Nora Spinks et Nathan Battams

Les familles du Canada sont diversifiées, complexes et dynamiques. La famille représente l’institution sociale qui sait le mieux s’adapter, s’ajustant sans cesse aux forces socioéconomiques, culturelles et contextuelles qui façonnent le milieu où elle vit et travaille. Or, même si les cadres familiaux continuent d’évoluer, le temps qui passe n’affecte en rien la manière d’être des familles au Canada. Le soutien qu’elles procurent à leurs membres provient en partie du travail rémunéré, ce qui suppose de multiples responsabilités à la maison, au travail et au sein de la collectivité. Certaines initiatives publiques ont été mises en œuvre pour épauler les familles, notamment des prestations et congés parentaux, de maternité, de paternité, d’adoption ou de soignant, ainsi que diverses lois du travail liées aux soins et à l’éducation et d’autres mesures législatives pour la protection des aînés. Ces formes d’aide ont évolué au fil des ans dans le but de favoriser la conciliation travail-famille tout en tenant compte du visage en perpétuel changement de la famille au Canada. Il s’avère pertinent de se pencher sur les liens entre le travail et la famille pour mieux comprendre les familles du Canada d’aujourd’hui.

La diversité grandissante des familles du Canada

On compte aujourd’hui plus de 9,4 millions de familles au Canada, et celles-ci sont de plus en plus diversifiées. Bien que les deux tiers d’entre elles soient formées d’un couple marié, les couples vivant en union libre sont de plus en plus nombreux, représentant désormais 17 % de toutes les familles de recensement au pays (et jusqu’à 32 % dans la province de Québec). La plupart des enfants y sont élevés par leurs parents naturels, mais plus de 30 000 enfants sont plutôt élevés par leurs grands-parents à l’heure actuelle. On dénombre aussi près de 30 000 enfants qui vivent au sein d’une famille d’accueil, et le nombre de familles reconstituées s’élève à plus de 460 000 au pays. En outre, l’adoption touche environ un Canadien sur cinq, ce qui comprend les enfants adoptés, ceux qui les côtoient dans leur famille (frère, sœur ou autre), leurs parents adoptifs, ainsi que leurs parents naturels et leur famille. Depuis 2005, le mariage homosexuel est légalisé sur tout le territoire canadien, ce qui contribue encore davantage à la diversité des familles au Canada.

Les différentes phases de la vie évoluent sans cesse, si bien que certains jalons surviennent désormais plus tard dans la vie qu’il y a quelques décennies. En 2008, l’âge moyen d’un premier mariage se situait à 29,1 ans chez les femmes (en hausse par rapport à 26,3 ans en 1994), et l’âge moyen des mères à la naissance du premier enfant s’établissait à 28,5 ans en 2011 (comparativement à 26,2 ans en 1994). Si l’âge moyen des mères à la naissance du premier enfant tend à s’accroître, c’est notamment parce que plusieurs d’entre elles préfèrent s’établir sur le plan professionnel avant de fonder une famille. Le nombre de mères ayant eu leur premier enfant entre l’âge de 40 et 44 ans a bondi de 155 % entre 1994 et 2011.

Par ailleurs, d’autres changements sont survenus dans la manière dont les familles gèrent ces moments charnières de la vie. Même si les familles sont de moins en moins nombreuses et que, par conséquent, les femmes prennent moins de congés parentaux ou de maternité, on constate toutefois qu’un nombre croissant d’hommes recourent aux congés de paternité ou parentaux (12,2 %), surtout au Québec (83 %). Cette situation résulte notamment du fait que plusieurs nouveaux grands-parents sont toujours sur le marché du travail, si bien qu’ils sont peu disponibles pour assister les nouvelles mères après l’accouchement et les aider à s’occuper de leurs jeunes enfants.

Les familles tentent de concilier le travail et les aspirations familiales

En outre, les formes de travail changent elles aussi, si bien que les membres de la famille actifs sur le marché du travail sont plus nombreux. À titre d’exemple, la proportion des familles au Canada qui comptent sur deux soutiens progresse invariablement depuis quatre décennies. En 1976, environ le tiers des couples ayant des enfants à charge percevaient deux revenus, alors que c’était plutôt le cas des trois quarts des couples en 2008. Au cours de l’année 2012, les travailleurs canadiens ont consacré en moyenne 36,6 heures par semaine à leur travail (39,6 heures pour les hommes et 33,2 heures pour les femmes). Toutefois, le fait que l’ensemble des travailleurs font de plus longues heures complique les multiples responsabilités, obligations et engagements sur le plan familial et professionnel. Sur cette question, les chercheurs Linda Duxbury et Chris Higgins ont constaté que 68 % des hommes et 54 % des femmes ayant participé à leur étude travaillent plus de 45 heures par semaine, comparativement à 55 % et 39 % respectivement en 2001.

Parmi les femmes mariées ou en union libre âgées de 20 à 64 ans, on constate une augmentation de la participation à la vie active, cette proportion étant passée de 47 % (en 1976 à 76 % en 2009. Par conséquent, au Canada – tout comme dans le reste du monde – de nombreuses femmes ont tendance à retarder l’âge de leur première grossesse pour se concentrer sur leur carrière. Les qualifications postsecondaires font souvent partie du cheminement professionnel, et le Canada compte ainsi sur une population très instruite : en 2011, 51 % des adultes au pays détenaient un diplôme d’études tertiaires (56 % des femmes et 46 % des hommes).

9,4 millions
Le nombre de familles au Canada en 2011.

68 % et 54 %
Parmi les répondants à une enquête menée au Canada, la proportion respective d’hommes et de femmes qui travaillent plus de 45 heures par semaine (par rapport à 55 % et 39 % en 2001).

59 %
La proportion des Canadiens interrogés qui pensent continuer de travailler passé l’âge de 65 ans (soit 32 % à plein temps et 27 % à temps partiel).

12 % et 83 %
La proportion de nouveaux pères ayant choisi de prendre un congé parental en 2013, respectivement au Canada (hors Québec) et au Québec seulement.

69 %
La proportion des Canadiens interrogés affirmant disposer d’une grande souplesse (27 %) ou d’une souplesse acceptable (42 %) relativement à leurs heures et lieu de travail.

Du reste, non seulement les membres de la famille sont de plus en plus nombreux à occuper un emploi rémunéré, mais plusieurs apportent aussi du travail avec eux en fin de journée. En effet, plus de la moitié des participants de l’étude Duxbury-Higgins déclarent rapporter du travail à la maison, et ce, à raison de sept heures supplémentaires par semaine en moyenne. Près des deux tiers d’entre eux passent plus d’une heure par jour à répondre à des courriels professionnels, et le tiers des répondants y consacrent le même temps lorsqu’ils sont en congé. En dépit des heures prolongées et de la multiplication des rôles, 15 % de la population active canadienne considérait, en 2011, que la famille passait avant le travail, proportion qui s’élevait à 5 % en 1991.

À l’heure où les familles cherchent à s’adapter en faisant plus d’heures pour joindre les deux bouts, plusieurs employeurs tentent de s’ajuster à cette réalité contemporaine en leur accordant une plus grande souplesse pour une meilleure harmonie travail-famille. En effet, 69 % des participants de l’étude Duxbury-Higgins affirmaient disposer d’une grande souplesse (27 %) ou d’une souplesse acceptable (42 %) relativement aux heures et au lieu de travail.

En règle générale, les membres de la famille s’attendent à devoir travailler jusqu’à un âge plus avancé que leurs prédécesseurs. D’après une étude permanente réalisée par la firme Ipsos Reid à propos des intentions suivant la retraite, les Canadiens qui prévoient travailler à plein temps à l’âge de 66 ans sont plus nombreux que ceux qui pensent être alors à la retraite (32 % et 27 %, respectivement). Il s’agit d’une première dans l’histoire de cette étude qui s’échelonne sur sept années. Selon Statistique Canada, 12,6 % des aînés travaillaient toujours en 2012, soit presque deux fois plus qu’une décennie auparavant. Cette tendance a transformé le visage de la main-d’œuvre canadienne et la nature même de la retraite au Canada.

Les familles et la conciliation entre le travail et les soins

Par ailleurs, la carrière qui s’allonge ainsi que l’augmentation de l’espérance de vie ne simplifient pas la tâche aux familles qui s’occupent de leurs proches malades, blessés ou en fin de vie. En 2012, environ 8,1 millions de personnes (soit 28 % des Canadiens de 15 ans ou plus) s’occupaient d’un proche ou d’un ami pour des raisons liées à un problème de santé à long terme, une incapacité ou le vieillissement. Or, 6 aidants sur 10 conjuguaient ces soins à d’autres responsabilités d’ordre professionnel (jusqu’à 81 % des aidants ayant des enfants). Les femmes représentent une faible majorité des aidants, soit 54 %, et les responsabilités d’aidant incombent davantage aux personnes de 45 à 64 ans (44 % des aidants se situent dans cette tranche d’âge).

À ce chapitre, ce sont les parents malades qui nécessitent le plus de soins, puisque 39 % des aidants s’occupent de leurs propres parents, et 9 % de leurs beaux-parents. Les bénéficiaires de soins les moins nombreux sont les conjoints (pour 8 % des aidants) et les enfants (pour 5 % des aidants). Par contre, les aidants familiaux qui s’occupent de leurs conjoints ou de leurs enfants sont ceux qui y consacrent le plus de temps. En effet, les aidants auprès des conjoints y passent en moyenne 14 heures par semaine, et les aidants auprès de leurs enfants (y compris les enfants d’âge adulte) réservent 10 heures par semaine à ces tâches.

Bien que le Canada représente l’une des principales économies du monde et puisse compter sur l’un des systèmes bancaires les plus stables, les effets des forces économiques mondiales sont néanmoins ressentis par les familles au pays. En septembre 2015, le taux de chômage parmi les Canadiens de 15 à 24 ans se situait à 13,5 %, comparativement à 5,9 % chez les travailleurs de 25 à 54 ans et à 6 % pour ceux de 55 ans et plus. Devant l’incertitude économique, plusieurs Canadiens choisissent de miser sur l’éducation et d’adapter leur mode de vie. Ainsi, environ 2 millions de Canadiens fréquentent un collège ou une université, et bon nombre d’entre eux sont endettés à la fin de leurs études. Étant donné que la situation de l’emploi est plus difficile qu’avant la récession de 2008, 42,3 % des jeunes adultes de 20 à 29 ans vivent toujours chez leurs parents, ce qui représente une augmentation substantielle par rapport à la situation qui prévalait il y a 30 ans.

La conciliation entre les soins aux enfants et les responsabilités professionnelles constitue une préoccupation fondamentale dans la vie des familles qui ont des enfants. Bien qu’il n’existe toujours pas de politique nationale sur les services d’éducation à la petite enfance et que seulement le quart des enfants de 0 à 12 ans au pays aient accès à une place en garderie réglementée, le Canada offre toutefois des prestations de maternité depuis déjà longtemps. Hors Québec, les mères ont accès à des congés de maternité d’une durée allant jusqu’à 17 semaines (15 semaines de congé payé précédés d’une période d’attente non payée de deux semaines), et les parents ont la possibilité de se répartir les congés parentaux jusqu’à concurrence de 35 semaines. Les prestations parentales et de maternité du gouvernement fédéral sont offertes aux parents qui sont admissibles à l’assurance-emploi. La somme versée correspond à 55 % des revenus hebdomadaires assurables (jusqu’à concurrence de 49 500 $ depuis janvier 2015). De plus, les familles à faibles revenus sont admissibles au Supplément familial à l’assurance-emploi.

Le soutien aux familles varie à travers le pays

Dans le cadre de sa politique familiale globale, le Québec verse aux mères admissibles des prestations de maternité équivalant à 70 % de leurs revenus assurables antérieurs, jusqu’à concurrence de 18 semaines selon le régime de base (ou 75 % de leurs revenus pendant 15 semaines selon le régime particulier). Les pères du Québec, quant à eux, peuvent recevoir des prestations de paternité pendant 5 semaines à hauteur de 70 % de leurs revenus assurables antérieurs en fonction du régime de base (ou pendant 3 semaines à 75 % de leurs revenus antérieurs). Depuis 1997, le Québec offre également un programme de garderies qui permet aux parents de bénéficier de services accrédités d’éducation à la petite enfance pour la somme de 7,30 $ par jour (ailleurs au Canada, le coût de tels services peut s’élever à plus de 50 $ par jour).

Toutes provinces confondues, 30,9 % des pères d’un nouveau-né ont bénéficié d’un congé parental au cours de l’année 2013, ce qui représente toute une hausse comparativement à 3 % en l’an 2000. Au Québec toutefois, depuis l’instauration du Régime québécois d’assurance parentale en 2006, trois fois plus de pères qu’auparavant réclament des prestations parentales (ou prévoient le faire), tel qu’en témoigne le taux de participation qui est passé de 27,8 % en 2005 à 83 % en 2013. Depuis 2004, les membres des familles au Canada qui doivent délaisser leur travail pour s’occuper d’un proche en phase terminale ont droit à des prestations de soignant, dont le taux est similaire aux prestations des congés parentaux et de maternité.

Les familles du Canada sont en constante mutation, notamment au gré des changements du marché du travail. Et cette adaptation n’est pas à sens unique : si les membres de la famille règlent leur participation au marché du travail en fonction de leurs besoins, les milieux de travail ajustent aussi leurs politiques et leurs mesures de soutien pour mieux suivre l’évolution des choses. En somme, la situation s’améliore même s’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour répondre aux besoins des travailleurs saisonniers, des petits salariés, des travailleurs contractuels, des employés en fin de carrière et des travailleurs peu spécialisés ou des régions éloignées, sans oublier ceux qui remplissent des tâches dangereuses ou qui sont appelés à travailler à toute heure du jour ou de la nuit. Finalement, tout porte à croire que les choses n’ont pas fini d’évoluer.

 


Cet article est un extrait mis à jour tiré d’un chapitre préparé par l’Institut Vanier de la famille pour Family Futures, un ouvrage de sensibilisation de premier ordre publié en collaboration avec la DPSD-DAESNU pour souligner le 20e anniversaire de l’Année internationale de la famille, en 2014. Ce livre a été lancé le 15 mai 2014 au Siège de l’Organisation des Nations Unies, à New York, c’est-à-dire à l’occasion de la Journée internationale des familles. Le rapport de l’Institut Vanier de la famille a été retenu pour souligner la participation du Canada dans le cadre des célébrations du 20e anniversaire de l’Année internationale de la famille. Il est possible de consulter la publication d’origine sur le site Web de l’éditeur.

Nora Spinks est directrice générale de l’Institut Vanier de la famille.

Nathan Battams est chercheur au sein de l’Institut Vanier de la famille.

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