Les « parents seuls » : terminologie et étiquettes

Victoria Bailey

Parents seuls, parents uniques, familles monoparentales, parents indépendants, parents non mariés, parents célibataires, parents autonomes : les mots et les termes utilisés pour désigner ces adultes qui assument leur parentalité de manière indépendante sont variés et subjectifs, et tendent à évoluer au fil du temps. Ces étiquettes peuvent sembler banales, mais les mots sont forts et chargés de sens : ils conditionnent notre perception du monde et des personnes qui y vivent. Cependant, tout comme les concepts qu’ils désignent, ces termes du registre de la famille demeurent pour le moins vagues. Aux yeux de certaines personnes, ils désignent des catégories bien définies, alors que d’autres y voient de simples stéréotypes. Au surplus, ces étiquettes véhiculent éventuellement des préjugés qui se répercutent sur le bien-être et l’identité de la famille, particulièrement pour les mères seules1 qui représentent 80 % des parents seuls au Canada.

De nombreuses étiquettes pour désigner ces « parents seuls »

Selon Statistique Canada, l’expression parents seuls désigne les « mères ou pères, sans conjoint marié ni partenaire en union libre présent, qui habitent un logement avec un ou plusieurs enfants ». D’ailleurs, cette terminologie n’est pas exclusive : le Bureau national de la statistique du Royaume-Uni (Office for National Statistics) utilise aussi l’expression parents seuls (lone parent) ou famille monoparentale (lone parent family), que l’on retrouve aussi sur le site Web des données statistiques du gouvernement britannique. Le Bureau de la statistique de l’Australie (Australia Bureau of Statistics) préfère quant à lui l’expression famille monoparentale (one-parent family). Enfin, le Service de la statistique de la Nouvelle-Zélande (Statistics New Zealand) privilégie le terme monoparent (sole parent) dans sa définition des catégories du recensement familial, mais tend à utiliser la même terminologie que l’Australie dans les documents d’information sur le recensement.

Le Bureau américain du recensement (United States Census Bureau) retient quant à lui plusieurs termes dans ses divers rapports et définitions. On y retrouve différentes locutions pour désigner certains types de ménages ou de familles, comme ménage dirigé par une femme, époux non présent, parents seuls ou parents uniques. Dans son ouvrage intitulé Engendering Motherhood, la sociologue Martha McMahon recourt souvent à l’expression mères non mariées, mais il faut dire que ce texte remonte à une vingtaine d’années. Même si cette acception a déjà été très répandue, on ne parle plus guère aujourd’hui de « mères non mariées » dans le langage courant ou dans les médias. Pour plusieurs, il s’agit d’une expression dépassée ou archaïque, voire associée à une doctrine religieuse (et peut-être plus pertinente dans ce contexte).

D’une certaine manière, par déficit du langage, aucun des termes qui désignent habituellement les mères seules ne permet de décrire adéquatement cette réalité familiale. Par exemple, on pourrait penser que les mères sans conjoint ou les mères de famille monoparentale sont des parents « laissés à eux-mêmes » sans aucune forme de soutien, mais plusieurs d’entre elles bénéficient pourtant de solides réseaux de soutien par l’entremise de leurs familles, de leurs amis, d’organismes communautaires et même d’ex-conjoints. De même, la famille monoparentale suggère peut-être une forme d’isolement, alors que les enfants de ces familles ont parfois quand même deux parents, même si ces derniers ne vivent plus ensemble. Tout comme l’acception mères non mariées, l’expression parents seuls a une connotation qui implique une dérogation à la norme, c’est-à-dire celle des parents mariés. Pourtant, on rencontre rarement l’expression « parents mariés » au fil d’une conversation ou d’un texte (sauf si le sujet porte précisément sur le mariage ou la parentalité).

Bref, l’éventail terminologique tient sans doute davantage au contexte, au besoin de décrire et à la volonté d’inclusion qu’à une illustration de la complexité des structures familiales. Ces termes sont en quelque sorte des façons de définir les familles. Que ce soit volontaire ou non, le fait que des acceptions nouvelles et plus contemporaines comme parents autonomes ou parents indépendants émergent sans égard à la terminologie du Bureau américain du recensement témoigne de l’évolution et de la procession de la situation des parents seuls vers une réalité où les parents choisissent délibérément leurs circonstances familiales.

La terminologie évolue au même rythme que la réalité des familles

L’usage et la signification des différents synonymes de parents seuls ont évolué au fil du temps, en fonction des réalités familiales qui évoluent perpétuellement. Selon Statistique Canada, la proportion de parents seuls au pays n’est pas si différente de ce qu’elle était il y a un siècle. De fait, cette proportion était pratiquement aussi élevée en 1981 (12,7 %) qu’en 1931 (11,9 %). Par contre, ce qui distingue les deux époques, ce sont les motifs qui justifient ces statistiques, c’est-à-dire le choix délibéré d’une forme de relation à l’époque moderne, plutôt que les conséquences d’une situation circonstancielle par le passé (souvent reliées au taux de mortalité). À cet égard, voici un extrait du rapport Une diversité qui
perdure : le mode de vie des enfants au Canada selon les recensements des 100 dernières années publié par Statistique Canada :

« Ces diverses situations familiales

[…] découlaient dans bien des cas du décès d’un ou de plusieurs membres de la famille. La mortalité au sein de la famille – par exemple, frères et sœurs, mères pendant l’accouchement ou des suites de complications lors de l’accouchement et pères servant dans la guerre – était une expérience bien plus fréquente pour les jeunes enfants au début du 20siècle qu’aujourd’hui. En 1921, environ un enfant sur 11 (8,9 %) de 15 ans et moins avait vécu le décès d’au moins un parent, tandis que 4,1 % avaient perdu leurs deux parents. »

Plus loin, les chercheurs soulignent qu’« en comparaison, en 2011, moins de 1 % des enfants âgés de 0 à 14 ans vivaient dans une famille monoparentale dans laquelle le parent était veuf ».

Au fil du temps, les Canadiens et les Canadiennes ont exploré plusieurs avenues en matière de parentalité indépendante, notamment l’adoption, le don d’ovocytes ou de sperme, la maternité de substitution, la fécondation in vitro (FIV), ou encore la séparation, le divorce ou le décès d’un conjoint ou d’une conjointe (issu d’une éventuelle relation formelle, le cas échéant). Il importe de reconnaître cette diversité dans nos échanges et d’éviter la généralisation et l’homogénéisation, qui ne font que consolider les stéréotypes.

Les étiquettes familiales influencent éventuellement le sentiment identitaire

Les mots dont on se sert pour définir les structures familiales ne sont pas tout à fait accessoires : ils comportent parfois des connotations ou des idées négatives. La définition de la famille retenue dans le cadre du Recensement de 2011 en est un exemple, alors que Statistique Canada considérait pour la première fois la famille recomposée :

« Une famille comptant un couple avec enfants peut encore être classifiée comme étant soit une famille intacte dans laquelle tous les enfants sont les enfants biologiques et/ou adoptés des deux conjoints mariés ou des deux partenaires en union libre, soit une famille recomposée avec au moins un enfant biologique ou adopté de seulement un des conjoints mariés ou partenaires en union libre et dont la naissance ou l’adoption est survenue avant la relation actuelle. »

Bien qu’il soit louable de tenir compte des familles recomposées parmi l’ensemble des structures familiales, la décision de la dépeindre par contraste en lui apposant l’étiquette « famille intacte » donne éventuellement à penser que les familles non conformes au modèle ne sont pas intactes, puisque l’un des parents ne vit pas sous le même toit que son enfant.

De même, certaines étiquettes comme mères seules ou parents seuls ne font pas l’affaire de tous. Ainsi, dans l’un de ses articles intitulé « Single Mother Was Not a Title I Wanted to Own. A Year Later It Still Isn’t » [« Mère seule » : une expression que je réfutais il y a un an et que je réfute toujours], la blogueuse Mavis King disait refuser l’étiquette de mère seule, à l’instar d’autres mères comme elle :

Le problème avec l’expression mère seule, c’est qu’il est chargé d’un sens péjoratif. Au pire, les mères seules sont associées au portrait de la mère négligée et indolente qui vit de l’aide sociale et élève des enfants difficiles. La mère seule parvient à peine à contenir la situation, à assurer leur subsistance. Elle n’est aucunement l’héroïne de l’histoire, mais plutôt l’unique responsable de ses malheurs. Bref, elle aurait dû y penser avant, ne pas se marier avec lui, ne pas avoir d’enfants. Et les enfants justement? Puisqu’elle ne pense qu’à elle, ils ne réussissent pas à l’école et ne font pas le poids à côté de leurs amis. [traduction]

D’autres parents décident eux-mêmes de la terminologie qui rend justice à leur autonomie. Dans son blogue « Wealthy Single Mommy », par exemple, Emma Johnson écrit : « Je suis tout à fait à l’aise avec l’expression mère seule : je réussis à faire vivre ma famille financièrement et je suis celle qui s’occupe principalement de mes enfants [traduction]. »

Les préjugés à l’endroit des « mères seules » peuvent nuire au bien-être de la famille

Les stéréotypes négatifs comme ceux que décrit Mme King au sujet des mères seules sont souvent alimentés et consolidés par les médias, notamment l’idée que les mères seules seraient irresponsables et dépourvues de moyens, et que leurs enfants seraient moins bien que les autres. Dans le cadre de mes études de cycles supérieurs, j’ai récemment produit un rapport axé sur l’image véhiculée par les médias canadiens au sujet des mères seules. On y constate que la couverture médiatique suit généralement trois principales tendances sur cette question, soit : la valeur négative de la situation des mères seules dans une représentation dichotomique, l’homogénéisation des mères seules et l’utilisation de l’expression mères seules pour cibler une structure familiale fondée sur les genres, et ce, sans que ce soit lié directement avec le sujet d’un reportage donné.

Ce type de représentation alimente les stéréotypes, ce qui entraîne des conséquences manifestes. À titre d’exemple, une étude de 2011 sur la discrimination dans le marché immobilier locatif montrait que les mères seules avaient 14 % moins de chances qu’un couple (hétérosexuel) d’obtenir une réponse affirmative à la suite d’une demande de location. Dans le cadre d’un groupe de discussion qualitatif réuni en vue de la rédaction de mon rapport, certaines femmes ont affirmé que l’étiquette de « mères seules » avait influencé leur décision de prolonger une situation pourtant malsaine, notamment par des affirmations comme « J’étais plus inquiète de devenir une mère seule que de poursuivre cette relation abusive ».

Les étiquettes familiales : peu représentatives de la diversité des situations

Plusieurs auteurs affirment que les enfants élevés par des parents seuls sont plus susceptibles de connaître plus tard des difficultés, mais d’autres études remettent en question un tel lien de cause à effet. Comme le soulignent les chercheurs Don Kerr et Roderic Beaujot : « Les études qui ne tiennent pas compte des difficultés préexistantes des enfants et de leur famille ont tendance à surestimer les conséquences d’une situation familiale monoparentale [traduction]. » Dans plusieurs cas, c’est précisément le fait qu’elles aient mis fin à une relation malsaine pour devenir des mères seules que certaines femmes ont réussi à s’offrir et à offrir à leurs enfants un milieu de vie plus sain.

Bien souvent, il semble que les ressources comme l’argent, le temps et le soutien de l’entourage (c’est-à-dire la famille élargie, les amis et d’autres proches) influencent davantage la réalité et la situation des enfants et des parents que le type de relation que vivent les parents. Dans son ouvrage intitulé Family Studies: An Introduction, Jon Bernardes écrit : « La reine Victoria a longtemps été un parent seul, et on n’a jamais dit que sa situation parentale était “problématique” [traduction]. »

Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que les enfants se soucient bien peu des catégories de recensement auxquelles appartiennent leurs parents et qu’ils n’établissent aucun jugement quantitatif sur les relations de ces derniers. Certes, ils n’hésiteront pas à exposer à leurs amis leur situation familiale (« Je vis avec mon père », ou encore « Mon père n’habite plus avec nous »), mais tout cela se fait sur le ton de la conversation. Une fois ces renseignements personnels énoncés, il y a fort à parier qu’aucun enfant n’utilisera des termes distinctifs comme « mon père seul » ou « ma mère sans conjoint » pour raconter quelque chose ou expliquer une situation. Ils diront simplement : « ma mère », « mon père », etc., marquant ainsi leur sentiment de confiance, d’appartenance, d’attachement et d’amour inconditionnel par ce déterminant initial, qui est peut-être le plus significatif : mon ou ma.

 

1 Dans ce texte, les expressions mères seules et parents seuls sont retenues pour des questions d’uniformité. Néanmoins, comme on le voit, il existe une diversité d’usages et d’acceptions reconnues.


Victoria Bailey est rédactrice pigiste et étudiante en études féministes. Elle habite à Calgary (Alberta).

 

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2017-02-01T15:57:29+00:00
L’Institut Vanier de la famille est un organisme de bienfaisance national et indépendant dont les activités visent à mieux comprendre la diversité et la complexité des familles, ainsi que la réalité de la vie de famille au Canada.

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