En mémoire d’Alan Mirabelli

Al MacKay

Par où commencer pour évoquer la contribution d’Alan Mirabelli auprès de l’Institut Vanier de la famille?

Lorsque Nora Spinks m’a demandé de rédiger un mot à propos du parcours d’Alan au sein de l’Institut Vanier, j’ai d’abord pensé que ce serait simple. Cependant, plus j’y réfléchissais, plus je saisissais l’ampleur d’un tel mandat; l’homme dont il est question incarnait les multiples visages que lui reconnaissent ceux et celles qui le côtoyaient : ami, collègue, mentor, auteur, conférencier, militant, gestionnaire, enseignant, raconteur, artisan, artiste, père, grand-père, bâtisseur communautaire, source d’inspiration, gardien d’une perspective nationale de la famille, et homme de dignité tout au long de son existence, particulièrement dans sa manière d’être.

Alan incarnait de multiples visages que lui reconnaissent ceux et celles qui le côtoyaient.

Alan était aussi à l’aise à discuter d’enjeux sociétaux multidimensionnels devant les députés d’un comité parlementaire, que dans son atelier à peaufiner les détails d’une table d’appoint en acajou, ou encore derrière son appareil photo dont il savait tirer des clichés artistiques saisissants. Bref, c’était un esprit universel, mais bien de son temps.

Comment donc évoquer une personnalité aussi multidimensionnelle? Peut-être en s’intéressant plus particulièrement à l’un de ses visages plus méconnus…

Ce n’est pas par l’entremise de l’Institut que j’ai rencontré Alan, mais plutôt à une époque où je m’intéressais à la violence à la télévision pour le compte de l’industrie canadienne de la télévision. Vers la fin des années 80 et au début des années 90, l’opinion publique se montrait très préoccupée par la montée de la violence au Canada, dans le sillage de la tuerie de l’École polytechnique à Montréal où 14 jeunes femmes avaient perdu la vie. Plusieurs se demandaient s’il fallait y voir un lien avec la violence à la télévision, et s’il y avait tout simplement trop de violence en ondes. Le président du CRTC d’alors, Keith Spicer, avait tenu des audiences publiques et demandé diverses études sur la question. L’affaire avait aussi donné lieu à des audiences parlementaires et à la publication de divers rapports. Deux conférences d’envergure avaient été organisées sur le sujet, et c’est à l’occasion de l’une d’elles que j’ai rencontré Alan.

Évidemment, en tant que représentant de l’industrie de la télévision lors de ces activités, j’avais chaque fois l’impression d’entrer dans la fosse aux lions. Plusieurs voix exigeaient que le gouvernement resserre son contrôle sur le contenu diffusé, et que l’on délaisse les séries dramatiques trop intenses au profit d’émissions du genre d’Anne, la maison aux pignons verts. Au fil du débat, Alan a vite fait de se démarquer parmi les voix les plus rationnelles.

À cette époque, il représentait l’Institut Vanier auprès de l’Alliance pour l’enfant et la télévision, un organisme voué à la programmation pour un public en bas âge. C’est donc dire qu’il connaissait bien les enjeux à l’étude. Du reste, la solide réputation que lui-même et Bob Glossop avaient conférée à l’Institut Vanier donnait beaucoup de poids à ses propos, si bien que tous lui prêtaient une oreille attentive.

D’après lui, le problème n’était pas tant de savoir s’il fallait ou non dépeindre la violence à la télévision, mais plutôt si le dosage – et la nature – du contenu à caractère violent auquel les enfants avaient accès était adéquat. Il considérait entre autres qu’il fallait se pencher sur l’importance de resserrer le contrôle parental à l’égard des habitudes de visionnement des enfants, particulièrement en bas âge.

Certains conférenciers insistaient alors pour bannir toute représentation de violence à la télévision, même aux bulletins télévisés. Par contre, Alan pensait plutôt que les parents avaient un rôle essentiel à jouer pour encadrer leurs enfants en leur expliquant la violence dans son contexte, peu importe le type d’émission. Même s’il se montrait sensible à leur situation, il était en parfait désaccord avec les parents qui voyaient la télévision comme une sorte de gardienne d’enfants, et qui négligeaient de surveiller quelles chaînes ou quel contenu leurs enfants regardaient, que ce soit à la télévision ou sur des vidéocassettes en location.

Grâce à son calme et à ses opinions bien structurées, Alan a été en mesure d’influencer considérablement la teneur des échanges à l’occasion de ces discussions importantes, qu’il a contribué à faire évoluer en cherchant à éviter la censure (ce qui aurait été problématique à plusieurs égards), en insistant plutôt sur la responsabilité qui incombait à l’industrie d’aider les familles à faire des choix éclairés quant aux types d’émissions auxquelles les enfants devaient avoir accès, et en incitant les parents à restreindre le nombre d’heures que leurs enfants passaient devant le petit écran.

Je n’ai pas hésité à me présenter à lui, et à lui dire combien j’avais apprécié son approche rationnelle. Je lui ai aussi proposé de garder contact, en évoquant la possibilité de lui demander conseil au cours des mois suivants, à mesure que le processus suivrait son cours. Comme il se doit, ses conseils se sont révélés précieux, l’industrie ayant finalement décidé d’adopter un code rigoureux sur ces enjeux en privilégiant éventuellement divers paramètres sur les grilles de programmation, un barème de classification du contenu, divers avis et pictogrammes à l’écran à l’intention des téléspectateurs, ainsi qu’une technologie à puce antiviolence. Alan ne s’est pas montré complaisant envers l’industrie : il a remis en question plusieurs de nos idées reçues et demandait sans cesse en quoi nos démarches pouvaient aider ces parents stressés qui, au fond, souhaitaient ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants.

Que ce soit aux responsables des divers ordres de gouvernement, aux groupes communautaires ou aux organismes citoyens, ou encore aux Canadiens et aux Canadiennes eux-mêmes, il répétait à qui voulait l’entendre : que faites-vous pour améliorer la vie des familles canadiennes? Avez-vous examiné vos politiques et vos programmes dans une perspective familiale? Voilà une thématique récurrente chez lui durant toutes ces années où il a parcouru le pays pour prononcer des allocutions, faire des présentations et expliquer aux journalistes les divers enjeux touchant les familles.

Alan a remis en question plusieurs de nos idées reçues et demandait sans cesse en quoi nos démarches pouvaient aider ces parents stressés qui, au fond, souhaitaient ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants.

L’héritage que lègue Alan Mirabelli est indissociable du duo unique et complémentaire qu’il formait avec son compère Bob Glossop, chacun ayant ses propres forces. Ensemble, ils ont réussi à consolider l’indépendance de cet organisme ainsi que sa réputation sans tache, tant au pays qu’à l’étranger. Ils ont veillé à la pertinence des travaux de recherche sur les politiques et à la stabilité financière de l’organisme, à une époque où les aléas de l’économie avaient forcé plusieurs autres organismes du secteur des politiques sociales à fermer leurs portes.

Quelques mois après un virage professionnel qui m’avait amené à quitter la station de télévision locale d’Ottawa, j’ai reçu un coup de fil d’Alan qui m’invitait à faire partie du conseil d’administration de l’Institut Vanier. C’était pour moi une époque de remise en question, et une telle proposition de la part d’un organisme aussi renommé que l’Institut Vanier avait une grande valeur à mes yeux.

Mon engagement auprès de l’Institut s’est poursuivi pendant environ une décennie, au cours de laquelle j’ai été tour à tour président, trésorier ou membre du conseil, avant de devenir directeur général intérimaire pour faciliter la transition à la direction après le départ à la retraite de Bob et Alan.

Après mon propre départ de l’Institut, ma famille et celle d’Alan sont restées en contact (il était d’ailleurs l’un des plus fervents amateurs des conserves et des sauces pour pâtes que prépare mon épouse, et ne ratait jamais l’occasion d’en louer les mérites). Lorsqu’il venait en ville pour un rendez-vous ou une réunion, il passait prendre un thé à la maison, de temps en temps. Il était très à l’aise à notre table, particulièrement quand nos enfants d’âge adulte étaient présents.

En parlant des présidents du conseil d’administration, Alan disait souvent qu’il se considérait privilégié d’avoir pu compter sur la bonne personne au bon moment. Et je lui répondais que j’étais privilégié moi aussi que ma route ait croisé celle de l’Institut Vanier – avec tout ce que cet organisme représente, ses réalisations et ses enseignements – à un moment opportun de ma vie et de ma carrière. En somme, c’est en pensant à tout cela, et à notre amitié durable, que je serai encore et toujours très reconnaissant envers Alan Mirabelli.

Bon voyage, mon ami.

Al MacKay

Ex-membre du conseil d’administration, Al MacKay a aussi été président du conseil et directeur général intérimaire de l’Institut Vanier de la famille.


Publié le 10 janvier 2018

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