La fête des Mères approche, et les enfants – petits ou grands – en profiteront pour souligner le dévouement de ces mères et grand-mères, sans oublier les arrière-grands-mères de plus en plus nombreuses! Alors que les mamans sont à l’honneur, on s’inquiète souvent du nombre de mères seules et du bien-être de leur famille.

« Pour beaucoup de gens, le terme mère seule évoque l’image d’une pauvre personne, vulnérable et accablée. On a tendance à les mettre dans le même panier, c’est-à-dire parmi le nombre croissant de ces mères qui peinent à élever seules leurs enfants, rappelle la directrice générale de l’Institut Vanier de la famille, Nora Spinks. Or, il s’agit là d’un stéréotype qui ne tient pas compte des diverses réalités familiales vécues par toutes ces mères seules. Bien souvent, les statistiques ne rendent pas justice à cette diversité, tout comme à la complexité de la vie de famille. »

« En 2011, les familles monoparentales ne représentaient que 16 % des quelque 9,4 millions de familles au Canada, et 80 % d’entre elles étaient dirigées par des femmes, ajoute Mme Spinks. Du reste, même si on est porté à penser que les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses au fil des ans, la réalité est en fait plus nuancée. »

Cette croyance résulte entre autres de la place prépondérante accordée aux statistiques colligées depuis les années 60, alors que régnait le modèle de la famille « traditionnelle » dont les deux parents étaient mariés. Cependant, puisque les structures familiales évoluent au fil du temps, on peut constater que les familles monoparentales n’étaient pas si rares en jetant un coup d’œil un peu plus loin en arrière : en 1931, 12 % des enfants vivaient avec un parent seul, soit à peu près la même proportion qu’en 1981 (13 %).

Cependant, bien que ces chiffres puissent paraître similaires, la réalité des familles de ces différentes époques n’était pas la même. En effet, au cours de la première moitié du XXe siècle, plusieurs des familles monoparentales l’étaient devenues à la suite du décès de la mère à l’accouchement. En 1931, les quatre cinquièmes des enfants de familles monoparentales avaient perdu un parent à la suite d’un décès dans la famille. À la fin du siècle, ce n’était plus le cas que d’un dixième des enfants des familles monoparentales.

Après le baby-boom, c’est plutôt l’augmentation du nombre de séparations et de divorces qui a contribué à accroître la proportion de mères seules, particulièrement à la faveur de la réforme de la loi sur le divorce, en 1968. Cela fait partie des nombreux changements qui ont totalement modifié la vie des femmes au Canada à la même époque : l’introduction de la pilule contraceptive, qui a largement favorisé la planification familiale pour les femmes, et le fait que ces dernières ont été de plus en plus nombreuses à faire des études supérieures et à occuper un emploi, ce qui a contribué à l’augmentation des revenus.

Cette croissance se poursuit toujours et le bien-être économique des femmes continue de s’améliorer. De 1998 à 2008, les revenus des mères seules ont augmenté de 51 % (comparativement à 13 % chez les hommes). Par conséquent, l’écart des revenus a fondu entre les familles monoparentales dirigées par une femme et celles dirigées par un homme : en 1998, le revenu familial des femmes seules ne correspondait qu’à 53 % de celui des hommes, mais il atteignait déjà 70 % en 2008.

De fait, la proportion des mères seules (et de la monoparentalité en général) a toujours varié en importance au fil du temps : les facteurs ne sont pas les mêmes, mais l’évolution constante est une réalité. Les familles savent s’adapter et réagir aux changements, peu importe leur profil ou le nombre de parents qu’on y retrouve.

Par ailleurs, l’étiquette accolée aux « mères seules » entraîne souvent une autre idée fausse, selon laquelle ces mamans seraient démunies. À vrai dire, le terme « seule » suppose tout simplement que ces femmes élèvent une famille sans autre soutien (cette réalité s’applique également à l’expression jumelle « mère seul soutien de famille »).

Bien souvent, ces mamans ne sont pas seules pour élever leurs enfants. Dans certains cas, elles reçoivent notamment l’aide de leur ex-conjoint à cet égard. En 2011, 35 % des parents séparés ou divorcés affirmaient que les décisions concernant la santé, la religion ou l’éducation de leurs enfants étaient prises conjointement ou à tour de rôle. Pour la même année, 9 % de ces parents déclaraient que leurs enfants passaient autant de temps chez l’un ou l’autre parent.

Le soutien peut provenir aussi d’autres membres de la famille. En 2011, 8 % des grands-parents habitaient sous le même toit que leurs petits-enfants, et le tiers d’entre eux vivaient en fait chez un parent « seul ». « C’est donc dire que quelque 600 000 grands-mamans et grands-papas vivent au domicile familial, et plusieurs d’entre eux procurent des soins et du soutien aux deux générations », souligne Mme Spinks.

La cohabitation multigénérationnelle est de plus en plus courante, notamment parmi les familles immigrantes et autochtones. Les générations qui vivent sous le même toit peuvent ainsi partager les coûts, mettre en commun leurs épargnes et se répartir les responsabilités de soins. Les trois quarts des grands-parents vivant au sein d’un foyer monoparental affirment y contribuer financièrement.

Enfin, bon nombre des mères seules bénéficient du soutien d’une personne avec qui elles entretiennent une relation intime stable, même lorsque les partenaires « vivent en couple chacun chez soi » (on parle de couples VCCS). Selon Statistique Canada, 8 % des femmes de 20 ans ou plus (soit 1,9 million de femmes) vivent ainsi une union non cohabitante. Par contre, il n’existe aucune donnée pour savoir combien d’entre elles sont des mères seules.

Bref, les familles sont diversifiées et les formes de soutien qu’elles procurent ou reçoivent le sont tout autant, même si les statistiques ne rendent pas toujours justice à la panoplie de réseaux d’entraide ou de formes de soutien qui existent à cet égard. Les mères seules bénéficient aussi parfois de l’aide d’amis ou de membres de la famille, qu’il s’agisse des soins aux enfants, d’un prêt financier, d’un logement, d’un moyen de transport, de jouets, livres ou autres biens usagés, de repas ou de provisions, ou encore de soutien affectif.

« Il faut savoir faire preuve d’ouverture lorsque l’on aborde le sujet des mères seules d’aujourd’hui. Compte tenu de la diversité et de la complexité de la vie familiale, il faut reconnaître que les familles – quelles qu’elles soient – sont capables de s’adapter et de se montrer fortes et résilientes. Les idées préconçues et les stéréotypes que l’on entretient à l’égard de certaines structures familiales ne mènent qu’à l’incompréhension, affirme Mme Spinks. C’est ce principe même qui guide l’Institut Vanier de la famille depuis sa création il y a cinquante ans, et sur lequel continueront de se fonder nos travaux pendant encore plusieurs années au sujet des familles du Canada. »

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