Polyamour, diversité et vie de famille

Sandee Lovas

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Au cours des dernières décennies, le Canada a fait des progrès majeurs pour reconnaître et célébrer la diversité familiale au pays. Les connaissances au sujet de la famille ont évolué considérablement, tout comme la capacité de reconnaître et d’explorer la diversité des structures familiales en élargissant la manière de les définir et grâce au nombre croissant d’études réalisées par Statistique Canada. Cependant, les enquêtes comme le Recensement du Canada ou l’Enquête sociale générale ne brossent pas un tableau complet de la diversité familiale au Canada, notamment lorsqu’il s’agit de structures familiales moins répandues, comme les familles polyamoureuses.

En termes simples, les relations polyamoureuses sont des relations intimes impliquant plus d’un partenaire dans un cadre consensuel, en toute connaissance de cause du point de vue de tous les partenaires. Comme le soulignait une étude sur le polyamour au Canada publiée en 2017, les relations de ce type sont elles-mêmes très diversifiées :

La diversité des relations polyamoureuses dépend de leur niveau d’interdépendance et d’engagement, ainsi que des attentes de chacun concernant la fidélité affective et sexuelle. Certaines personnes peuvent être engagées simultanément dans des relations amoureuses avec plusieurs partenaires sans que ceux-ci entretiennent des liens particuliers entre eux, alors que d’autres vivent ces multiples relations en étant formellement engagés les uns envers les autres. Certains partenaires d’une relation peuvent entretenir parallèlement une relation dyadique ou polyamoureuse principale qui suppose un engagement à long terme, alors que d’autres membres vivent des relations secondaires moins engagées avec d’autres partenaires. Dans d’autres cas, des personnes participent à plusieurs relations parallèles sur une base plus sexuelle qu’affective, ce qui suppose moins d’attentes en matière d’interdépendance et d’engagement permanent1John-Paul E. Boyd, M.A., LL.B., Perceptions of Polyamory in Canada, Institut canadien de recherche sur le droit et la famille (décembre 2017). Lien : https://bit.ly/2q5teR8 [traduction].

De nombreuses personnes n’ont aucune idée de ce que suppose le polyamour, ou considèrent qu’il s’agit d’une option peu réaliste. Le peu d’information fiable et de sources crédibles dont dispose le public sur cette question n’aide pas la cause. La plupart des renseignements disponibles proviennent de sources manifestant une incompréhension de la réalité du polyamour, notamment dans certains documents diffusés avec insistance pour décourager les gens de poser des questions ou de s’intéresser à cette option. Or, cette méconnaissance représente un terreau fertile aux idées fausses sur la réalité des polyamoureux.

On a tendance à mettre dans le même panier toutes les relations non monogames, en les affublant de facto d’une étiquette polyamoureuse. Il existe pourtant des distinctions importantes. Ainsi, les échangistes sont des couples qui souhaitent en fréquenter d’autres ou qui recherchent un troisième partenaire dans un but de nature sexuelle habituellement sans autres liens affectifs. Les personnes qui vivent une relation ouverte acceptent d’avoir des rapports sexuels en dehors de leur relation principale, généralement sans liens affectifs significatifs avec ces autres partenaires. Si les polyamoureux ne sont pas étrangers à ces types de relations, la principale différence, d’après mon expérience, réside dans le fait que le polyamour suppose des rapprochements et des liens affectifs avec plus d’une personne à la fois.

Métamoureux (metamour) : Ce terme désigne le partenaire de mon partenaire. Par exemple, l’épouse de mon amant, avec qui je n’entretiens aucune relation intime (et peut-être aucun lien d’amitié).

Polycule : Il s’agit du réseau où interviennent les relations d’une personne, habituellement ses partenaires immédiats, les conjoints de ses partenaires (métamoureux) et tous les enfants impliqués (autrement dit, sa famille).

Compersion : Ce terme désigne le sentiment de joie éprouvé devant le bonheur de quelqu’un d’autre, comme la joie ressentie en constatant le bonheur apparent d’un bambin. En contexte, il s’agit du sentiment éprouvé lorsqu’on se réjouit qu’un être aimé en aime un autre (par contraste avec la jalousie).

De mon point de vue, même si le polyamour est parfois associé à une sorte de « préférence » sexuelle, je considère plutôt que ça fait partie de mon orientation, un peu comme être gai, hétérosexuel ou bisexuel : plus qu’une préférence, c’est une expression franche de ma propre identité. En effet, pour la plupart des polyamoureux, ce n’est pas une question de choix.

Il n’existe que peu d’études et de données sur les familles polyamoureuses au Canada. En 2017, l’Institut canadien de recherche sur le droit et la famille a néanmoins publié deux rapports2Soit les deux rapports suivants : Perceptions of Polyamory in Canada (ci-dessus) et John-Paul E. Boyd, M.A., LL.B., Polyamorous Relationships and Family Law in Canada, Institut canadien de recherche sur le droit et la famille (avril 2017). Lien : https://bit.ly/2GDEcZq qui effleurent à peine la question pour faire écho à la réalité et à l’expérience de ces familles. La première de ces études souligne que les relations polyamoureuses reposent sur des idéaux et des principes égalitaires et qu’elles sont fondées « sur des arrangements clairs et honnêtes entre les partenaires, sur la bonne volonté et le respect réciproque de toutes les parties prenantes, sur une excellente communication interpersonnelle et sur des normes éthiques rigoureuses »3Ibidem [traduction]. Cette insistance sur la communication et l’honnêteté n’est pas surprenante puisque les modèles de rôle ou les « modes d’emploi » ne sont pas monnaie courante en ce qui concerne la réalité des polyamoureux. Étant donné que la majorité des gens ignorent tout simplement l’existence d’une telle option, comment sauraient-ils s’informer auprès des personnes qui ont vécu concrètement une telle relation?

Si la plupart des relations monogames sont régies dans une certaine mesure par des attentes et des normes sociales établies, il n’existe pas une telle « feuille de route » sociétale pour encadrer les relations polyamoureuses. Alors que les films, les séries télévisées et les livres privilégient généralement un idéal de la monogamie telle qu’elle « devrait être » (même si la réalité est tout autre), les médias de masse abordent souvent le polyamour sous un angle négatif ou tendancieux, où les protagonistes sont dépeints comme des personnes qui ne veulent que tromper leur partenaire, qui refusent de s’engager dans une relation sérieuse ou qui sont polygames par conviction religieuse.

Dans les faits, le polyamour s’installe souvent au fil du temps. Ce type de relation complexe repose sur certains aspects importants, comme la communication, l’honnêteté et les discussions entre les partenaires. Il n’existe pas de parcours « normal » d’une relation polyamoureuse pour ainsi dire, et les rôles des différents partenaires y sont moins clairement définis. Par conséquent, les partenaires sont souvent appelés à discuter de la répartition du temps et des tâches, et doivent communiquer régulièrement avec les autres pour suivre l’évolution des choses. La communication et l’honnêteté sont tout aussi importantes dans une relation monogame, mais on peut considérer qu’il y a moins à négocier puisque certains rôles « traditionnels » associés au genre y sont plus clairs, ou encore parce que les partenaires éviteront de parler des sentiments qu’ils éprouvent pour une autre personne.

Dans les faits, le polyamour s’installe souvent au fil du temps. Ce type de relation complexe repose sur certains aspects importants, comme la communication, l’honnêteté et les discussions entre les partenaires.

Les conversations entre les partenaires sont particulièrement importantes sur la question du budget familial, qui risque d’être compliquée même si tous les membres assument leur propre autonomie financière. Dans mon cas, je subviens à mes propres besoins financièrement, mais on peut penser qu’un ou plusieurs de mes partenaires souhaiteront m’aider si jamais j’éprouve des difficultés. Par ailleurs, si un ou plusieurs de mes partenaires ont eux-mêmes un budget serré, je ne voudrais pas qu’ils dépensent pour moi au détriment d’autres de leurs proches qui ont besoin d’argent. Il faut aussi négocier le temps à passer ensemble et, s’ils ont des enfants, il faudra également définir mon niveau d’engagement auprès de ceux-ci. Sans compter les discussions sur la façon dont nous souhaitons nous afficher publiquement : certaines personnes craignent de perdre des amis, des proches ou même leur emploi si leur relation polyamoureuse est mise au jour. Et lorsqu’une nouvelle personne se joint à la dynamique relationnelle, il faut en parler pour éviter toute interférence dans la relation existante, ou pour discuter des moyens de gérer la situation.

En outre, si la dynamique implique la présence d’enfants, les choses deviennent alors beaucoup plus compliquées4Voir « Le polyamour au Canada : étude d’une structure familiale émergente », qui s’intéresse à l’aspect légal des relations polyamoureuses dans les situations impliquant des enfants. Lien : https://bit.ly/2ucYHmy. Personnellement, je préfère vivre seule et je ne ressens aucunement le besoin d’avoir des enfants. Par contre, il est possible que des partenaires éventuels soient mariés ou vivent avec quelqu’un d’autre, et qu’ils aient eux-mêmes des enfants. Il faudrait alors en discuter. Si j’avais un partenaire ayant des enfants et que mon aide puisse faciliter la vie de tout le monde, je n’hésiterais pas à donner un coup de pouce pour que mon partenaire puisse passer plus de temps avec eux, peut-être en allant les chercher à l’école, en les aidant pour les devoirs ou en organisant une fête d’anniversaire. En fait, je m’intéresserais aux enfants et je m’occuperais d’eux comme le ferait un « ami de la famille ».

Une autre question se pose : combien de personnes peuvent se marier (oui, les polyamoureux s’intéressent au mariage pour les mêmes motifs que les personnes monogames, sauf en ce qui concerne l’« exclusivité »). Il existe plusieurs scénarios à cet égard. Dans certains cas, trois personnes ou plus pourraient vouloir se marier, ou encore l’un des époux dans un couple marié pourrait vouloir se marier à une autre personne en dehors de leur relation (c’est-à-dire que A et B sont mariés, tout comme B et C, sans que A et C ne soient mariés et ne souhaitent le devenir). Faute de pouvoir se marier légalement puisque les lois sont fondées sur le principe de la monogamie, certains polyamoureux s’unissent dans le cadre d’une cérémonie symbolique (handfasting en anglais). Bien que cette cérémonie n’ait aucune valeur légale, les participants considèrent néanmoins qu’il s’agit bel et bien d’un mariage.

Dans le contexte social actuel, il serait sans doute nécessaire d’instaurer un statut de « tuteur reconnu » ou de « partenaire reconnu » pour témoigner de la légitimité de la relation, en octroyant certains droits aux partenaires sans les mêmes obligations qui incombent aux tuteurs ou aux conjoints reconnus légalement. On peut penser notamment à la possibilité d’aller chercher un enfant à l’école ou de participer à différentes activités avec lui, ou encore au droit de se rendre au chevet d’un partenaire qui est hospitalisé. Toutefois, certains polyamoureux souhaitent obtenir des droits et des responsabilités liés à la parentalité des enfants, et pouvoir les considérer comme leurs propres enfants. Ce fut le cas récemment à Terre-Neuve où un juge a reconnu à trois adultes engagés dans une relation polyamoureuse le statut de parents, en considérant que c’était « dans le meilleur intérêt de l’enfant »5Michael MacDonald, « 3 Adults in Polyamorous Relationship Declared Legal Parents by N. L. court » dans CBC News (14 juin 2018). Lien : https://bit.ly/2u2F0O2.

Quel serait votre point de vue si on ne vous avait pas expliqué dès votre jeune âge à quoi « devrait » ressembler une relation? Nous sommes tous et toutes influencés par la société dans laquelle nous avons grandi, et la monogamie a toujours été la réalité dominante sur les plans social et légal au fil de l’histoire canadienne. Dans le cadre de l’étude Perceptions of Polyamory in Canada publiée en 2017, à peine 16,7 % des polyamoureux interrogés croyaient que « les gens considèrent les relations polyamoureuses comme une structure familiale parfaitement légitime » [traduction]. Or, la situation pourrait changer si plus de gens avaient l’occasion de côtoyer des polyamoureux dans leur entourage et si ce type de relations bénéficiait d’une meilleure acceptation sociale.

À mon avis, la famille est formée de personnes qui s’aiment, qui s’entraident, qui se soutiennent mutuellement, et qui incitent les autres à offrir le meilleur d’elles-mêmes.

En réalité, bien qu’elles ne soient pas aussi bien comprises socialement, les relations polyamoureuses et d’autres formes de relations non monogames sont pourtant aussi anciennes que la monogamie. Les gens sont parfois mal à l’aise et craintifs devant ce qu’ils ne comprennent pas bien. Dès lors, peut-on envisager la fin des familles « traditionnelles »? Peut-on considérer que le polyamour représente une structure familiale émergente au Canada? Faudra-t-il modifier nos perceptions et nos structures sociales d’après le véritable sens du mot relation?

À mon avis, la famille est formée de personnes qui s’aiment, qui s’entraident, qui se soutiennent mutuellement, et qui incitent les autres à offrir le meilleur d’elles-mêmes. Si je retrouve tout cela chez ceux qui m’entourent, je n’ai que faire du titre qu’on voudra bien leur donner. Les mots ne suffisent pas à représenter toute la diversité des relations qui existent. Si la société manifestait plus d’ouverture pour permettre aux gens de définir leur relation en fonction d’eux-mêmes et d’exprimer toute leur authenticité, les familles polyamoureuses se sentiraient plus reconnues, plus respectées et plus concernées par le dialogue national sur les familles et la diversité familiale au Canada.

 

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Bénévole au sein de la collectivité, Sandee Lovas aime écrire et faire de nouvelles connaissances. Elle participe activement à diverses initiatives sociales, notamment celles qui incitent les femmes à s’engager en politique, qui favorisent la sensibilisation à la santé mentale, et qui invitent les gens à remettre en question les normes sociétales en ce qui a trait à l’expression de genre et aux modes de vie non traditionnels.

Publié le 24 juillet 2018

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Notes   [ + ]

1. John-Paul E. Boyd, M.A., LL.B., Perceptions of Polyamory in Canada, Institut canadien de recherche sur le droit et la famille (décembre 2017). Lien : https://bit.ly/2q5teR8
2. Soit les deux rapports suivants : Perceptions of Polyamory in Canada (ci-dessus) et John-Paul E. Boyd, M.A., LL.B., Polyamorous Relationships and Family Law in Canada, Institut canadien de recherche sur le droit et la famille (avril 2017). Lien : https://bit.ly/2GDEcZq
3. Ibidem
4. Voir « Le polyamour au Canada : étude d’une structure familiale émergente », qui s’intéresse à l’aspect légal des relations polyamoureuses dans les situations impliquant des enfants. Lien : https://bit.ly/2ucYHmy
5. Michael MacDonald, « 3 Adults in Polyamorous Relationship Declared Legal Parents by N. L. court » dans CBC News (14 juin 2018). Lien : https://bit.ly/2u2F0O2

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