les soins et le soutien nécessaires à chacun. La gestion des ressources familiales constitue un facteur particulièrement important pour les quelque 404 000 ménages multigénérationnels au Canada en 2016 (c’est-à-dire qui comptent trois générations ou plus). Ayant connu la plus forte croissance entre 2001 et 2016 (+37,5 %), ce type de ménage regroupe 2,2 millions de personnes, soit 6,3 % de la population canadienne (contre 4 % en 2001).

Pour les ménages de cette catégorie, la mise en commun des ressources et de l’espace de vie est notamment tributaire du contexte démographique et socioéconomique, et les moyens mis en œuvre pour s’adapter et progresser sont des indicateurs pertinents pour mieux comprendre les relations familiales et la résilience de la famille.

De plus en plus d’aînés vivent avec leurs petits-enfants

Les relations intergénérationnelles sont en hausse au Canada. En effet, compte tenu du vieillissement de la population et de l’augmentation de l’espérance de vie, les générations se côtoient désormais un peu plus longtemps, ce qui favorise la création et la consolidation des liens. Selon Statistique Canada, les personnes de 65 ans ou plus représentent maintenant 16,9 % de la population totale; pour la première fois dans l’histoire canadienne, ils sont plus nombreux que le groupe des moins de 15 ans. L’espérance de vie atteint un sommet inégalé : à l’âge de 65 ans, les femmes peuvent espérer vivre encore 21,9 années (soit jusqu’à 87 ans) et les hommes encore 19,0 années (soit jusqu’à 84 ans).

La mobilité accrue de même que les progrès réalisés dans les domaines des soins à domicile, du transport public et des technologies d’assistance contribuent désormais à multiplier les possibilités pour les aînés en ce qui concerne le choix du lieu de résidence et du mode de vie. Par conséquent, ils sont de plus en plus nombreux à vivre sous le même toit que leurs enfants et leurs petits-enfants.

Des études montrent que la proportion d’enfants de 14 ans ou moins vivant avec leurs grands-parents est en hausse. Ainsi, 4,8 % des enfants cohabitaient avec au moins un de leurs grands-parents en 2011 (par rapport à 3,3 % en 2001). La plupart du temps, les parents font aussi partie du portrait de famille, mais les données les plus récentes du Recensement de 2016 montrent que plus de 32 000 enfants vivent uniquement avec leurs grands-parents (c’est-à-dire sans les parents) au sein d’un ménage « sans génération intermédiaire » (en hausse de 8,3 % par rapport à 2011).

La cohabitation multigénérationnelle est plus répandue chez les familles autochtones et immigrantes

Au sein de la population canadienne, la proportion de familles autochtones et immigrantes est en hausse. Ces familles sont plus susceptibles d’inviter grand-papa et grand-maman à partager leur foyer, ce qui contribue à l’augmentation du nombre de ménages multigénérationnels. De fait, 11 % des grands-parents d’identité autochtone cohabitaient avec leurs petits-enfants en 2011 (soit 14 % des grands-parents parmi les Premières Nations, 22 % chez les Inuits et 5 % chez les Métis).

 

De même, les familles immigrantes font une plus large part à la cohabitation multigénérationnelle que les familles nées au Canada. Pour les nouveaux arrivants, ce mode de vie constitue souvent une solution financièrement viable durant la période d’établissement dans leur nouveau pays. D’après les conclusions de Statistique Canada, les immigrants arrivés au pays durant leur enfance ainsi que les Canadiens de la deuxième génération sont plus susceptibles de cohabiter avec un parent que les Canadiens de la troisième génération ou des générations subséquentes. En 2011, les immigrants représentaient 26 % de la population totale chez les 45 ans et plus, mais on y retrouvait toutefois plus de la moitié (54 %) de tous les grands-parents cohabitant avec leurs petits-enfants au pays en 2011.

De plus en plus de jeunes adultes vivent au domicile parental

Les ménages multigénérationnels (comportant trois générations) représentent à peine 2,9 % de tous les ménages privés au Canada, mais ces statistiques méritent une certaine interprétation. En effet, la définition de Statistique Canada ne tient pas compte des ménages composés uniquement des parents et de leurs enfants d’âge adulte, même s’il s’agit en fait d’un mode de cohabitation bigénérationnel en pleine croissance depuis plusieurs décennies, notamment en raison des difficultés que rencontrent les jeunes sur le marché du travail, de l’endettement étudiant galopant et de l’augmentation du coût de la vie.

Parmi le groupe d’âge des 20 à 29 ans, la proportion de jeunes adultes qui vivent au domicile parental est passée de 27 % en 1981 à 42 % en 2011. D’après les plus récentes données du Recensement de 2016, plusieurs Canadiens au début de la trentaine cohabitent aussi avec leurs parents. Ainsi, au cours de la quinzaine d’années qui se sont écoulées depuis 2001, la proportion de jeunes adultes de 20 à 34 ans vivant sous le même toit qu’au moins un des parents est passée de 31 % à 35 %, et celle des 30 à 34 ans est passée de 11 % à 14 %. Ce virage sociétal a contribué à faire reculer les préjugés envers les jeunes adultes qui vivent chez leurs parents, consolidant à leur tour la même tendance.

Compte tenu de l’allongement de la durée de vie des aînés, de la hausse du nombre de familles autochtones et immigrantes (où la cohabitation multigénérationnelle est plus commune) et de l’augmentation du nombre de jeunes adultes qui demeurent au domicile parental, il y a fort à parier que la cohabitation multigénérationnelle occupera une place de plus en plus importante au Canada. Du reste, le coût élevé du logement joue également un rôle à cet égard : le prix moyen d’une maison atteint désormais plus de 478 696 $ au pays, culminant à 1 029 786 $ dans la région du Grand Vancouver.

Dans les ménages multigénérationnels, les aînés sont à la fois fournisseurs et bénéficiaires de soins

Certaines familles choisissent la cohabitation multigénérationnelle pour que les plus jeunes puissent s’occuper de leurs proches vieillissants, qui bénéficient ainsi de la présence d’êtres chers dans un milieu familial. De fait, la présence régulière des membres de la famille contribue à réduire l’isolement social chez les aînés, un phénomène qui entraîne un vaste éventail de conséquences néfastes pour la santé et le bien-être, comme l’ont montré certaines études. Il s’agit là d’un aspect particulièrement important pour les grands-parents devenus veufs, qui représentent effectivement le quart des grands-parents vivant en cohabitation.

Dans d’autres cas, ce sont plutôt les aînés qui fournissent les soins et le soutien au sein d’un ménage multigénérationnel, et plusieurs apportent aussi une contribution financière importante. En effet, plus de la moitié d’entre eux (soit 50,3 %) disent participer d’une manière ou d’une autre aux dépenses du ménage, et une proportion encore plus importante de ceux-ci contribuent financièrement lorsque la génération intermédiaire est constituée d’un parent seul (75 %) ou dans le cas d’un ménage caractérisé par l’absence d’une génération (80 %).

Par ailleurs, plusieurs des quelque 600 000 grands-parents qui vivent sous le même toit que leurs petits-enfants s’occupent de ces derniers pendant que les parents sont au travail, à l’école ou occupés à faire les courses. Il s’agit d’une aide qui vaut son pesant d’or, puisque le coût des services de garde occupe parfois une part considérable des revenus familiaux. Le soutien est particulièrement le bienvenu pour les parents d’enfants en bas âge, puisque les places en garderie sont non seulement les plus rares, mais aussi les plus chères, le coût dépassant souvent la somme de 1 000 $ par mois (sauf au Québec où les coûts sont beaucoup moins élevés en raison d’une politique de places en garderie à 7,75 $ par jour). Selon un rapport publié en 2015 par le Centre canadien de politiques alternatives, Toronto surpassait toutes les autres villes canadiennes au chapitre du coût des services de garde à plein temps pour un nourrisson, alors que le coût mensuel médian dans une garderie non subventionnée atteignait plus de 1 700 $.

Au sein d’un ménage multigénérationnel, c’est souvent la génération intermédiaire qui subit les pressions multiples que supposent les soins aux aînés en même temps qu’aux enfants, ce qui lui a valu le surnom de « génération sandwich » dans les médias. Toutefois, la cohabitation contribue parfois à réduire le stress et les coûts associés aux soins à prodiguer lorsqu’un parent habite dans une autre ville, voire une autre province. C’est peut-être ce qui explique que près du quart des Canadiens (24 %) qui s’occupaient de leurs parents en 2012 vivaient avec le ou les bénéficiaires.

Les parents et les jeunes adultes qui cohabitent contribuent à leur façon au budget du ménage

Les jeunes adultes qui vivent au sein d’un foyer multigénérationnel bénéficient du soutien et y contribuent à plusieurs égards. Ils sont de plus en plus nombreux à fournir des soins à leurs proches en raison d’une affection à long terme, d’une incapacité ou du vieillissement. En 2012, 27 % des jeunes de 15 à 29 ans prodiguaient des soins à des membres de leur famille, principalement aux grands-parents. Du reste, leur contribution touchait aussi à de nombreux autres aspects, notamment les tâches domestiques, les courses et les soins aux enfants. En retour, les jeunes adultes qui vivent au domicile parental reçoivent du soutien sous diverses formes, qu’il s’agisse du gîte et du couvert, de l’accès aux commodités (pour la lessive, par exemple), etc.

Enfin, les avantages de la cohabitation multigénérationnelle sont aussi de nature financière pour tous les habitants du ménage, qui peuvent alors mettre en commun leurs revenus et se partager les coûts. Les économies qui en résultent contribuent dans certains cas à contrer la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Dans le cadre d’une étude menée en 2011 aux États-Unis au sujet de la cohabitation multigénérationnelle après la Grande Récession, des chercheurs ont constaté que le taux de pauvreté était moins important pour les ménages multigénérationnels que pour les ménages unigénérationnels (11,5 % et 14,6 % respectivement). Chez les chômeurs, l’écart était encore plus marqué : le taux de pauvreté des chômeurs américains s’élevait à 17,5 % parmi les ménages multigénérationnels, par rapport à 30,3 % pour les autres types de ménages.

La créativité et l’adaptabilité facilitent la cohabitation

Peu importe la grandeur de la maison, les familles doivent faire preuve d’ingéniosité pour composer avec les limites d’espace tout en respectant le besoin d’autonomie de tous les occupants. Certains choisissent d’annexer à leur résidence des logements auxiliaires à l’intention de leurs parents, c’est-à-dire des annexes conçues expressément pour le logement des aînés (on entend souvent les expressions « logement parental » ou « appartement supplémentaire »). Bien souvent, les rénovations nécessaires pour aménager de tels espaces sont relativement mineures, et les aînés ont ainsi la possibilité de vivre dans un logement à peu près sans risque et sans aide.

D’ailleurs, les associations d’architectes et de constructeurs d’habitations surveillent cette tendance à la cohabitation multigénérationnelle. Dans ce créneau en pleine croissance, les stratégies de vente sont désormais axées sur les plans et les concepts architecturaux répondant à un tel besoin. Ces concepts intègrent souvent l’idée d’une « maison dans la maison », c’est-à-dire l’aménagement d’un appartement privé et distinct annexé à la résidence, ou intégré à celle-ci. Ces aires supplémentaires disposeront soit d’une entrée indépendante, soit d’une entrée commune avec la résidence principale. Parfois, les résidences multigénérationnelles intègrent des aménagements à aire ouverte ainsi que des portes et des couloirs plus larges afin de faciliter les déplacements. En règle générale, la polyvalence des lieux est proportionnelle au nombre de générations représentées.

La cohabitation multigénérationnelle témoigne de la capacité d’adaptation des familles

Malgré les tensions et les défis inhérents à la cohabitation multigénérationnelle, les familles y trouvent aussi des avantages, notamment la consolidation des liens intergénérationnels ainsi que diverses possibilités en matière de gestion du budget et des tâches domestiques. Toutefois, même si cet arrangement est favorable aux soins et au soutien, il n’en demeure pas moins que les enjeux de la cohabitation multigénérationnelle sont complexes et dynamiques, si bien que ce mode de vie nécessite des limites claires, du respect et une bonne dose de communication.

D’ailleurs, les ménages multigénérationnels ne sont pas une création nouvelle : avant la Seconde Guerre mondiale, cette forme de cohabitation était encore plus répandue qu’aujourd’hui. Ce phénomène en pleine recrudescence n’est donc pas étranger aux familles. Comme tous les changements et toutes les tendances qui surviennent au fil du temps en matière de cohabitation, il n’est que le reflet de leur capacité d’adaptation et d’ajustement au contexte socioéconomique en perpétuelle évolution.

 


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La première version de cet article est parue le 19 novembre 2015.
Dernière mise à jour au 2 octobre 2017




La santé des grands-parents et le bien-être de la famille

Rachel Margolis, Ph. D.

Au Canada, quelque 7,1 millions de grands-parents et d’arrière-grands-parents procurent un apport unique, diversifié et précieux aux familles et à la société, entre autres par leur mentorat, leur rôle d’éducateurs et leur savoir-faire, ou en tant que dépositaires de la mémoire familiale. À l’instar de la population canadienne, le groupe démographique des grands-parents connaît un vieillissement rapide qui suscite certaines préoccupations dans les médias et l’opinion publique quant à l’impact éventuel de ce « tsunami gris ».

Toutefois, même s’il gagne en âge, le groupe des grands-parents serait en meilleure santé qu’il y a 30 ans si l’on se fie aux statistiques dans ce domaine. Il s’agit là d’une tendance éventuellement favorable aux familles, puisque la bonne santé des grands-parents leur permet de mieux contribuer à la vie de famille et d’aider les plus jeunes générations à assumer diverses responsabilités familiales, comme les soins aux enfants et le budget du ménage.

L’amélioration de la santé des grands-parents leur permet de mieux contribuer à la vie de famille et d’aider les plus jeunes générations à assumer leur diverses responsabilités familiales.

Le Canada vieillit, et les grands-parents aussi…

Le vieillissement du groupe démographique des grands-parents fait écho à celui de l’ensemble de la population canadienne. Selon les plus récentes données du Recensement de 2016, les aînés occupent désormais 16,9 % du poids démographique au pays, soit presque deux fois plus qu’en 1981 (9,6 %). Il s’agit de la proportion la plus élevée jamais enregistrée jusqu’ici, et cette croissance devrait se poursuivre au cours des prochaines décennies : si la tendance se maintient, les Canadiens de 65 ans ou plus représenteront près du quart de la population (23 %) d’ici 2031. En outre, la tranche des Canadiens les plus âgés (100 ans ou plus) connaît actuellement la croissance la plus rapide : on comptait 8 200 centenaires en 2016 (soit 41 % de plus qu’en 2011), et ils seront vraisemblablement 40 000 d’ici 2051.

Dans un tel contexte, le vieillissement global du groupe démographique des grands-parents n’est pas une surprise. Ainsi, alors que 41 % des grands-parents avaient 65 ans ou plus en 1985, cette proportion était passée à 53 % en 2011. La représentation des grands-parents âgés de 80 ans ou plus a connu une croissance encore plus marquée, passant pratiquement du simple au double pour atteindre 13,5 % en 2011 (contre 6,8 % en 1985).

Des grands-parents plus âgés compte tenu de l’espérance de vie

L’augmentation de l’espérance de vie figure parmi les facteurs qui sous-tendent le vieillissement du groupe démographique des grands-parents. Statistique Canada estime que l’espérance de vie à la naissance suit une courbe ascendante constante, qui atteignait 83,8 ans chez les femmes et 79,6 ans chez les hommes pour la période de 2011 à 2013. Il s’agit d’un gain d’environ une décennie de vie en à peine un demi-siècle : les hommes et les femmes vivent respectivement 9,5 années et 11,2 années de plus qu’en 1960-1962.

Par ailleurs, puisque le taux de mortalité recule chez les personnes de moins de 65 ans, le nombre de Canadiens à passer ce cap s’accroît. Selon les données colligées par Statistique Canada, 86 % des filles nées entre 1980 et 1982 pouvaient espérer franchir le cap des 65 ans, mais 92 % de celles nées entre 2011 et 2013 pouvaient en espérer autant. Chez les garçons nés durant les mêmes intervalles, la proportion est passée de 75 % à 87 %.

Du reste, les gens vivent aussi plus longtemps au sein du groupe des aînés, comme en fait foi l’augmentation constante de l’espérance de vie à l’âge de 65 ans. (Cette mesure s’avère particulièrement utile pour évaluer le bien-être des populations plus âgées puisqu’elle ne tient pas compte du taux de mortalité des personnes qui n’atteignent pas 65 ans.) Selon les estimations de Statistique Canada pour la période de 2011 à 2013, l’espérance de vie à l’âge de 65 ans se situait à 21,9 années pour les femmes et à 19 années pour les hommes, soit respectivement 3 années et 4,4 années de plus qu’en 1980-1982.

Les femmes deviennent mères plus tardivement qu’auparavant, ce qui se répercute sur l’âge auquel on devient grands-parents. Par conséquent, le groupe démographique des grands-parents augmente en âge.

Parmi les facteurs responsables du vieillissement du groupe démographique des grands-parents, il faut aussi tenir compte du fait que, en règle générale, les femmes deviennent mères plus tardivement qu’auparavant, et cette tendance de la fécondité fait augmenter l’âge auquel on devient grands-parents. Depuis 1970, l’âge moyen des mères à la naissance d’un premier enfant a suivi une ascension soutenue, passant de 23,7 ans pour atteindre 28,8 ans en 2013. De même, le nombre de mères âgées de 40 ans ou plus à la naissance d’un premier enfant est en hausse : on en comptait 3 648 en 2013, comparativement à 1 172 en 1993 (+210 %). Par conséquent, si les femmes sont de plus en plus nombreuses à retarder l’âge de la procréation, elles repoussent vraisemblablement l’âge de la grand-parentalité. De nos jours, les nouveaux grands-parents sont des baby-boomers, cette génération qui a différé l’âge de la procréation des femmes pour leur permettre de se consacrer à leurs études et d’acquérir de l’expérience professionnelle. Dans le sillage de celles-ci, la génération suivante tend aussi à avoir des enfants tardivement. L’effet cumulatif de ces deux générations influence certainement la tendance à la hausse de l’âge d’accession au statut de grands-parents.

Cependant, même si le groupe démographique des grands-parents se fait vieillissant, la grand-parentalité occupe une portion de l’existence plus longue qu’auparavant. De fait, si les grands-parents accèdent à ce statut plus tard, ils vivent aussi plus longtemps pour en profiter. Cet allongement favorise les occasions de nouer, d’entretenir et de consolider des relations avec les plus jeunes générations. D’après les conclusions de mes récents travaux, compte tenu du portrait démographique actuel au Canada, les femmes pourraient être grands-parents pendant 24,3 ans en moyenne au cours de leur vie, et les hommes durant 18,9 ans. Bref, ils auront plus ou moins deux décennies pour assumer ce rôle important pour la vie de famille.

Des grands-parents plus âgés, mais en meilleure santé

Selon les données de l’Enquête sociale générale (ESG), non seulement les grands-parents canadiens vivent-ils plus longtemps, mais ils sont également susceptibles de vivre en meilleure santé qu’auparavant. Alors que 70 % d’entre eux qualifiaient leur santé de « bonne, très bonne ou excellente » en 1985, cette proportion atteignait 77 % en 2011. Corollairement, la proportion de grands-parents estimant leur état de santé « passable ou mauvais » avait reculé de 31 % à 23 % dans le même intervalle. Dans l’ensemble, les grands-parents étaient 44 % plus susceptibles de s’estimer en bonne santé en 2011 qu’en 1985.

Durant le dernier demi-siècle, diverses tendances ont favorisé la santé des grands-parents et de l’ensemble des aînés au Canada. D’une part, d’importants progrès en santé publique ont amélioré la prévention, le dépistage et le traitement des maladies. Combinés à d’autres éléments, ces progrès ont contribué à réduire considérablement les décès causés par les maladies du système circulatoire (ex. : cardiopathies), soit l’un des principaux facteurs ayant permis d’allonger l’espérance de vie chez les hommes depuis 50 ans.

D’autre part, l’amélioration de l’état de santé des grands-parents au Canada est aussi attribuable à l’augmentation du niveau de scolarité au sein de ce groupe démographique. En effet, des études ont montré que l’éducation peut avoir des incidences favorables directes et indirectes pour la santé au cours de la vie. Parmi les retombées directes, on compte notamment l’amélioration de la littératie ou des connaissances en matière de santé, des rapports entre les patients et le système de santé, ainsi que de la capacité et de la volonté de ces derniers de faire valoir leur point de vue auprès des fournisseurs de soins de santé. Quant aux retombées indirectes, elles concernent notamment la diversification des ressources disponibles (notamment les revenus) et des possibilités d’emploi (travail à plus faible risque ou moins exigeant physiquement, emploi assorti d’indemnités en cas de maladie, etc.).

Il existe un lien entre le niveau d’éducation et l’état de santé : il s’agit là d’un facteur important puisque la proportion des grands-parents ayant fait des études postsecondaires a plus que triplé en trois décennies.

Il s’agit là d’importants facteurs à prendre en compte en contexte canadien, puisque la proportion de grands-parents ayant un diplôme d’études postsecondaires a plus que triplé au pays depuis trois décennies, passant de 13 % en 1985 à près de 40 % en 2011.

La santé des grands-parents au bénéfice de la famille

L’état de santé des grands-parents peut avoir des répercussions importantes pour les familles. De fait, lorsque la santé de l’un ou de plusieurs grands-parents se dégrade, les membres de la famille sont souvent les premiers à fournir et à structurer les soins pour contribuer à leur bien-être, et à en payer la facture. Cet état de fait n’est pas à négliger dans le portrait des soins à domicile au pays, puisque les aidants familiaux assument de 70 % à 75 % des soins à domicile fournis à l’ensemble des aînés, selon le Conseil canadien de la santé.

D’après l’ESG de 2012, près des trois dixièmes des Canadiens (28 %) affirmaient avoir prodigué des soins à un membre de la famille durant l’année précédente, et le motif le plus souvent évoqué à cet égard concernait les problèmes liés au vieillissement (28 % des aidants). De tous les bénéficiaires de soins au Canada, 13 % étaient des grands-parents, et ces derniers représentaient aussi le principal groupe de bénéficiaires des jeunes aidants (de 15 à 29 ans). De fait, les quatre dixièmes d’entre eux affirmaient que leur principal bénéficiaire était un grand-parent.

Même si 95 % des aidants disent s’acquitter plutôt bien de leur charge de soins, des études ont montré que de telles responsabilités entraînent parfois des répercussions négatives selon les contextes, notamment pour le bien-être, l’avancement professionnel et le budget de la famille. Ces risques guettent particulièrement ceux qui occupent aussi un emploi rémunéré, ce qui implique les trois quarts des aidants et le tiers de tous les Canadiens en emploi.

Par contre, lorsque les grands-parents sont en bonne santé, ce sont les familles elles-mêmes qui peuvent en bénéficier, de diverses façons. Non seulement ces grands-parents nécessiteront-ils moins de soins, mais ils seront mieux à même de contribuer de manière constructive à la vie de famille, entre autres en s’occupant des enfants et en participant financièrement au budget familial.

Des grands-parents pour s’occuper des enfants des générations montantes

Bon nombre de grands-parents jouent un rôle de premier plan en s’occupant de leurs petits-enfants, épaulant ainsi les parents de la « génération intermédiaire » qui tentent de conjuguer soins aux enfants et responsabilités professionnelles. Au cours des dernières décennies, certaines tendances socioéconomiques et contextuelles convergentes ont accentué l’apport important de ces grands-parents soucieux de participer aux soins aux enfants pour le bien-être des familles.

Bon nombre de grands-parents jouent un rôle de premier plan en s’occupant de leurs petits-enfants, épaulant ainsi les parents de la « génération intermédiaire » qui tentent de conjuguer soins aux enfants et responsabilités professionnelles.

Au Canada, le nombre de couples à deux soutiens est en hausse depuis 40 ans. Alors que seulement 36 % des familles avec enfants comptaient sur deux soutiens en 1976, cette proportion a pratiquement doublé pour atteindre 6 % en 2014. Or, plus de la moitié de ces couples (51 %) sont des parents qui travaillent tous deux à plein temps. Dans un tel contexte, les services de garde non parentaux sont de plus en plus sollicités. Les données de l’ESG de 2011 en font foi : alors que presque la moitié (46 %) de tous les parents disaient avoir eu besoin de services de garde quelconques pour leurs enfants de 14 ans ou moins durant l’année précédente, cette proportion était plus marquée chez les couples de parents à deux soutiens ayant des enfants de 0 à 4 ans (71 %) ou de 5 à 14 ans (49 %).

Compte tenu de l’évolution de la structure et de la composition des familles au fil des générations, un nombre accru d’entre elles se tournent désormais vers les services de garde non parentaux. Par exemple, la proportion de familles monoparentales a fait un bond important depuis un demi-siècle : alors que celles-ci représentaient 8,4 % de toutes les familles en 1961, elles occupaient une portion de 16 % en 2016. Les données recueillies dans le cadre de l’ESG de 2011 montrent que près des six dixièmes (58 %) des parents seuls ayant des enfants de 4 ans ou moins recouraient à des services de garde non parentaux.

Dans certains cas, en l’absence de génération intermédiaire (c’est-à-dire les parents), ce sont les grands-parents qui assument l’entière responsabilité d’élever leurs petits-enfants. Cette situation touchait 12 % de tous les grands-parents vivant sous le même toit que leurs petits-enfants selon l’ESG de 2011, qui fait état de 51 000 familles caractérisées par « l’absence d’une génération » au Canada. Les familles sans génération intermédiaire sont plus fréquentes parmi certains groupes, notamment chez les Premières Nations (28 %), les Métis (28 %) ou les Inuits (18 %), comparativement à 11 % au sein de la population non autochtone.

Enfin, lorsqu’il s’avère impossible de dénicher une place en service de garde structuré et de qualité au sein de leur collectivité, plusieurs parents se tournent vers les grands-parents. En 2014, les centres de la petite enfance réglementés ne pouvaient accueillir plus du quart (24 %) des enfants de 5 ans ou moins au pays. Même s’il s’agit là d’une amélioration notable par rapport au taux de 12 % enregistré en 1992, il n’en demeure pas moins que plus des trois quarts des enfants de ce groupe d’âge n’ont pas accès à une place en garderie réglementée. La disponibilité (ou le manque) de places en garderie n’est pas négligeable : pour les familles formées d’un couple de parents, il s’agit d’un élément déterminant susceptible d’influencer la décision de participer ou non au marché du travail.

Par ailleurs, le coût des services de garde pourrait également inciter certains parents à faire appel aux grands-parents pour s’occuper des enfants, particulièrement pour les familles vivant dans les centres urbains. En 2015, une étude sur le coût des services de garde dans les villes canadiennes a été réalisée à partir de données administratives sur les frais de garde et au terme de divers sondages téléphoniques aléatoires auprès de garderies à domicile ou de centres de la petite enfance. On a constaté que les tarifs les plus élevés au Canada étaient concentrés à Toronto, où le coût médian des services de garde non subventionnés était évalué à 1 736 $ par mois pour la garde à plein temps d’un nourrisson (moins de 18 mois) et à 1 325 $ pour les tout-petits (d’1 an et demi à 3 ans).

L’engagement des grands-parents peut favoriser le bien-être des enfants

Peu importe les raisons qui motivent les grands-parents à consacrer du temps à leurs petits-enfants, il n’en demeure pas moins que leur engagement dans la vie de famille peut contribuer au bien-être de ces derniers. Des études ont permis de constater que l’implication des grands-parents dans la vie de famille exerce un ascendant marqué sur le bien-être des enfants, et pourrait notamment favoriser leur engagement scolaire et l’adoption d’un comportement social positif. D’ailleurs, cette situation n’est pas seulement bénéfique aux enfants puisque, comme l’ont révélé d’autres travaux de recherche, les relations étroites entre grands-parents et petits-enfants ont des retombées positives pour la santé mentale des uns et des autres. Au sein des familles des Premières Nations, les grands-parents jouent aussi un rôle important auprès des générations montantes quant aux aspects culturels associés à la santé et à la guérison.

Selon certaines études, l’implication des grands-parents dans la vie de famille exerce un ascendant marqué sur le bien-être des enfants, et pourrait notamment favoriser leur engagement scolaire et l’adoption d’un comportement social positif.

Dans l’ensemble, l’amélioration de la santé des grands-parents représente une bonne nouvelle pour de nombreuses familles. En effet, plus ceux-ci sont en santé, plus ils seront en mesure de participer à diverses activités avec leurs enfants et petits-enfants. À cet égard, des études ont montré que l’état de santé des grands-parents influence directement la qualité de leurs interactions avec les jeunes.

Un appui financier important de la part de nombreux grands-parents

En outre, les grands-parents en meilleure santé sont plus susceptibles d’occuper un emploi rémunéré pour consolider leur propre situation financière ainsi que leur capacité d’aider les plus jeunes générations à cet égard.

Les grands-parents en meilleure santé sont plus susceptibles d’occuper un emploi rémunéré pour consolider leur propre situation financière tout comme leur capacité d’aider les plus jeunes générations.

Il n’existe pas beaucoup de données récentes portant précisément sur les tendances de l’emploi des grands-parents au Canada, mais l’augmentation du nombre d’aînés qui travaillent est largement documentée depuis quelques décennies. Pour la période de 1997 à 2003, le taux de participation des aînés au marché du travail a oscillé entre 6 % et 7 %, avant de connaître une hausse constante jusqu’à atteindre environ 14 % pour la première moitié de 2017 (le taux étant encore plus élevé pour le groupe des 65 à 69 ans, à hauteur de 27 %). Par conséquent, puisqu’environ 80 % des aînés au pays sont aussi des grands-parents, on peut penser qu’un nombre croissant de grands-parents occupent un emploi à l’heure actuelle.

Sachant que 8 % des grands-parents vivent au sein d’un ménage multigénérationnel, leur capacité d’y contribuer financièrement n’est donc pas à négliger. D’après les données du Recensement de 2016, ce type de ménage connaît la plus forte croissance à l’heure actuelle, en fonction d’une augmentation de près de 38 % entre 2011 et 2016, culminant à 403 810 foyers. De même, le nombre de familles sans génération intermédiaire connaît une tendance similaire, et ce mode de cohabitation s’avère plus fréquent parmi les familles autochtones et immigrantes, lesquelles occupent une portion grandissante du portrait familial au Canada.

Les ménages sans génération intermédiaire sont plus fréquents parmi les familles autochtones et immigrantes, lesquelles occupent une portion grandissante du portrait familial au Canada.

D’après les données de l’ESG de 2011, plus de la moitié (50,3 %) des quelque 584 000 grands-parents ayant adopté de tels modes de cohabitation affirmaient jouer un certain rôle sur le plan financier au sein du ménage. Toutefois, la participation au budget familial est variable et s’avère beaucoup plus élevée chez les grands-parents vivant au sein d’un ménage sans génération intermédiaire (80 %) ou d’un ménage multigénérationnel où la génération intermédiaire se compose d’un parent seul (75 %).

Diversification des liens familiaux avec les grands-parents

Au Canada, le vieillissement de la population totale en général – et du groupe démographique des grands-parents en particulier – pose certains défis sociétaux, notamment en ce qui a trait aux soins communautaires, au logement, au transport et à la sécurité du revenu. En contrepartie, l’augmentation de l’espérance de vie des grands-parents ainsi que l’amélioration globale de leur état de santé ouvre certains horizons pour les individus et leur famille. Plusieurs grands-parents contribuent déjà aux diverses responsabilités familiales en aidant les plus jeunes générations, entre autres pour les soins aux enfants et la gestion du budget familial, et cette tendance devrait se poursuivre au cours des années à venir. Il s’agit là d’une facette positive parfois oubliée lorsqu’il est question du « tsunami gris ».

Par ailleurs, puisque leur état de santé s’est généralement amélioré, bon nombre de grands-parents peuvent désormais entretenir de meilleures relations avec les plus jeunes au sein des familles, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. En misant sur leur capacité de s’adapter et de réagir au contexte socioéconomique et culturel, les grands-parents continueront de jouer un rôle important – et probablement grandissant – dans la vie de famille, au bénéfice des générations à venir.

 


Rachel Margolis, Ph. D., est professeure agrégée au Département de sociologie de l’Université Western Ontario.

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Publié le 5 septembre 2017