Professionnels en RH recherchés pour un sondage sur le travail mobile

De nombreux employés au Canada sont des travailleurs mobiles. Le travail de ces derniers implique souvent de longs déplacements quotidiens et des absences prolongées de leur domicile pendant des semaines, des mois, voire des années pour certains. Plusieurs sont aussi appelés à voyager pour se rendre à leur travail, en revenir ou même pour se déplacer entre leurs différents bureaux. Or, cette réalité a un impact sur les travailleurs, leur famille, les employeurs et les communautés dans lesquelles ils vivent.

Pour mieux comprendre cette situation, ses conséquences au sein des ménages et des collectivités, ainsi que son influence et ses incidences sur la prospérité canadienne, l’Institut Vanier de la famille collabore avec une quarantaine de chercheurs provenant de 17 disciplines différentes et représentant 22 universités au Canada et à l’étranger, dans le cadre du partenariat En mouvement.

Cette initiative de recherche réunit une équipe de chercheurs qui mènent une étude sur les politiques et les pratiques de RH les plus utilisées pour gérer les travailleurs mobiles et répondre aux préoccupations concernant la productivité des employés, la famille et le bien-être.

L’initiative En mouvement est à la recherche de professionnels en ressources humaines assurant la gestion d’employés mobiles qui doivent s’absenter de leur domicile pendant une période prolongée dans le cadre de leur travail, pour participer à un sondage.

Pour prendre part à cette étude, deux options s’offrent à vous :

  1. Participer à une entrevue téléphonique confidentielle de moins d’une heure. Pour ce faire, veuillez contacter Kara Arnold à arnoldk@mun.ca.
     
  2. Compléter le sondage anonyme en ligne d’une durée d’environ 45 à 60 minutes.

Les résultats de notre recherche feront l’objet d’un rapport et d’un webinaire. Les participants à cette étude auront accès à des ressources qui se veulent un point de repère sur les politiques et les pratiques pour tout organisme assurant la gestion de travailleurs mobiles dans le contexte canadien. Ils pourront aussi participer à un tirage au sort pour une inscription gratuite à un cours en ligne portant sur les médias sociaux pour les professionnels en RH.

Pour plus d’information, veuillez contacter Kara Arnold : arnoldk@mun.ca.

Pour en savoir davantage au sujet du partenariat En mouvement, veuillez consulter notre page Web consacrée à ce projet, ou vous référer aux ressources suivantes : 

 


Ce projet de recherche a été examiné par le Comité interdisciplinaire sur l’éthique en recherche humaine de la Memorial University et a été jugé conforme à sa politique d’éthique. Si vous avez des préoccupations d’ordre éthique à l’égard de la recherche, comme la façon dont vous avez été traité ou vos droits en tant que participant, vous pouvez communiquer avec le président par courriel à icehr@mun.ca ou par téléphone au 709 864-2861.




Fiche infographique – Les femmes, les soins et le travail au Canada

Les soins sont une réalité qui touche le quotidien de nombreuses familles au Canada. La plupart des personnes faisant partie d’une famille ont déjà eu – ou auront – à fournir des soins à un ami ou à un proche touché par une maladie chronique, une incapacité ou un problème lié au vieillissement. Cependant, il n’existe pas d’uniformité quant à la réalité et au vécu des aidants canadiens, compte tenu des facteurs socioéconomiques, culturels et contextuels qui déterminent qui sera appelé à prodiguer des soins, quels types de soins seront requis, et quelles seront les répercussions de la coexistence des soins et du travail.

Depuis une génération, l’écart s’est resserré entre les hommes et les femmes du point de vue des aidants familiaux, mais il n’en demeure pas moins que la représentation féminine a toujours été prépondérante, ce qui s’avère encore aujourd’hui. Par ailleurs, des études ont montré que les femmes consacrent en moyenne plus de temps que les hommes aux responsabilités de soins, et qu’elles sont plus susceptibles de subir des répercussions négatives découlant de leur charge de soins.

Notre nouvelle fiche infographique sur Les femmes, les soins et le travail au Canada illustre les liens entre les soins et le travail du point de vue des femmes au Canada.

Quelques faits saillants :

  • Parmi les Canadiennes en général, 30 % des femmes affirment avoir prodigué des soins en 2012.
  • Les femmes de 45 ans ou plus estiment avoir consacré environ 5,8 années aux responsabilités de soins durant leur vie, par rapport à 3,4 années pour les hommes.
  • Les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à déclarer consacrer 20 heures ou plus par semaine à la prestation de soins (17 % et 11 %, respectivement).
  • Au Canada, environ 72 % des aidantes âgées de 45 à 65 ans occupent aussi un emploi.
  • Les femmes vivent diverses répercussions sur le plan professionnel en lien avec leur charge de soins : 30 % d’entre elles disent avoir perdu au moins une journée complète de travail, 6,4 % affirment avoir soit démissionné, soit perdu leur emploi, soit devancé leur retraite, et 4,7 % admettent avoir refusé une offre d’emploi ou une promotion.
  • Selon les estimations, les pertes salariales cumulatives des aidants se chiffraient globalement à 221 millions de dollars annuellement chez les femmes (de 2003 à 2008) à cause de l’absentéisme, de la réduction des heures de travail ou de la cessation d’emploi.
  • Parmi les femmes qui bénéficient de modalités de travail flexibles, près de la moitié (47 %) craignent d’utiliser ces options qui, selon elles, pourraient avoir des incidences néfastes sur leur cheminement professionnel.

 

Téléchargez la fiche infographique de l’Institut Vanier de la famille portant sur Les femmes, les soins et le travail au Canada.

 

Pour en savoir davantage au sujet des femmes, des soins familiaux et du travail au Canada :

 


Publié le 28 mars 2017




Faits vécus : comprendre les familles touchées par l’incarcération

Farhat Rehman

L’incarcération touche des milliers de familles au Canada. Les proches des personnes condamnées à une peine d’emprisonnement sont souvent profondément affectés par la séparation d’un fils, d’une fille, d’un frère, d’une sœur, d’un parent ou d’un autre membre de la famille. Au surplus, ils doivent généralement vivre avec les préjugés, la culpabilité ou la honte, d’autant plus si la personne condamnée souffre de troubles mentaux, une réalité qui touche plusieurs détenus et leur famille.

Lorsque mon fils a été incarcéré après sa condamnation en 2001, ma vie de famille s’est littéralement écroulée. Le gouffre du système carcéral s’est alors refermé sur lui, et le monde s’est assombri. Dès cet instant fatidique, toute lueur d’espoir s’est éteinte et nos vies ont pris un virage brutal. Notre vie de famille et nos relations familiales ont été bouleversées à jamais.

En tant que mère, je me suis mise à ruminer sans cesse, malgré moi, les raisons qui avaient poussé mon fils à commettre un acte criminel aussi grave. Pourquoi son esprit raisonne-t-il ainsi? Comment aurait-on pu éviter une telle catastrophe? Pourquoi était-il passé à travers les mailles du filet malgré autant d’années de soins en santé mentale? Comment aurais-je pu agir différemment pour prévenir ce crime qui a déchiré deux familles? Chaque fois que je lui parle ou que je lui rends visite en prison, ces pensées reviennent me hanter. Pour nous, sa famille, les répercussions des actes commis par mon fils s’alourdissent au fil du temps. Le cauchemar de la prison a gravement miné sa santé mentale, l’entraînant dans un tourbillon vertigineux devenu source constante d’inquiétude pour notre famille.

 

Le cauchemar de la prison a gravement miné sa santé mentale, l’entraînant dans un tourbillon vertigineux devenu source constante d’inquiétude pour notre famille.

 

Les impacts de l’incarcération sur les relations, les traditions et les perspectives familiales

Comme nous avons pu le constater, les visites en milieu carcéral sont parfois traumatisantes du point de vue du visiteur, qui doit d’abord se soumettre à de multiples contrôles de sécurité, notamment le scanner à ions (qui détecte la présence de drogues, mais donne souvent des résultats faux positifs). En cas de problème, le visiteur risque de ne pas être admis, au désarroi de la personne incarcérée.

L’absence de mon fils me pèse chaque fois que nous célébrons quelque chose en famille. Malgré l’ambiance festive, les rires et les bons petits plats lors des rassemblements familiaux, c’est la quintessence du bonheur qui nous échappe, mais personne n’ose en parler ouvertement.

Bien que la famille et les amis lui envoient des cartes d’anniversaire ou nous demandent de ses nouvelles, ils hésitent à aborder un sujet aussi triste au risque d’alourdir l’atmosphère. Après seize ans d’absence, les uns et les autres finissent par s’habituer à l’éloignement d’un membre de la famille, et la situation se banalise sur l’« échelle sismique » de la vie de famille.

Ces jours-ci, quand j’envisage l’avenir, je me demande si mon fils pourra bientôt opérer un virage dans sa vie. Réussira-t-il à convaincre les autorités de la sincérité de ses remords et de sa volonté de ne plus jamais récidiver? Jugera-t-on qu’il mérite d’être remis en liberté sous condition et réinséré dans la collectivité, où il pourra amorcer le long processus de guérison et de réparation des dommages causés par cette longue incarcération? Saura-t-il reprendre sa place au sein de notre famille, à qui il a manqué atrocement, mais qui a réussi à s’adapter entre-temps?

Amour et soutien pour épauler les familles

Assaillie quotidiennement par ces questionnements, j’ai la chance de bénéficier du soutien de mon entourage. Lorsque mon fils a d’abord été confronté au système de justice – et toute la famille dans son sillage –, je me suis retrouvée sur une route sans balises. Même si j’étais bien présente dans ma collectivité, je n’avais personne qui puisse réellement comprendre ce que ressent une mère dont le fils est en prison.

Même si j’étais bien présente dans ma collectivité, je n’avais personne qui puisse réellement comprendre ce que ressent une mère dont le fils est en prison.

 

En novembre 2010, j’ai fait la connaissance d’une autre mère dont le fils était incarcéré, par l’entremise d’une experte et militante communautaire rattachée au Conseil des Églises pour la Justice et la Criminologie, et aussi travailleuse en intervention d’urgence auprès de la John Howard Society (JHS). Nous nous sommes rencontrées pour la première fois en décembre 2010 dans les bureaux de la JHS : trois mères partageant leur réalité commune et leurs buts.

Cette mise en commun de nos expériences a mené à la création de l’organisme Mothers Offering Mutual Support (MOMS), un groupe de soutien à l’intention des femmes. La toute première rencontre officielle de « MOMS » a eu lieu le 15 décembre 2010. Nous nous réunissons dans les locaux de la JHS, le premier jeudi de chaque mois. La JHS nous offre gracieusement l’accès à ses locaux, ce qui nous procure un cadre privé.

Notre organisme compte désormais 45 membres, qui se disent extrêmement reconnaissantes de pouvoir, par ces rencontres, sortir un peu du trou béant dans lequel elles sont tombées quand leur enfant a été condamné à l’emprisonnement pour des motifs criminels. Nos rencontres visent à favoriser l’entraide et à trouver des avenues concrètes et constructives pour progresser. Les nouvelles venues au sein du groupe peuvent même compter sur le soutien et les conseils d’autres mères dont le fils a obtenu sa libération conditionnelle ou définitive.

De l’extérieur des murs, toute famille aimante est appelée à jouer un rôle important auprès du détenu pour lui témoigner de l’affection, le soutenir financièrement et le représenter le mieux possible, dans le but d’atténuer les conséquences durables de l’incarcération. Par l’entremise de l’organisme MOMS, nous nous entraidons pour mieux soutenir nos enfants en incarcération.

De l’extérieur des murs, toute famille aimante est appelée à jouer un rôle important auprès du détenu pour lui témoigner de l’affection, le soutenir financièrement et le représenter le mieux possible, dans le but d’atténuer les conséquences durables de l’incarcération.

 

Certes, nos réunions ne nous soustraient pas à la dure réalité de l’incarcération, mais nous pouvons nous aider mutuellement à vivre un jour à la fois. Nous avons fait des démarches pour que le système judiciaire facilite la réinsertion et l’éducation en misant sur le bien-être physique et mental des détenus, et en accompagnant nos fils et nos filles tout au long de leur peine pour mieux préparer leur avenir. Dans le cadre de ces démarches, nous avons eu l’occasion d’aborder la question des droits de la personne avec divers représentants gouvernementaux et leaders communautaires. Notre vécu et notre point de vue comme mères sont utiles pour orienter les politiques et les programmes, et nous constatons que le public est de plus en plus conscientisé à l’égard de ces questions, ce qui est encourageant.

Évidemment, à cause des préjugés et craignant pour leur sécurité, certaines mamans et leur famille hésitent à parler publiquement de ces enjeux, mais elles n’en sont pas moins épuisées par les nuits blanches et maladivement inquiètes pour leur enfant. Faudrait-il au surplus prêter flanc aux propos insensibles ou négatifs qui s’ajouteraient à la honte et à l’inquiétude?

Nous nous réunissons régulièrement parce que, en tant que mères touchées par l’incarcération, nous voulons partager notre expérience et verbaliser ce choc, cette douleur, ce déchirement. Ensemble, nous cherchons l’énergie nécessaire pour mieux comprendre et privilégier les meilleures approches susceptibles de préserver l’espoir et la santé, pour nous-mêmes et nos proches. Ces êtres chers en milieu carcéral méritent un traitement juste et humain, et c’est à cela que nous travaillons résolument, unies par notre condition de familles confrontées à l’incarcération.

 


Farhat Rehman est cofondatrice de l’organisme Mothers Offering Mutual Support (MOMS), un groupe de soutien pour femmes dont l’un des proches a été incarcéré.

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Publié le 14 mars 2017




Coup d’œil sur les soins familiaux et le travail au Canada

Il y a fort à parier qu’un jour ou l’autre, chacun sera appelé à fournir des soins à un proche, et probablement à en recevoir aussi. En règle générale, c’est aux membres de la famille que reviennent d’abord ces responsabilités, c’est-à-dire celles de fournir et d’encadrer les soins, et parfois aussi d’en payer la note.

Les familles disposent d’une étonnante capacité d’adaptation et trouvent la plupart du temps divers moyens pour mener de front leurs multiples responsabilités, obligations et engagements sur les plans familial et professionnel. Cependant, il faut parfois beaucoup de temps, d’énergie et de ressources financières pour conjuguer les soins et le travail. À cet égard, les employeurs sont appelés à jouer un rôle important pour faciliter les choses grâce à des mesures d’adaptation et en faisant preuve d’innovation et de flexibilité.

Le document intitulé Coup d’œil sur les soins familiaux et le travail au Canada s’intéresse à certains contextes familiaux et tendances qui illustrent la « réalité des soins » au pays, en soulignant l’interrelation et la corrélation entre les diverses responsabilités liées à la famille, aux soins et au travail, ainsi que les liens d’interdépendance qui les unissent.

Quelques faits saillants

  • 28 % des Canadiens (8,1 millions de personnes) disent avoir fourni des soins à un ami ou à un proche ayant un problème de santé chronique, une incapacité ou des difficultés liées au vieillissement au cours de la dernière année.
  • Les trois quarts des aidants familiaux (6,1 millions de personnes) faisaient partie de la population active durant la même période, ce qui représentait 35 % de TOUS les Canadiens en emploi.
  • La plupart des aidants interrogés (83 %) évoquent leur expérience en termes positifs et 95 % indiquent qu’ils s’accommodent plutôt bien de leurs responsabilités liées aux soins.
  • 44 % des aidants en emploi déclarent avoir manqué 8 ou 9 journées de travail en moyenne au cours des 12 derniers mois en raison de leur charge de soins.
  • Plus du tiers des jeunes aidants (36 %) disent arriver en retard au travail, devoir partir plus tôt ou prendre congé pour veiller à leurs responsabilités d’aidants.
  • Au pays, les pertes de productivité assumées par les employeurs en raison de l’absentéisme lié aux soins sont estimées à 5,5 milliards de dollars annuellement.
  • Les études ont montré que les soins bénéficient aux aidants à plusieurs égards, notamment en leur procurant un sentiment d’épanouissement personnel, en donnant un sens et un but à leurs actions, en consolidant les relations familiales et en favorisant l’empathie et l’acquisition de compétences.

 

La conciliation harmonieuse des soins et du travail dépend de la volonté de l’employeur de comprendre, de respecter et de reconnaître que les circonstances familiales de l’employé nécessitent parfois une attention soutenue. Les études ont montré que l’adoption de politiques inclusives, flexibles et adaptées bénéficie autant aux employés qu’à leur employeur, et que ces retombées sont optimales lorsque l’employé comprend bien le processus de traitement des demandes individuelles d’accommodation ou de modalités de travail personnalisées.

Un jour ou l’autre, la grande majorité des Canadiens auront probablement à fournir des soins à leur entourage. De telles responsabilités ne sont pas toujours prévisibles et exigent une disponibilité qui empiète souvent sur les heures de travail. C’est en faisant preuve d’ouverture et d’innovation pour concilier les soins et le travail par une approche flexible qu’il sera possible de favoriser le mieux-être des employés et des employeurs tout en contribuant à l’économie et à la société.

Téléchargez le document Coup d’œil sur les soins familiaux et le travail au Canada publié par l’Institut Vanier de la famille.

 

Pour en savoir davantage au sujet des soins familiaux et du travail au Canada :

 


Publié le 21 février 2017




Favoriser la santé des mères et de leur bébé en milieu carcéral

Ruth Elwood Martin, Ph. D., et Brenda Tole

Lorsqu’une amie lui a parlé d’un poste à temps partiel comme médecin de famille dans un centre correctionnel pour femmes, Ruth Elwood Martin était catégorique : travailler dans une clinique carcérale ne l’intéressait pas du tout. À ses yeux, c’était tomber au plus bas dans la profession médicale, convaincue qu’il s’agissait d’un emploi de dernier recours pour des médecins sans travail.

Elle ne sait toujours pas ce qui l’a poussée à pratiquer en milieu carcéral, mais c’est bel et bien ce qui est arrivé. À sa première journée de travail en 1994, elle se serait crue sur une autre planète, découvrant derrière les barreaux un monde tout à fait inconnu qui se dévoilait de l’intérieur, par ceux et celles qui y vivaient. En une seule journée, Ruth y a vu plus de pathologies et de diagnostics lourds qu’en une année complète dans sa pratique en médecine familiale du quartier West Side à Vancouver.

Les femmes qu’elle y a rencontrées lui ont raconté les drames de leur enfance, de leur adolescence ou de l’âge adulte. Déposant son stylo, Ruth ne pouvait qu’écouter ces histoires troublantes, tant du point de vue médical que social, témoin d’une réalité qu’elle n’aurait pas eu la force d’affronter elle-même. Cette première journée dans ses nouvelles fonctions a bouleversé sa vie : elle avait compris que sa vocation était d’exercer la médecine en milieu carcéral. Ruth s’est souvent dit que si le hasard lui avait rendu l’enfance aussi difficile qu’à ces femmes, elle aurait probablement fini exactement comme elles.

En 2003, Brenda Tole s’est vue confier le réaménagement d’un ancien centre provincial de détention pour hommes. Son mandat consistait à rouvrir un nouvel établissement à sécurité moyenne, le « Centre correctionnel pour femmes Alouette » destiné aux détenues purgeant une peine provinciale. Dans un centre de détention, le directeur de prison exerce un peu le même type d’influence qu’un directeur d’école, comme le savent pertinemment les parents d’enfants d’âge scolaire. Et le climat qui prévaut se reflète sur l’état de santé général des détenus.

Dès l’ouverture du Centre Alouette en 2004, Brenda a su donner le ton et inculquer son style au sein de l’établissement. Selon elle, il suffisait de poser la notion de respect mutuel entre le personnel et les détenues pour obtenir des résultats généralement très satisfaisants. C’est dans cette optique qu’elle a planifié et orchestré les opérations, plutôt qu’en présumant qu’un pour cent de la population carcérale était susceptible de saborder les attentes.

Brenda avait compris une chose : plus on fait confiance aux gens, plus ils le reconnaîtront et réagiront positivement. Autrement dit, accorder davantage de responsabilités aux détenues et favoriser l’engagement du personnel dans les différents projets ne pouvait qu’être bénéfique à tous.

C’est lors d’une réunion d’intervenants de la santé en vue de planifier les services de soins au Centre Alouette que Brenda a fait la rencontre de Sarah Payne, directrice des services de maternité du centre Fir Square rattaché au BC Women’s Hospital, un centre d’aide aux mères toxicomanes. Là-bas, on avait constaté les bénéfices sur la santé des bébés qui cohabitaient avec leur mère en établissement, comparativement à ceux qui en étaient séparés à la naissance((Ronald R. Abrahams et autres, « Rooming-in Compared with Standard Care for Newborns of Mothers Using Methadone or Heroin » dans Le médecin de famille canadien, vol. 53, no 10 (octobre 2007). http://bit.ly/2k4K29I)). Sarah en a profité pour évoquer auprès de Brenda la possibilité d’en faire autant au Centre Alouette, c’est-à-dire de permettre aux détenues de cohabiter avec leur nouveau-né après leur accouchement au BC Women’s Hospital, afin de favoriser l’allaitement, les soins et les rapprochements affectifs.

L’incarcération : une séparation néfaste pour la santé des nouvelles mères et de leur bébé

La proposition n’a pas paru invraisemblable à Brenda, puisque le sujet suscitait déjà un intérêt croissant dans la littérature spécialisée validée par des pairs. En effet, les études montrent que vivre une grossesse ou avoir un enfant figurent parmi les plus importants facteurs de motivation pour les détenues. À l’échelle internationale, on a constaté que les pratiques en milieu correctionnel qui favorisent les contacts entre les femmes et leur enfant entraînent des retombées positives pour les unes et les autres (évaluées notamment à partir des visites, des courriels, des enregistrements, des conversations téléphoniques et des lettres). Les enfants de mères en détention subissent effectivement des effets néfastes imputables à l’absence de leur mère ou au fait de n’avoir que très peu de contacts avec elle. Néanmoins, la cohabitation entre la mère et son enfant en milieu carcéral demeurait encore rare à l’époque au Canada, même si les bénéfices en étaient largement reconnus ailleurs dans le monde.

Les détenues ayant des enfants à charge ne sont pas des cas isolés. À l’échelle internationale, on estime que 6 % de toutes les femmes incarcérées vivent une grossesse durant leur séjour en prison((Marian Knight et Emma Plugge, « The Outcomes of Pregnancy Among Imprisoned Women: A Systematic Review » dans BJOG: An International Journal of Obstetrics and Gynaecology, vol. 112, no 11 (décembre 2005). doi.org/10.1111/j.1471-0528.2005.00749.x)). Environ 20 000 enfants seraient touchés annuellement par l’incarcération des mères au Canada((Alison Cunningham et Linda Baker (2003), Waiting for Mommy: Giving a Voice to the Hidden Victims of Imprisonment, London (Ontario), Centre for Children and Families in the Justice System.)), où le nombre restreint de centres correctionnels accroît l’éloignement géographique entre les mères et leur enfant ainsi que leur famille.

Dans la plupart des pays du monde, il est de pratique courante de transférer les détenues qui accouchent pendant leur détention vers une unité mère-enfant en milieu carcéral. D’après les rapports publiés à cet égard, de tels services existent dans 22 pays, notamment en Angleterre, au pays de Galles, en Australie, au Brésil, au Danemark, en Finlande, en Allemagne, en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Russie, en Espagne, en Suède, en Suisse, dans certains États américains, au Kirghizistan, au Ghana, en Égypte, au Mexique, en Inde et au Chili((Helen Fair, « International Profile of Women’s Prisons » dans World Prison Brief (7 février 2008). http://bit.ly/2knx0BM))((Kiran Bedi (2006), It’s Always Possible: Transforming One of the Largest Prisons in the World, New Delhi, Stirling Paperbacks.))((Women’s Prison Association, « Mothers, Infants and Imprisonment: A National Look at Prison Nurseries and Community-Based Alternatives » dans Institute on Women & Criminal Justice (mai 2009). http://bit.ly/2hwPK0L)).

Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’allaitement bénéficie à la fois à la mère et au nourrisson, et c’est l’une des raisons justifiant la cohabitation des détenues avec leur nouveau-né((Organisation mondiale de la santé, « Alimentation du nourrisson et du jeune enfant » dans Aide-mémoire (juillet 2015). http://bit.ly/29kGb3r)). Les experts internationaux en santé recommandent l’allaitement comme unique source d’alimentation des bébés jusqu’à l’âge de six mois, si possible, et à la demande par la suite jusqu’à l’âge de deux ans. Les bébés qui ne sont pas allaités sont plus à risque de souffrir de diabète, d’allergies ou d’infections respiratoires ou gastro-intestinales((Santé Canada (2013), La nutrition du nourrisson né à terme et en santé : Recommandations de la naissance à six mois. Énoncé conjoint de Santé Canada, de la Société canadienne de pédiatrie, des Diététistes du Canada et du Comité canadien pour l’allaitement. http://bit.ly/2jVMQDZ)).

Outre les bienfaits nutritifs et pour la santé qui sont largement connus, certaines études ont montré que l’allaitement peut contribuer au développement psychosocial((Grace S. Marquis, « Impacts de l’allaitement sur le développement psychosocial et affectif du jeune enfant : commentaires sur Woodward et Liberty, Greiner, Pérez-Escamilla, et Lawrence» dans Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants (mars 2008). http://bit.ly/2kW4yXe)) en raison du lien mère-enfant que favorisent la proximité physique, le contact visuel et la qualité de l’alimentation. Or, il faut nécessairement que la mère et son nourrisson cohabitent en permanence pour pouvoir commencer et poursuivre l’allaitement à la demande.

Les mères qui retournent en prison sans leur bébé après la naissance sont souvent invitées à prendre des inhibiteurs de la lactation et, dans bien des cas, des antidépresseurs. Dans un tel contexte, plusieurs d’entre elles éprouvent un immense chagrin et une grande culpabilité, jusqu’au découragement et au désespoir. Pour surmonter ces difficultés, il n’est pas rare qu’elles se tournent vers la consommation de drogues.

Des unités mère-enfant pour favoriser le bien-être des mères détenues et de leur bébé

En 2005, Brenda a posé la question suivante à Ruth : « En tant que médecin de la prison, que diriez-vous de permettre aux mères de revenir ici avec leur bébé après l’accouchement à l’hôpital? » C’était l’une des idées les plus brillantes que Ruth ait entendues depuis longtemps, et elle a fait en sorte d’élargir sa pratique en milieu carcéral pour donner divers conseils relativement aux nourrissons, fournir de l’aide à l’allaitement et procéder à l’examen des nouveau-nés.

C’est ainsi que le Centre Alouette s’est doté d’une unité mère-enfant axée sur le mieux-être des nourrissons, notamment grâce à divers partenariats et collaborations avec d’autres ministères et organismes communautaires. Ainsi, la Direction générale des services correctionnels, l’équipe soignante du Centre Alouette, le personnel carcéral (à la fois la direction et l’équipe de première ligne) de même que d’autres représentants des ministères provinciaux ont convenu de favoriser la cohabitation des mères et de leur bébé au Centre Alouette après l’accouchement, sur recommandation du BC Women’s Hospital et avec l’accord du ministère de l’Enfance et du Développement de la famille, celui-ci ayant le dernier mot en ce qui concerne le placement de l’enfant.

Une équipe multidisciplinaire a donc été mise sur pied pour évaluer le placement des mères et de leur enfant en centre de détention, réunissant divers représentants du BC Women’s Hospital, de l’équipe de direction et de soins du Centre Alouette, ainsi que du ministère de l’Enfance et du Développement de la famille. Dans le cas de mères autochtones, les décisions étaient prises conjointement avec les collectivités autochtones concernées, au besoin. Les mères et leur famille ont été impliquées à toutes les étapes du processus. Par ailleurs, les services prénataux et postnataux du centre Fir Square à l’intention des mères ont permis de consolider la confiance de ces dernières dans leur rôle parental tout en les aidant à mieux planifier leur avenir ainsi que celui de leur bébé. Tous les contrôles pertinents ont été mis en œuvre pour s’assurer que les mères et leur bébé bénéficient d’un cadre sécuritaire et positif au Centre Alouette, avec la coopération des mères elles-mêmes, des autres détenues et du personnel carcéral.

À partir de ce moment, les détenues ayant accouché et souhaitant prendre soin de leur enfant ont été autorisées à cohabiter avec leur nourrisson et à s’en occuper à l’intérieur des murs, sous réserve d’une autorisation du Ministère. Pour la durée de cette initiative (soit de 2005 à 2007), treize bébés sont nés de mères détenues, dont neuf ont cohabité en milieu carcéral avec leur mère, et ce, jusqu’à sa libération. Huit nourrissons ont été allaités pendant la période d’incarcération de la mère, et le plus long séjour d’un bébé en prison a duré quinze mois. La santé et le développement des bébés étaient suivis par les infirmières en santé publique des services communautaires, les soignants du Centre Alouette ainsi que les travailleurs sociaux du Ministère.

Au moment de leur libération, la plupart des mères et leur bébé ont été dirigés vers une résidence supervisée par la Fraser Health Authority, qui offrait des services de soutien aux femmes ayant des antécédents en toxicomanie. Les mères et leur enfant y ont été pris en charge au cours d’un séjour visant à faciliter la transition des mères au sein de la collectivité.

Cette initiative concertée avec le BC Women’s Hospital a exercé une influence positive déterminante sur les mères elles-mêmes, mais aussi sur le personnel carcéral, sur les autres détenues ainsi que sur les équipes des ministères et des organismes partenaires du Centre Alouette.

Les unités mère-enfant : pour faciliter l’engagement maternel

Au début, les autres organismes et ministères ont semblé surpris et méfiants devant ce projet de cohabitation des nouveau-nés avec leur mère en milieu carcéral. Les équipes du Centre Alouette et du BC Women’s Hospital ont pris le temps d’organiser de nombreux échanges pour tous les intervenants afin de favoriser les chances de réussite de cette initiative.

Certains se sont d’abord montrés réticents à l’idée d’accorder un tel « privilège » aux mères détenues, reléguant ainsi au second plan les droits de l’enfant de bénéficier de la présence de sa mère pour favoriser l’allaitement et renforcer les liens affectifs et d’appartenance. Cependant, les attitudes ont évolué peu à peu, la méfiance et les réticences cédant le pas progressivement à des sentiments plus ouverts et bienveillants. Les organismes communautaires se sont dits prêts à fournir des services de soutien aux enfants et aux mères en milieu carcéral. Grâce à une telle collaboration, le Centre Alouette n’a pas eu à concevoir de nouveaux programmes et services ciblés pour le milieu carcéral.

Quant aux mères qui bénéficiaient de cette initiative, elles se disaient très heureuses et reconnaissantes de pouvoir continuer d’allaiter leur bébé et d’en prendre soin au sein de l’établissement de détention. Par l’entremise d’un organisme communautaire, elles ont eu l’occasion de participer à des ateliers d’éducation parentale offerts par des infirmières en santé publique et par un représentant du Ministère. Elles ont aussi collaboré au suivi médical de leur bébé par le médecin du Centre Alouette pour évaluer la santé et la sécurité de l’enfant. Par ailleurs, plusieurs mères ont été autorisées à séjourner sous surveillance au sein de la collectivité, avant et après la naissance de leur bébé, pour participer à divers programmes offerts par des organismes communautaires qui étaient prêts à les accueillir.

Toutefois, la présence de nouveau-nés au Centre Alouette a réveillé de pénibles souvenirs chez d’autres femmes qui n’avaient pas eu la chance de cohabiter avec leur enfant. Le rappel de cette séparation a fait resurgir un grand vide chez elles. En revanche, un sentiment généralisé d’espoir s’est aussi propagé à toute la population carcérale et le climat au sein de l’établissement s’en est trouvé amélioré à plusieurs égards. Dans le cadre d’un projet de recherche participatif sur la santé en milieu carcéral, plusieurs détenues ont accepté de partager leur expérience par écrit, et leurs propos ont été ultérieurement repris dans un ouvrage intitulé Arresting Hope((Ruth Elwood Martin, Mo Korchinski, Lyn Fels et Carl Leggo (dir.) (2014), Arresting Hope: Women Taking Action in Prison Health Inside Out, Inanna Publications.)).

Enfin, plusieurs des détenues ont été touchées d’une manière ou d’une autre par l’implication des divers ministères et organismes, la plupart d’entre elles ayant jusque-là perdu à peu près toute confiance envers les instances gouvernementales en raison de leur parcours antérieur. Devant les efforts concertés de ces organismes pour permettre la cohabitation des mères avec leur bébé, certaines ont changé la perception qu’elles avaient à leur endroit. Des détenues ont même manifesté leur intérêt à collaborer avec ces organismes pour reprendre contact avec leurs propres enfants, ou à se prendre en main pour leur assurer une existence meilleure.

En présence de ces mères si empressées auprès de leur bébé pendant leur détention – tous deux étant appelés à recouvrer ensemble leur liberté –, plusieurs ont eu le sentiment renouvelé que cette initiative servait bien plus que les droits des enfants : c’était tout simplement la bonne chose à faire.

La légitimité des unités mère-enfant confirmée par la Cour suprême de la C.-B.

En 2008, lorsque Brenda a quitté le Centre Alouette pour partir à la retraite, la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B. a décidé de fermer l’unité mère-enfant du centre de détention. Ayant accouché après la fermeture de l’unité, les détenues Amanda Inglis et Patricia Block ont contesté cette décision devant les tribunaux et la cause s’est rendue jusqu’en Cour suprême de la C.-B., en mai 2013, au terme de cinq années de recours judiciaires. Pendant le témoignage convaincant des deux plaignantes, Patricia a notamment relaté au tribunal que pas moins de cinq personnes différentes s’occupaient de sa fille pendant qu’elles étaient séparées l’une de l’autre, ainsi que toutes les difficultés rencontrées pour poursuivre l’allaitement pendant son incarcération.

Elle a raconté qu’à un certain moment, la mère de la famille d’accueil qui s’occupait de sa fille avait cessé d’utiliser le lait maternel que Patricia avait tiré pour son enfant, craignant que « ce ne soit pas du bon lait ». Patricia avait alors dû en informer le Ministère, qui avait ordonné à la mère de la famille d’accueil de nourrir le bébé avec le lait maternel. Seule dans sa cellule à tirer son lait pour son bébé qui était confié à des proches, Patricia admettait trouver un tout autre sens au dicton anglais selon lequel « rien ne sert de pleurer sur le lait renversé » (It’s no use crying over spilt milk.).

En décembre 2013, dans l’affaire Inglis c. la Colombie-Britannique (ministère de la Sécurité publique), la juge Carol Ross statuait que la fermeture de l’unité mère-enfant portait préjudice aux mères et aux bébés touchés par une telle décision en contravention de l’article 7 de la Charte relativement à la sécurité de la personne, et que la violation de ces droits contrevenait aux principes de justice fondamentale. Dans sa décision, le tribunal affirmait par ailleurs que la fermeture de l’unité était discriminatoire en vertu du paragraphe 15(1) de la Charte, portant sur le droit à l’égalité pour les membres des groupes en cause, nommément les mères purgeant une peine provinciale qui souhaiteraient cohabiter avec leur bébé pendant leur emprisonnement, ainsi que les bébés de ces mères.

En l’occurrence, la juge demandait au gouvernement de la Colombie-Britannique d’appliquer les dispositions réglementaires de la Correction Act Regulation conformément aux exigences de l’article 7 et du paragraphe 15(1) de la Charte, en lui allouant un délai de six mois pour se conformer aux directives de la Cour et remédier à la situation jugée inconstitutionnelle((Inglis v. British Columbia (Minister of Public Safety), 2013 BCSC 2309 (SC), H.M.J. Ross. http://bit.ly/2jiUVk0)).

Des lignes directrices pour favoriser l’instauration de programmes au Canada

En mars 2014, le CCPHE (Collaborating Centre for Prison Health and Education) organisait une réunion de travail de deux jours à l’Université de la Colombie-Britannique dans le but d’énoncer des lignes directrices fondées sur des pratiques exemplaires éprouvées, en vue de faciliter la création d’unités mère-enfant partout au Canada. Les experts ont donc été invités à s’exprimer dans le cadre de quatre panels axés respectivement sur les droits de l’enfant, le contexte correctionnel, les programmes et les processus, ainsi que l’évaluation.

Pour élaborer les lignes directrices, divers délégués d’une trentaine d’organismes avaient été choisis pour prendre part à cette réunion, entre autres de la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B., du Service correctionnel du Canada, de l’organisme New Zealand Corrections, ainsi que de l’initiative « Women in2 Healing » (qui représente d’ex-mères détenues).

Sarah Payne a par la suite été mandatée par le CCPHE pour ébaucher un cadre directeur à partir des conclusions de la rencontre. Mme Payne s’en est remise à la méthode d’« analyse du contenu » pour faire en sorte que tous les thèmes évoqués dans le cadre de la réunion soient repris dans les nouvelles lignes directrices. Enfin, les diverses ressources et études internationales présentées par les experts durant la réunion ont aussi été soumises à l’examen.

Les lignes directrices qui résultent de ce processus sont fondées sur 16 principes directeurs et pratiques exemplaires considérés comme essentiels pour assurer la santé optimale de l’enfant et de la mère dans un centre de détention, en tenant compte notamment des particularités du contexte correctionnel, de la grossesse, de la naissance, de l’éducation, des soins en milieu hospitalier et carcéral, de la planification en vue d’une libération et de l’engagement des partenaires communautaires. Les délégués de la Direction générale des services correctionnels de la C.‑B. ainsi que du Service correctionnel du Canada qui étaient présents à la rencontre de concertation ont fait en sorte d’intégrer les principes et les pratiques exemplaires de ces lignes directrices à même les politiques et les procédures de leurs organismes respectifs.

Évaluation rétroactive pour évaluer le projet d’unité mère-enfant

La création de l’unité mère-enfant au Centre Alouette avait été guidée par la nécessité de faire cohabiter les bébés avec leur mère de retour au centre de détention, un principe réitéré par la Cour suprême de la C.‑B. en 2013, qui jugeait inconstitutionnel de les séparer. À l’instar du programme fédéral et d’autres programmes aux États-Unis, le « nouveau » programme provincial de la C.‑B. est actuellement fondé sur la prémisse que les mères détenues qui obtiennent une telle permission bénéficient d’un privilège plutôt que d’un droit. Ces dernières sont tenues de faire une demande et de se conformer à un processus d’approbation qui s’avère long, éprouvant et laborieux.

Il y a actuellement quelques cas de cohabitation de mères avec leur enfant dans certains centres correctionnels fédéraux au Canada. Cependant, la cohabitation des mères et de leur nouveau-né est encore une affaire complexe dans les établissements de détention provinciaux, malgré la réouverture d’une unité mère-enfant modernisée au Centre Alouette en 2014. Si l’on souhaite améliorer la santé des mères et des nouveau-nés en milieu carcéral au Canada, il faudra consacrer des efforts supplémentaires pour conscientiser les gens et mieux comprendre les impacts permanents pour la santé ainsi que les incidences culturelles, épigénétiques et légales qui découlent du choix de séparer la mère et son enfant à la naissance.

Dix ans après le projet d’unité mère-enfant instauré au Centre Alouette, soit de 2005 à 2007, une évaluation de suivi est en cours. Par l’entremise d’entrevues de fond avec les mères dont les enfants ont séjourné au Centre Alouette, ce processus cherche à mieux comprendre leur expérience et à évaluer l’état actuel de santé et de développement social de leur enfant.

Jusqu’ici, toutes les mères interviewées soutiennent que la décision de cohabiter avec leur bébé en prison a transformé leur vie. Pour chacune d’entre elles, les moments partagés avec leur enfant au Centre Alouette, en matière de qualité et de quantité, ont indéniablement influencé positivement et à long terme les liens mère-enfant. Toutes ces mères disent entretenir désormais des relations très étroites avec leur enfant, et c’est avec empathie et bienveillance qu’elles n’hésitent pas à évoquer toutes leurs qualités.

 


Ruth Elwood Martin, Ph. D., est professeure clinicienne à l’École de santé publique et des populations de l’Université de la Colombie-Britannique. En 2015, elle a reçu le Prix du Gouverneur général en commémoration de l’affaire « personne ». 

Brenda Tole a dirigé le Centre correctionnel pour femmes Alouette, de l’ouverture de l’établissement en 2004 jusqu’à sa retraite en 2008.

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Publié le 7 février 2017




Le débat canadien sur la « fessée » et la violence envers les enfants

Kathy Lynn

Si les familles évoluent au fil des générations, il en va de même des courants de pensée au sujet de la parentalité, des enfants et des normes sociales en matière de discipline. Même s’il persiste toujours un écart entre ce que les uns et les autres considèrent comme acceptable, il n’en demeure pas moins que l’approche parentale a considérablement évolué depuis quelques générations. En effet, le style très autoritaire d’autrefois a graduellement cédé le pas à l’idée plus modérée selon laquelle les enfants, en tant qu’individus ayant des droits fondamentaux, méritent d’être traités comme tels plutôt que comme des biens de propriété.

Or, malgré cette évolution sur le plan sociétal, la « fessée((Dans ce texte, le terme « fessée » s’entend du « châtiment corporel » et du recours à la force physique « punitive » envers un enfant.)) » comme forme de violence punitive bénéficie néanmoins d’une protection légale en vertu de l’article 43 du Code criminel du Canada, que l’on nomme parfois la « loi sur la fessée ». Le libellé de l’article 43 se lit comme suit :

Tout instituteur, père ou mère, ou toute personne qui remplace le père ou la mère, est fondé à employer la force pour corriger un élève ou un enfant, selon le cas, confié à ses soins, pourvu que la force ne dépasse pas la mesure raisonnable dans les circonstances. L.R.C. (1985), ch. C-46

Ce moyen de défense est apparu pour la première fois dans le Code criminel en 1892, et la teneur des dispositions est restée à peu près la même depuis((Laura Barnett, « La loi et le châtiment corporel : l’article 43 du Code criminel » dans Service d’information et de recherche parlementaires (20 juin 2008). http://bit.ly/2dvFIgj)). Le débat sur le bien-fondé de l’article 43 suscite l’intérêt et les discussions depuis les années 70, voire avant, mais les dispositions demeurent toujours en vigueur.

Les tribunaux et la « fessée »

Les dispositions de l’article 43 ont été plusieurs fois remises en question depuis une trentaine d’années. En 1998, la Canadian Foundation for Children, Youth and the Law a intenté une poursuite en justice fondée sur des questions de droit devant de la Cour supérieure de l’Ontario, en contestant la constitutionnalité de l’article 43 du Code criminel au motif qu’il violerait la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant.

La Cour supérieure de l’Ontario a toutefois rejeté ce recours, tout comme la Cour d’appel de l’Ontario. Malgré cela, le gouvernement déclarait alors que la force physique ne devrait plus être considérée comme une méthode normative de punition. Le dossier s’est finalement retrouvé devant la Cour suprême du Canada qui considère, dans son jugement rendu en janvier 2004, que l’article 43 n’empiète pas sur les dispositions de la Charte. Toutefois, la Cour suprême énonce une série de limites légales (qui ne figurent pas dans le Code criminel) au sujet du châtiment corporel :

  • Seuls les parents peuvent employer une force légère pour corriger un enfant dans certaines circonstances.
  • Les enseignants peuvent employer une force raisonnable « pour expulser un enfant de la classe ou pour assurer le respect des directives, mais pas simplement pour infliger un châtiment corporel à un enfant ».
  • Le châtiment corporel ne saurait être justifié pour corriger un enfant de moins de deux ans ou un adolescent.
  • Le recours à la force contre un enfant de tout âge qui serait « incapable de tirer une leçon de la force employée contre lui en raison d’une déficience ou de quelque autre facteur contextuel » n’est pas protégé.
  • La correction comportant l’utilisation d’un objet ou encore des gifles ou des coups à la tête est déraisonnable.
  • La conduite dégradante, inhumaine ou préjudiciable n’est pas protégée, y compris tout comportement qui cause ou risque de causer un préjudice.
  • L’emploi d’une force légère ayant un effet transitoire et insignifiant pour infliger une correction se soustrait aux sanctions pénales.
  • Le recours à la force physique sert à « infliger une correction, ce qui exclut la conduite résultant de la frustration, de l’emportement ou du tempérament violent du gardien ».
  • La gravité de l’événement déclencheur n’est pas pertinente.
  • La question relative à ce qui est « raisonnable dans les circonstances » doit être examinée en fonction du contexte et de toutes les circonstances de l’affaire((« What’s the Law? » dans Corrine’s Quest. (Page consultée le 27 septembre 2016). http://bit.ly/2dwYIJ2)).

Le contexte juridique actuel entraîne une certaine confusion et des situations conflictuelles en raison des contradictions entre la définition de voie de fait qui prévaut en droit criminel, et celle de violence envers les enfants dans les textes juridiques provinciaux et territoriaux, comme le souligne l’Association pour la santé publique de l’Ontario :

« […] une compétence provinciale ou territoriale en matière de bien-être de l’enfance peut enquêter sur un rapport de mauvais traitements qu’un parent inflige à un enfant, conclure que l’enfant est en situation de danger au sein de sa famille et le prendre en charge. La police peut alors porter une accusation de voie de fait. Toutefois, l’article 43 offre aux parents un moyen de se défendre contre une telle accusation. Cela a entraîné des situations qui semblent défier toute logique : la définition d’“enfant ayant besoin de protection” en vertu des lois provinciales et territoriales mène à la prise en charge de l’enfant, mais la protection offerte aux parents en vertu de l’article 43 du Code criminel entraîne leur acquittement des accusations de voies de fait. »

Sur le front législatif, plusieurs recours ont aussi été intentés pour faire abroger ou modifier l’article 43. Depuis 1994, dix-sept projets de loi émanant de députés ont été déposés au Parlement, et jusqu’ici, tous se sont soldés par un échec. La sénatrice Céline Hervieux-Payette a elle-même présenté plusieurs projets de loi, lesquels sont chaque fois morts au feuilleton à différentes étapes de lecture, soit parce que la Chambre avait été prorogée ou que des élections avaient été déclenchées((Coalition sur les punitions corporelles données aux enfants et aux adolescents, « Punitions corporelles : Dernières nouvelles No 16 » dans Déclaration conjointe sur les punitions corporelles données aux enfants et aux adolescents (mars 2016). (Page consultée le 27 septembre 2016). http://bit.ly/2cWBmee)).

D’autres pressions pour abroger l’article 43 proviennent aussi de la scène internationale, notamment depuis que le Canada est signataire de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant. En effet, l’article 2 de la Convention prévoit que les signataires « prennent toutes les mesures appropriées pour que l’enfant soit effectivement protégé contre toutes formes de discrimination ou de sanction motivées par la situation juridique, les activités, les opinions déclarées ou les convictions de ses parents, de ses représentants légaux ou des membres de sa famille((Nations Unies, « Convention relative aux droits de l’enfant », dans Recueil des traités (20 novembre 1989). http://bit.ly/1PyWkAm)) ».

Même si le Canada allègue avoir pris des mesures en vue de respecter les exigences de la Convention, le Comité des droits de l’enfant sous l’égide des Nations Unies l’enjoint à interdire tout châtiment corporel envers les enfants en milieu scolaire ou familial, et à révoquer l’article 43 du Code criminel. Malgré cela, aucune démarche concrète n’a encore été entreprise en ce sens et les textes de loi demeurent inchangés. À ce jour, 51 pays ont déjà choisi d’interdire les punitions corporelles infligées aux enfants en tout temps et en tout lieu.

Plus récemment, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) recommandait elle aussi l’abolition de l’article 43 dans le libellé de la sixième recommandation de son rapport final, qui compte quatre-vingt-quatorze appels à l’action : « La Commission croit que les châtiments corporels sont des reliques d’un passé révolu qui n’ont plus leur place dans les écoles et les foyers canadiens((Commission de vérité et réconciliation du Canada, « Pensionnats du Canada : les séquelles » dans Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (décembre 2015).)). » Depuis, le gouvernement fédéral a déclaré qu’il endossait tous les appels à l’action énoncés dans le rapport de la CVR.

« […] les châtiments corporels sont des reliques d’un passé révolu qui n’ont plus leur place dans les écoles et les foyers canadiens. »

– Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada

 

 

Des études sur « la fessée »

De vastes travaux de recherche ont été entrepris autour de la question des châtiments corporels infligés aux enfants. En juin 2016, Elizabeth Gershoff, professeure agrégée à l’University of Texas d’Austin, ainsi qu’Andrew Grogan-Kaylor, professeur agrégé en travail social à l’University of Michigan, ont publié une recension des écrits sur les punitions corporelles infligées aux enfants, à partir d’un vaste corpus d’études sur la question. Ils ont constaté que les différentes études concordent sur le fait que la fessée est au mieux inefficace, et entraîne dans les pires cas des conséquences néfastes pour les enfants((Elizabeth Gershoff et Andrew Grogan-Kaylor, « Spanking and Child Outcomes: Old Controversies and New Meta-Analyses » dans Journal of Family Psychology, vol. 30, no 4 (juin 2016). doi:10.1037/fam0000191)).

Plusieurs méta-analyses ont d’ailleurs montré que la fessée, outre qu’elle accentue le comportement agressif des enfants, augmente aussi les risques de troubles mentaux à l’âge adulte, nuit aux relations parents-enfants, et favorise les comportements délinquants ou criminels à l’âge adulte((Elizabeth Gershoff, « Corporal Punishment by Parents and Associated Child Behaviors and Experiences: A Meta-Analytic and Theoretical Review » dans Psychological Bulletin, vol. 128, no 4 (juillet 2002). doi:10.1037//0033-2909.128.4.539)). D’autres études montrent que la violence « punitive » est susceptible de se transformer progressivement en maltraitance envers les enfants((Joan Durrant et autres, « La violence punitive envers les enfants au Canada », dans Centre d’excellence pour la protection et le bien-être des enfants (31 mars 2006). http://bit.ly/2dvwx1B)).

Les données de recherche révèlent que la violence physique envers les enfants est inefficace, et qu’au-delà de la douleur et de la peur qu’ils ressentent, les enfants ne comprennent pas pourquoi on leur demande d’agir autrement. Des études ont montré que les enfants ont besoin d’intérioriser les motifs qui justifient d’adopter un comportement adéquat((Elizabeth Gershoff, « Spanking and Child Development: We Know Enough Now to Stop Hitting Our Children » dans Child Development Perspectives, vol. 7, no 3 (10 juillet 2013). doi:10.1111/cdep.12038)). Or, la fessée leur montre à bien se tenir pour éviter une autre correction. Cependant, dès que la menace de la violence punitive disparaît, l’enfant n’a plus de motivation à bien se comporter. Dans certains cas, les enfants en viennent à considérer que la violence envers les autres est une façon de régler les problèmes. Enfin, les comportements violents contribuent éventuellement à miner la cohésion familiale.

L’avenir de « la fessée » au Canada

Les données probantes montrent bien que la violence physique n’enseigne aucunement aux enfants les fondements d’un bon comportement. Bien entendu, il convient de leur faire comprendre qu’ils sont responsables de leurs gestes, mais il s’avère plus pertinent de leur montrer à se contrôler, à exprimer leurs émotions et à demander de l’aide, tout en leur présentant un modèle de rôle positif. Les parents jouent un rôle important dans la socialisation des enfants, en leur enseignant comment certains gestes et comportements sont inacceptables et en les aidant à acquérir certaines compétences pour bien fonctionner en société.

Bref, la fessée ne contribue aucunement à préparer les enfants à devenir des adultes raisonnables, aptes et participatifs. La loi devrait interdire la violence envers les enfants, plutôt que de lui servir de cadre. Nous savons tous qu’il existe des moyens plus efficaces et bienveillants d’élever les enfants pour en faire de jeunes adultes responsables.

 

Corinne Robertshaw : une défenseure engagée

Avocate pour le gouvernement fédéral dans les années 70, Corinne Robertshaw s’est intéressée à la problématique des blessures et des décès d’enfants provoqués par les parents. Elle en est venue à la conclusion que l’article 43, qui procure une protection légale au motif d’agression envers les enfants, était notamment en cause dans de tels cas. Elle a publié une étude sur les décès d’enfants causés par des châtiments corporels (Document de travail sur la protection de l’enfance au Canada, février 1981).

Corinne Robertshaw a pris sa retraite en 1990 et a consacré le reste de sa vie à promouvoir l’abrogation de l’article 43. Elle a entre autres mis sur pied un comité national multidisciplinaire pour mobiliser les Canadiens autour de cet enjeu et consolider l’argumentaire et les données probantes justifiant la révocation de cet article de loi. Mme Robertshaw est décédée en janvier 2013. L’initiative Corinne’s Quest: End Physical Punishment of Children a été créée pour poursuivre son œuvre et honorer sa mémoire.

 


Kathy Lynn est auteure et conférencière dans le domaine de la parentalité, et présidente de l’initiative Corinne’s Quest.

Cet article a été révisé par Rina Arseneault, C.M., directrice adjointe du Centre Muriel-McQueen Ferguson pour la recherche sur la violence familiale (MMFC) de l’Université du Nouveau-Brunswick.

Publié le 15 novembre 2016

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L’accompagnement à distance pour favoriser la résilience au foyer

En matière de santé mentale et de bien-être, chacun s’efforce de trouver un équilibre pour soi-même et sa famille. Un jour ou l’autre, la plupart des ménages sont néanmoins affectés plus ou moins directement par des problèmes de santé mentale, à divers degrés. Les enfants n’y font pas exception puisqu’on estime qu’un cinquième des enfants d’âge scolaire vivent avec un trouble mental, comportemental ou neurodéveloppemental((Ann Douglas (2015). Parenting Through the Storm, Toronto, HarperCollins.)).

Pour soutenir les enfants touchés par ces difficultés et pour favoriser leur résilience, il est primordial d’intervenir rapidement grâce à des soins de qualité fondés sur l’expérience clinique. Cependant, il est parfois difficile de concilier la situation particulière de certaines familles avec la prestation de services en personne. En effet, le temps d’attente pour obtenir des soins cliniques, l’éloignement géographique ainsi que la crainte de préjugés réels ou éventuels compliquent l’accès à des services appropriés.

Ces difficultés affectent tout particulièrement les familles des militaires, où l’un des parents est souvent assujetti à un horaire imprévisible qui suppose davantage de déplacements, d’éloignement, de perturbations dans la routine, de transitions et de stress que chez leurs homologues civils. Du reste, les familles des militaires éprouvent souvent des difficultés à obtenir des soins continus pour leurs enfants, en raison de leur mobilité accrue et des déménagements fréquents((Heidi Cramm et autres. « L’état actuel de la recherche sur les familles des militaires » dans Transition (19 janvier 2016), http://bit.ly/20IAr8u.)).

La flexibilité pour faciliter les soins en santé mentale auprès des familles

En milieu clinique, il existe de nombreux programmes et mesures de soutien en santé mentale pour les jeunes, mais plusieurs n’offrent pas la flexibilité nécessaire pour permettre aux familles d’aider leurs enfants sans délaisser les autres responsabilités familiales et professionnelles. Souvent, l’offre de services en santé mentale convient plutôt mal à l’horaire des enfants d’âge scolaire, et les absences répétées pour assister régulièrement à des rendez-vous en clinique risquent d’entraver le rendement scolaire des enfants ou encore leurs relations sociales avec les amis et les pairs.

Pour plusieurs parents, il est parfois difficile, voire impossible, de s’absenter du travail pour accompagner leur enfant à un rendez-vous en personne, soit parce que leur milieu de travail n’offre pas une telle flexibilité, soit en raison des conséquences financières pour la famille. En effet, près de 70 % des familles comptant un couple avec au moins un enfant de moins de 16 ans sont des familles à deux revenus. Dans près des trois quarts de ces couples, les deux parents travaillent à temps plein((Sharanjit Uppal. « Profils d’emploi des familles avec enfants » dans Regards sur la société canadienne (24 juin 2015), no 75-006-X au catalogue de Statistique Canada, http://bit.ly/2dqiuZH.)). Dès lors, les absences pour assister à de tels rendez-vous se font particulièrement sentir dans certaines familles monoparentales. Chez les familles des militaires, compte tenu des déploiements et de l’importante mobilité, la flexibilité devient un facteur primordial pour assurer le soutien nécessaire aux enfants.

Strongest Families Institute : la famille au cœur des services en santé mentale

Fondé en 2011, le Strongest Families Institute (SFI) est un organisme sans but lucratif qui fournit du soutien en santé mentale auprès des enfants selon leurs besoins particuliers et ceux de leur famille, et ce, en utilisant une approche flexible, éprouvée en clinique et exempte de préjugés. Fondés sur les conclusions de six années d’études au Centre de recherche en santé familiale du IWK Health Centre à Halifax (Nouvelle-Écosse), les programmes et modules du SFI sont désormais accessibles dans l’ensemble du pays. Les services du SFI ont été reconnus à l’échelle nationale au titre des avantages sociaux par la Commission de la santé mentale du Canada (en 2012), et le SFI s’est vu décerner le Prix principal Encana de la Fondation des Prix Ernest C. Manning (en 2013).

Les programmes du SFI sont axés sur la famille, dans le cadre d’une approche favorisant la participation directe des membres de la famille tout au long du processus. De fait, la famille joue un rôle souvent très important dans la qualité des soins en santé mentale puisqu’elle bénéficie d’un point de vue privilégié vis-à-vis de la condition particulière de l’enfant, ce qui lui permet d’offrir une précieuse rétroaction aux fournisseurs de services pendant le processus d’accompagnement.

Favoriser la résilience par le transfert de compétences… à distance

Les programmes du SFI misent sur l’apprentissage basé sur les compétences, où les diverses compétences favorisant la santé mentale et la résilience sont transmises par l’entremise de modules éducatifs axés sur la psychologie, afin d’aider les familles à gérer les difficultés qui sont liées soit à des problèmes comportementaux (ex. : refus d’écouter, irritabilité, accès de colère, agressivité, déficience de l’attention, hyperactivité), soit à l’anxiété (ex. : angoisse de séparation, craintes généralisées, sociales ou spécifiques).

Le SFI privilégie une méthode unique d’accompagnement à distance, en misant sur les technologies pour soutenir directement les familles par téléphone ou par Internet, dans le confort, l’intimité et la convivialité de leur foyer((Patricia Lingley-Pottie et Patrick J. McGrath (2008). « Telehealth: A Child-Friendly Approach to Mental Health Care Reform » dans Journal of Telemedicine and Telecare, vol. 14, p. 225–226, doi:10.1258/jtt.2008.008001.)). Des études ont montré que l’accompagnement à distance peut engendrer d’importantes améliorations pour les enfants ayant reçu un diagnostic lié à l’anxiété ou ayant un comportement perturbateur((Patrick J. McGrath et autres (2011). « Telephone-Based Mental Health Interventions for Child Disruptive Behavior or Anxiety Disorders: Randomized Trials and Overall Analysis » dans Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, vol. 50, no 11, p. 1162–1172, doi:10.1016/j.jaac.2011.07.013.)).

« Mon accompagnateur m’a fait découvrir plusieurs compétences fort utiles, particulièrement dans le contexte de la vie de famille toujours changeante des militaires. Il nous a aidés à affronter plusieurs difficultés. Mon enfant est devenu plus patient et plus accessible. Il a appris à contenir son stress quand son père s’absente (en déploiement). À l’école, ses notes et son comportement s’améliorent aussi. Les épisodes se font plus rares, et les enseignants l’ont aussi remarqué. »

– Parent d’un enfant de 9 ans inscrit au programme pour enfants actifs (comportemental)

Plusieurs irritants associés à la stigmatisation sont éliminés du fait que l’apprentissage intervient au foyer familial plutôt qu’en milieu clinique. À l’aide de documents et de vidéos d’apprentissage des compétences (sous forme de guides pratiques ou via des plateformes en ligne intelligentes), les familles acquièrent une nouvelle compétence chaque semaine, qu’elles sont invitées à mettre en pratique dans leurs activités quotidiennes.

Le programme « Être parent d’un enfant actif » du SFI est axé sur le comportement de l’enfant de 3 à 12 ans. Les parents et leur enfant cheminent conjointement et définissent un plan structuré pour mieux affronter des difficultés auxquelles l’enfant pourrait être confronté dans le cadre de ses activités ou à divers moments. Par exemple, parents et enfants pourront concevoir ensemble une stratégie fondée sur les compétences du programme pour s’assurer du bon déroulement d’une éventuelle sortie, comme faire l’épicerie ou effectuer un long trajet en voiture. En fonction de cette approche simple, mais structurée et orientée, les parents collaborent avec leur enfant et leur accompagnateur pour favoriser un comportement donné et récompenser la réussite.

Le programme « Se débarrasser de ses inquiétudes » du SFI est destiné aux 6 à 17 ans. Cette initiative aide la famille à acquérir des compétences pratiques pour faire face aux inquiétudes de la vie courante, comme l’angoisse de séparation, les difficultés liées au rendement, l’anxiété sociale et certaines peurs souvent associées à la vie militaire. Enfin, le SFI propose aussi un programme pour enfants de 5 à 12 afin de les aider à surmonter l’énurésie (« Nuits sèches à venir »).

Des accompagnateurs pour assurer le suivi et la stabilité du processus

Du début à la fin, des accompagnateurs encadrés et très qualifiés assument la prestation des programmes du SFI auprès des enfants et des familles. À partir de protocoles définis, les accompagnateurs procèdent à des réunions téléphoniques structurées pour faire le point sur la documentation que la famille a reçue. Au cours de chaque séance, l’accompagnateur revient sur la compétence mise en pratique au cours de la semaine et recourt à diverses stratégies éprouvées qui font appel à ces compétences (comme les jeux de rôle ou le modelage verbal) pour ensuite évaluer les progrès.

Peu importe la situation géographique ou les déménagements successifs, les horaires flexibles et personnalisables se plient aux contraintes familiales. L’approche axée sur la flexibilité et l’accompagnement à distance s’avère particulièrement précieuse pour les familles des militaires puisqu’elle contourne plusieurs des défis de l’éloignement géographique, évitant ainsi toute brisure dans le continuum de soins. En outre, les accompagnateurs aident les familles à planifier les changements résultant d’une réaffectation, et demeurent accessibles durant et après la transition, afin de favoriser le maintien des compétences. Lorsque surviennent des changements plus déstabilisants, comme un transfert d’école ou de garderie, cette forme de planification permet de mieux encadrer les familles.

Pour la famille qui déménage, quelle que soit la destination, l’accompagnateur demeure une ressource familière et centrale. Les accompagnateurs possèdent des connaissances approfondies en littératie militaire, qui concernent la capacité de comprendre la réalité unique des familles des militaires ainsi que les « facteurs de stress de la vie militaire » auxquels elles sont éventuellement confrontées, comme l’importante mobilité, les risques ainsi que l’éloignement prolongé ou imprévisible. Dans un tel contexte, les soins et le soutien sont personnalisés en fonction des réalités et des besoins de chaque famille.

« Le programme m’a beaucoup aidé, surtout en ce qui concerne l’anxiété en général. Il reste encore des choses à régler, mais l’anxiété est devenue moins préoccupante dans mon cas. Sur le plan social ou en ce qui a trait à l’autonomie, j’accomplis des choses que je n’aurais pas osé faire avant. Le stress lié à l’école s’est passablement amélioré aussi. Je me suis concentré sur ces aspects-là et on a réussi à réduire le stress. »

– Participant de 16 ans au programme Se débarrasser de ses inquiétudes (anxiété)

 

Les programmes du SFI se sont révélés fructueux comme en témoigne le degré de satisfaction des familles. Grâce à des tests rigoureux et à des contrôles aléatoires, on a constaté des résultats positifs dont les effets perduraient encore jusqu’à un an après les services, qu’il s’agisse de cas légers ou modérés. Les programmes ont obtenu un taux de réussite de 85 % ou plus, relativement à la résolution des problèmes de l’enfant, et le taux d’abandon se situait sous la barre des 10 %. Selon les données obtenues, ces interventions contribuent largement à consolider les relations familiales, à améliorer le moral et le niveau de stress des parents, et à favoriser le rendement scolaire de l’enfant.

Apprentissage transférable : des mesures de soutien flexibles qui tiennent compte de la diversité et de l’unicité des familles

Les familles et leurs enfants sont uniques. Par conséquent, il n’existe aucune solution « toute faite » pour favoriser la santé mentale et encadrer les troubles comportementaux ou neurodéveloppementaux. La flexibilité et l’accessibilité qui caractérisent les programmes du SFI sont susceptibles d’accroître le recours aux mesures de soutien en santé mentale et d’en augmenter l’efficacité, puisque les familles ont alors accès à des services hors du cadre clinique, sans contraintes d’horaire. Le principe d’accompagnement à distance et l’approche de soutien continu auprès des familles, notamment dans le cadre de conversations téléphoniques structurées avec les accompagnateurs, procurent aux familles qui collaborent avec le SFI l’accès à des soins flexibles, efficaces et respectueux de leur vécu et de leur réalité.


À propos de Strongest Families Institute

Strongest Families Institute (SFI) est un organisme national sans but lucratif offrant des programmes d’accompagnement à distance fondés sur l’expérience clinique, à l’intention des enfants et des familles confrontés à des problèmes qui minent leur santé mentale et leur bien-être. Fondé en 2011, le SFI mise sur les technologies, la recherche et une équipe d’intervenants très qualifiés pour fournir aux familles divers services adaptés à leur horaire et leur lieu de résidence.

Au fil des ans, le SFI a conclu de nombreux partenariats en vue d’améliorer sa prestation de services. Certaines de ces collaborations ont permis d’améliorer l’offre de services aux familles des militaires et des vétérans, notamment dans le cadre de partenariats avec les Services aux familles des militaires (Ottawa), la Fondation « True Patriot Love » (« Cause pour la cause » de Bell), ainsi que dans le cadre d’un projet concerté avec l’ICRSMV.

Pour en savoir davantage au sujet du Strongest Families Institute, visitez le site Web de l’organisme ou consultez la page Les familles des militaires et des vétérans au Canada : collaborations et partenariats sur le site de l’Institut Vanier.

Pour communiquer avec le Strongest Families Institute, veuillez composer le 1-866-470-7111, ou écrire par courriel à : info@strongestfamilies.com. Le SFI est aussi présent sur Facebook et Twitter.



Publié le mardi 27 septembre 2016

 




Les familles et le sommeil

David B. Posen, M. D.

Le sommeil est une affaire de famille : quand les besoins de chacun sont comblés, tous les membres de la famille en bénéficient; par contre, dès que l’un d’eux se trouve en déficit, tout le monde s’en ressent. Des études ont montré que le manque de sommeil est aujourd’hui aussi préoccupant que pouvaient l’être les effets néfastes du tabagisme, il y a 50 ans. C’est du moins ce qu’a constaté le Dr Charles Czeisler, qui dirige la Division de la médecine du sommeil à la Harvard Medical School. Les ménages canadiens sont nombreux à devoir composer avec des lacunes quant à cette ressource familiale essentielle. Et un tel déficit (qui tient notamment aux longues heures de travail, aux progrès technologiques et à la culture du « toujours accessible ») se répercute sur la productivité au travail, le rendement scolaire et la santé en général, sans compter les effets marqués sur la vie de famille et les familles elles-mêmes.

Quels sont les bienfaits du sommeil?

Le sommeil a des fonctions multiples. C’est le moment de renouveler l’énergie dont le corps a besoin : il s’agit d’une période de récupération et de repos profond, un peu comme si l’on entrait en « mini-hibernation ». Les hormones responsables du stress tombent au neutre, le rythme cardiaque décélère, la pression artérielle diminue, le métabolisme ralentit et la température corporelle descend. C’est aussi durant le sommeil que le corps sécrète les hormones de croissance, qui sont essentielles au développement des enfants, et qui contribuent au renouvellement et à la restauration des cellules chez les adultes. Lorsque nous dormons, notre système immunitaire fonctionne à plein régime et produit des lymphocytes T pour combattre les infections. C’est aussi à ce moment que sont sécrétées les hormones qui commandent la faim et la satiété (la leptine et la ghréline), c’est-à-dire celles qui modulent l’appétit, la prise alimentaire et le poids corporel.

Les symptômes d’un sommeil déficitaire sont les mêmes que ceux du stress.

L’importance du sommeil ne se limite pas seulement à la physiologie, mais touche aussi les fonctions mentales qui sont régies par celui-ci. Pendant le sommeil, le cerveau en profite pour faire « le ménage », c’est-à-dire traiter et organiser les informations accumulées au cours de la journée, tout en laissant tomber celles qui ne sont pas pertinentes (la couleur du chandail d’une personne croisée dans le métro, par exemple). C’est aussi pendant le sommeil que le cerveau consolide les processus de la mémoire et les nouveaux acquis. De fait, les recherches ont montré que l’apprentissage s’intensifie pendant le sommeil.

Les symptômes d’un sommeil déficitaire sont les mêmes que ceux du stress. Autrement dit, sur le plan physiologique, le manque de sommeil se manifeste sous forme de stress dans notre organisme. Lorsque le sommeil est insuffisant, le taux de cortisol (la principale hormone liée au stress chronique) demeure élevé plus longtemps, ce qui entraîne des effets néfastes pour le corps. De même, les personnes qui manquent de sommeil éprouvent plus de difficulté à affronter des situations stressantes, à résoudre des problèmes, à faire preuve de créativité et d’innovation, ou encore à se montrer sociables et de bonne compagnie.

L’incidence du sommeil (et du manque de sommeil) sur la famille

Il existe des interrelations complexes entre les habitudes de sommeil et la vie de famille, si bien que les incidences d’une carence de sommeil sont aussi bien ressenties par le sujet lui-même que par ses proches. Pour illustrer ces effets, observons d’abord le cas de conjoints vivant sous le même toit. En règle générale, le couple partage le même lit, ce qui suppose une dynamique particulière qui influe éventuellement sur la durée et la qualité du sommeil des conjoints. Lorsque deux personnes dorment ensemble, d’importants facteurs liés au sommeil entrent en ligne de compte et sont sujets à d’éventuelles négociations (ou ententes), notamment la taille du lit, la fermeté du matelas, la température ambiante de la chambre à coucher et la présence d’appareils électroniques (puisque des études ont révélé que la lumière émise par les téléviseurs, les téléphones intelligents, les tablettes ou les liseuses à écran lumineux sont susceptibles de nuire à la qualité du sommeil).

Par ailleurs, on peut penser que l’heure du coucher ou du lever du conjoint influera aussi sur le sommeil de l’autre. Si les membres du couple ont des horaires divergents, les habitudes de sommeil de l’un et l’autre peuvent être perturbées par le va-et-vient ou la routine de chacun. Peut-être même que, pour passer un peu plus de temps avec son conjoint, l’un des deux partenaires aura tendance à se coucher un peu plus tard qu’il ne le souhaiterait, quitte à perdre quelques précieuses heures de sommeil. Dès lors, il importe que les partenaires qui partagent le même lit discutent ouvertement de la quantité de sommeil dont chacun a besoin. De telles décisions et accords mutuels auront des retombées certaines sur la qualité du sommeil des partenaires, mais elles risquent parfois d’entraîner des conflits, ou au contraire d’offrir la possibilité d’exprimer de la considération, du respect et une volonté de compromis.

Dès le début de toute cohabitation jusqu’aux derniers jalons de la vie, toutes les familles sont touchées par les questions liées au sommeil, tant sur le plan individuel que collectif.

Ces décisions sont des choix conscients qui concernent le sommeil et la chambre à coucher. Toutefois, il existe aussi des facteurs involontaires. Par exemple, l’un des principaux éléments perturbateurs du repos tient sans doute au sommeil bruyant ou agité du partenaire, les problèmes les plus souvent cités étant les mouvements fréquents et les ronflements. Il existe d’ailleurs plusieurs causes au ronflement, certaines étant mécaniques (comme la position du dormeur), et d’autres physiologiques (amygdales palatines ou pharyngiennes surdimensionnées, luette élargie). Dans certains cas, le ronflement atteint une intensité sonore digne d’un site industriel, qui fait pratiquement vibrer les carreaux, au risque de déranger les dormeurs d’une autre chambre, pendant que le ronfleur lui-même, étonnamment, n’est pas le moins du monde importuné.

L’apnée obstructive du sommeil et le syndrome des jambes sans repos figurent parmi les troubles du sommeil les plus répandus. L’apnée du sommeil se manifeste par de nombreux épisodes d’arrêts respiratoires involontaires au cours d’une même nuit (plusieurs fois par heure, en fait), et il n’est pas rare que la personne soit prise de soubresauts qui visent à la réveiller pour reprendre son souffle. Quant au syndrome des jambes sans repos, le sujet ressent un inconfort aux jambes qu’il ne peut soulager qu’en les agitant frénétiquement, ce qui dérange évidemment le partenaire de lit. Lorsque de tels troubles se manifestent à un certain âge, il n’est pas rare que les couples choisissent de dormir dans des lits séparés, voire de faire carrément chambre à part.

Nouveaux parents : un sommeil parsemé d’embûches

Dès qu’un couple décide d’avoir des enfants, un vaste éventail de nouveaux facteurs entrent en ligne de compte et viennent bousculer les habitudes et l’hygiène du sommeil. Tout commence généralement dès la grossesse : les femmes enceintes ont souvent de la difficulté à dormir parce que le bébé grossit et qu’il bouge, ou encore parce que les allers-retours à la salle de bain se multiplient. Et quand bébé arrive, les perturbations du sommeil deviennent la norme : le nouveau-né pleure pour faire savoir qu’il a faim, qu’il faut changer sa couche ou qu’il a besoin qu’on s’occupe de lui. Ces besoins ont des conséquences pour la nouvelle mère (surtout si elle allaite son enfant), mais aussi pour son partenaire. Il s’agit toujours d’une période éprouvante quant au sommeil, si bien que la négociation devient un élément central.

Lorsque les enfants auront grandi un peu (vers l’âge de 3 ou 4 ans), ils pourront se lever et s’habiller seuls, mais il faudra alors décider si l’un des parents se lève lui aussi, ou si les enfants prendront plutôt l’habitude de s’occuper tout seuls dans la salle familiale ou au sous-sol pendant que leurs parents sont encore au lit. Plusieurs parents créent une sorte de dépendance à cet égard, c’est-à-dire que les enfants s’attendent à avoir de la compagnie et à recevoir de l’attention dès le lever, ce qui revient à priver l’un des parents, ou les deux, des quelques heures de sommeil dont ils auraient encore besoin.

En raison de leur physiologie, les adolescents ont besoin de dormir plus longtemps

L’étape suivante dans les rapports qu’entretiennent les parents avec le sommeil se manifeste au début de l’adolescence de leurs enfants. En effet, c’est à ce moment que survient un phénomène appelé « rupture des rythmes périodiques », où l’adolescent se couche de plus en plus tard, mais dort comme une souche le lendemain matin. Ce processus est généralement mal compris des parents, qui déplorent souvent que leur enfant ne pense qu’à s’amuser le soir (en retardant l’heure du coucher), mais qu’il faut littéralement le tirer du lit le lendemain pour aller à l’école (parce qu’il a du mal à se lever, ou s’en trouve tout simplement incapable). En réalité, certains facteurs biologiques permettent d’expliquer une telle situation.

Chez les adultes, le taux de cortisol diminue progressivement vers 22 h et l’organisme sécrète alors de la mélatonine, l’hormone du sommeil. C’est à ce moment que le sommeil nous gagne. Plus tard, quelque part entre 6 h et 8 h, la sécrétion de mélatonine s’arrête et l’organisme bénéficie alors d’une poussée de cortisol : c’est l’heure du réveil et le début de la journée.

Pour les adolescents toutefois, ce processus est retardé d’une ou deux heures, si bien que la relâche du cortisol et l’entrée en scène de la mélatonine ne se produisent que plus tard en soirée, alors que le processus inverse du lendemain matin survient lui aussi avec une ou deux heures de retard. Il existe donc une cause physiologique expliquant que les adolescents se couchent tard : ils ne sont tout simplement pas fatigués. Et s’il faut les tirer du lit à l’heure où ils étaient déjà debout auparavant, c’est parce que leur cerveau en a encore pour une heure ou deux en « mode sommeil ». L’adolescent reste au lit parce qu’il ne peut pas se réveiller, ou alors avec beaucoup de difficulté.

Les adolescents sont souvent tiraillés entre leurs besoins physiologiques et les impératifs scolaires.

En plusieurs endroits, l’heure du début des classes au secondaire a été repoussée à 9 h, voire à 10 h, pour mieux tenir compte du rythme biologique des adolescents. Par la suite, certaines commissions scolaires ont constaté une présence accrue à l’école, une amélioration des résultats scolaires, et une diminution des problèmes comportementaux chez les élèves qui ont la chance de dormir en fonction de leur propre horloge biologique. De plus, ces horaires adaptés bénéficient également aux familles, où les conflits du matin sont moins lourds au moment de réveiller les enfants, sans compter que l’humeur de la maisonnée et la collaboration des adolescents s’améliorent avec le repos nécessaire.

Les adolescents sont souvent tiraillés entre leurs besoins physiologiques et les impératifs scolaires. L’un des problèmes récurrents touche les devoirs et les études qui s’éternisent tard en soirée. Il est vrai que la plupart des adolescents manquent de sommeil (les plus chanceux dorment à peine sept heures par nuit, alors qu’il leur en faudrait neuf ou dix). Or, si l’on ajoute à cela la tendance généralisée à se coucher bien après minuit pour terminer des devoirs ou se préparer à des examens, la situation devient beaucoup plus problématique : plus les jeunes sont fatigués, moins ils sont en mesure d’obtenir de bons résultats aux examens qu’ils avaient préparés. Au surplus, certains adolescents travaillent à temps partiel pendant l’année scolaire, ce qui suppose d’autres difficultés pour concilier l’école et le travail sans toutefois négliger le temps de sommeil d’autant plus long dont ils auraient besoin.

Stanley Coren, psychologue à l’Université de la Colombie-Britannique de Vancouver, a procédé à une méta-analyse pour évaluer les incidences du déficit de sommeil sur le quotient intellectuel, et les résultats sont pour le moins étonnants. Dans une entrevue accordée à un quotidien, M. Coren affirme qu’« une heure de sommeil en moins sur un total de huit heures équivaut à soustraire un point au Q.I., et chaque heure subséquente qu’il faut retrancher entraîne la perte de deux autres points. Ces déficits sont cumulatifs, si bien qu’une carence de deux heures de sommeil par nuit durant une semaine, soit cinq jours, correspond à une perte de 15 points ».

[traduction]

D’ailleurs, les tests par IRM fonctionnelle corroborent ce constat : l’activité électrique du cerveau diminue lorsque le sujet est privé de sommeil. Ainsi, l’élève qui passe une nuit blanche verrait ses capacités cognitives considérablement diminuées le lendemain en fin d’après-midi, si bien que son rendement serait alors lourdement hypothéqué, parfois même jusqu’au lendemain matin.

Le travail par postes exige des habitudes de sommeil irrégulières

Le travail par quarts entraîne aussi divers facteurs de perturbation du sommeil pour les membres de la famille. J’ai moi-même travaillé comme médecin de famille pendant 17 ans, ce qui impliquait notamment d’être disponible sur appel au moins une fois par semaine, en plus des soirées à l’urgence et des veilles pour les accouchements après minuit. Par conséquent, il n’était pas rare que mon téléphone ou mon téléavertisseur retentisse en plein milieu de la nuit, ce qui dérangeait mon épouse. Le même scénario se produit dans toutes les familles où quelqu’un doit être disponible pour les urgences de nuit, comme c’est le cas des médecins, des infirmières de salle d’opération, des techniciens d’hôpital, du personnel de sécurité, ou même des propriétaires d’entreprises lorsqu’une alarme se déclenche en pleine nuit.

Les travailleurs de nuit vont à l’encontre de leur propre physiologie.

Ceux et celles qui travaillent par postes sur une base régulière doivent aussi composer avec un sommeil perturbé, comme les policiers, les pompiers, les conducteurs d’ambulance, les ambulanciers paramédicaux, les agents de sécurité, les travailleurs d’usine et les préposés à l’entretien ménager des édifices à bureaux. Les travailleurs de nuit vont à l’encontre de leur propre physiologie, puisqu’il leur faut être éveillé à l’heure où leur rythme biologique est plutôt programmé pour le sommeil.

À la fin de leur quart, ces travailleurs retournent à la maison pour dormir un peu, ce qui entraîne des incidences pour toute la famille, puisque chacun est alors tenu de se faire le plus silencieux possible, c’est-à-dire d’éviter partiellement ou complètement d’utiliser la radio ou la télé, ou encore de s’abstenir de converser au téléphone ou d’inviter des amis à la maison. Lorsqu’un membre de la famille tente désespérément de trouver le sommeil en plein jour, tous les bruits deviennent dérangeants puisque l’organisme est programmé pour être en éveil. Par conséquent, les exigences auxquelles se plient les autres membres de la famille pour respecter un horaire atypique ou des habitudes de sommeil irrégulières sont parfois source de frictions, si bien que la communication, l’ouverture et la négociation deviennent alors primordiales.

En vieillissant, le besoin de sommeil évolue au gré des changements physiologiques

Enfin, d’autres circonstances se manifestent à l’autre bout du spectre de l’âge, notamment en ce qui a trait à la ménopause chez les femmes, qui occasionne parfois des bouffées de chaleur nocturnes susceptibles de perturber le sommeil. Chez les hommes vieillissants, c’est souvent l’augmentation du volume de la prostate qui les contraint à se rendre à la salle de bain plusieurs fois chaque nuit. Dans ces circonstances, certaines personnes ont du mal à se rendormir. Par ailleurs, les problèmes de santé qui accompagnent parfois le vieillissement peuvent miner la qualité du sommeil, notamment lorsque la respiration se fait plus difficile en raison de troubles pulmonaires ou cardiaques, ou à cause de maux et de douleurs liées à l’arthrite, à une blessure ou à d’autres affections musculo-squelettiques.

Les personnes âgées doivent aussi composer avec certains troubles du sommeil qui sont plus fréquents parmi ce groupe d’âge. C’est le cas de l’apnée obstructive du sommeil, surtout chez les sujets en surpoids. Il s’agit d’un problème encore largement sous-diagnostiqué et trop peu pris en charge. Lorsque l’apnée du sommeil se manifeste chez un sujet qui dort par ailleurs suffisamment, la quantité de sommeil est adéquate mais pas la qualité. Dans de tels cas, les membres de la famille représentent alors une plus-value, puisque c’est souvent la personne qui partage le même lit qui remarquera les symptômes (et non le sujet lui-même).

Le sommeil : une affaire de famille

Avec l’alimentation et l’exercice, le sommeil constitue l’une des trois clés de voûte d’une bonne santé. Dès le début de toute cohabitation jusqu’aux derniers jalons de la vie, toutes les familles sont touchées par les questions liées au sommeil, tant sur le plan individuel que collectif. Il s’avère donc essentiel de connaître ses propres besoins, et ceux des autres membres de la famille, pour favoriser une bonne hygiène du sommeil et éviter les effets néfastes d’un déficit à cet égard. De fait, chacun devrait bien comprendre les rouages du sommeil pour pouvoir en discuter et porter à cette question toute l’attention qu’elle mérite. Le sommeil est véritablement une affaire de famille, qui a des incidences importantes sur le bien-être physique et psychologique. En somme, la gestion du sommeil contribue à resserrer les liens familiaux, puisqu’elle donne à chacun l’occasion de se montrer attentionné, respectueux, compréhensif et prévenant envers l’autre.

 


Le Dr David Posen a publié des livres à succès (Always Change a Losing Game: Winning Strategies for Work, Home and Health et The Little Book of Stress Relief). Il est aussi réputé à l’échelle internationale comme présentateur et conférencier. Son champ de spécialisation porte sur le stress et la gestion du changement. Dans son plus récent livre intitulé Is Work Killing You?, il s’intéresse aux interrelations entre le travail et le bien-être.

Cet article a été présenté dans le magazine Transition (vol. 43, no 3). Cliquez ici pour télécharger cet article en format PDF.




Tout le monde à table! La tradition (persistante) du repas familial

Paul Fieldhouse

Pour la plupart des Canadiens, les repas font partie du quotidien et sont devenus si routiniers, si ordinaires que l’on tient pratiquement la chose pour acquise. Pourtant, cette activité occupe une part centrale dans les relations sociales et les rituels culturels, et revêt une symbolique et une fonction pratique dans le cadre des rassemblements. Dans toutes les cultures, partager la nourriture a toujours constitué un moyen quasi universel de répondre au besoin d’association; l’hospitalité, le sens du devoir, la gratitude, le don de soi et la compassion s’y concrétisent. Un repas en commun, c’est bien plus que manger : c’est aussi échanger, créer et consolider des liens et des amitiés, enseigner et apprendre. Dès lors, on ne s’étonnera pas de l’importance capitale qu’occupent les repas familiaux dans la vie de famille.

Le repas familial à l’ère moderne

Pour mieux comprendre le concept, il faut d’abord préciser ce que l’on entend par « repas familial ». Malgré la simplicité apparente de cette notion, on se rend compte, en y regardant de plus près, que la notion de repas de famille est sans doute une sorte de raccourci désignant un concept bien plus fictif que concret.

En effet, c’est souvent l’image type de la famille nucléaire filant le parfait bonheur qui vient alors à l’esprit, où maman, papa et les enfants sont réunis autour d’une table élégamment dressée, dégustant les fruits (et autres plats) d’un processus de cuisine à proprement parler qui est pratiquement occulté. Or, ce stéréotype a été perpétué – voire créé de toutes pièces – à partir du milieu du XXe siècle, véhiculé par la publicité et la culture de masse associées à la télévision et aux magazines. C’est un idéal culturel solidement ancré, et que l’on a longtemps cherché à atteindre et à recréer : le symbole par excellence de la stabilité et de l’unité familiale.

Toutefois, si l’on regarde un peu l’histoire, on constate rapidement que le concept du repas réunissant la famille nucléaire est une idée relativement récente. Dans l’Angleterre victorienne, les enfants des riches familles aristocratiques mangeaient le plus souvent dans la cuisine avec la gouvernante ou les domestiques ou encore dans les salles à manger communes des pensionnats, plutôt qu’à la « table familiale ». Quant aux plus pauvres, ils ne possédaient parfois même pas de table autour de laquelle se réunir.

Pour les jeunes enfants, les « conversations autour de la table » sont une porte d’accès au dialogue familial et aux pensées, idées et émotions exprimées au sein de la famille.

En Amérique du Nord, c’est au cours de la seconde moitié du XIXe siècle que la classe moyenne a commencé à accorder une certaine importance au repas familial digne de ce nom. Et ce n’est qu’un peu plus tard, à la faveur de la croissance économique et de la prospérité de l’après-guerre, que la notion du repas familial « traditionnel » est devenue la norme pour toutes les classes sociales, ne serait-ce qu’un certain temps.

Bien entendu, les relations qui existent au sein des familles et des ménages se déclinent en plusieurs tons. Cela étant, comment parvenir à une définition commune du « repas familial »? Faut-il nécessairement que tous les membres du clan soient présents? Doivent-ils forcément partager le même menu et s’asseoir autour d’une table? Faut-il que le repas soit fait maison, ou qu’il ait tout au moins été préparé chez soi? Les convives doivent-ils tous appartenir au même ménage? Peut-on quand même parler de repas familial si des amis ou des invités y prennent part?

Pour définir ce concept, certains ont déjà avancé qu’un tel repas doit réunir au moins un adulte et un enfant, alors que d’autres parlent de « repas familial » dès que deux personnes ou plus mangent ensemble, ou que plusieurs personnes du même ménage partagent de la nourriture. Toutes ces formules ne manquent pas d’intérêt, mais elles ne suffisent pourtant pas à définir cette notion de repas familial. Et sans définition globale, il demeure très difficile d’évaluer la fréquence des repas en famille et, le cas échéant, le profil de leur évolution.

Le rôle et la fonction rythmique du repas familial

Le repas familial est un rituel quotidien qui symbolise la vie familiale commune. Il contribue à l’organisation de la famille, offrant à ses membres l’occasion de se réunir sur une base régulière, et favorisant leur bien-être sur le plan physiologique, psychologique et social. Au quotidien, il contribue à donner un certain rythme et une structure à la journée, ce qui peut avoir un effet rassurant d’un point de vue psychologique. Sur le plan physiologique ou biologique, c’est évidemment un moyen de répondre aux besoins alimentaires des membres de la famille, même si plusieurs facteurs déterminent l’efficacité de ce volet, notamment l’accès à des aliments sains et abordables, un minimum de connaissances en matière de nutrition, ainsi que diverses compétences pour l’achat et la préparation des aliments.

Une fois servi aux convives réunis autour de la table familiale, le produit final est le fruit d’une série d’actions qui ont nécessité du temps et du savoir-faire, et qui supposent des choix cognitifs et du travail physique. De fait, on a souvent tendance à oublier le processus – pratiquement inapparent – de la préparation des repas, dont chacune des étapes consiste essentiellement à « décider d’une suite d’actions », qu’il s’agisse de planifier le menu, de faire l’épicerie, de cuisiner et de faire le service.

Encore aujourd’hui, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à s’acquitter de telles tâches, mais ces derniers s’impliquent tout de même davantage qu’autrefois dans la préparation du repas familial. Cuisiner pour la famille comporte une part de plaisir et de satisfaction, qui suppose néanmoins certains renoncements en temps, en argent et en ressources affectives.

Compte tenu de la somme de travail que représente un repas familial, on ne saurait ignorer toute la charge affective investie par les personnes qui ont préparé le repas. Que ce soit par amour ou par sens du devoir, il s’agit dans tous les cas d’une forme de dévouement envers les membres de la famille. Chacun à sa manière, tous les membres de la famille peuvent mettre la main à la pâte pour prendre part à cet exercice de solidarité familiale, que ce soit pour faire l’épicerie, préparer les plats, dresser la table ou desservir. Et lorsque ce n’est pas le cas, cet aspect risque aussi de causer des tensions familiales. Par ailleurs, certaines études ont montré que le fait de se sentir incapable d’organiser régulièrement des repas de famille conformément à l’idéal collectif peut engendrer de la frustration et un sentiment de dépréciation.

Les repas familiaux sont bénéfiques pour les enfants et les adolescents

La salle à manger est un endroit important pour la socialisation des enfants : le repas en famille représente le premier contact avec les règles et les normes des comportements admis, ainsi qu’avec les valeurs et les attentes familiales. C’est l’occasion pour les tout-petits et les enfants d’âge préscolaire d’apprendre quels sont les aliments propres à leur culture et, plus simplement, de distinguer toute nourriture de ce qui n’en est pas.

Sur le plan nutritionnel, le repas familial expose les enfants à toute une gamme d’aliments sains et contribue à modeler de bonnes habitudes alimentaires, tout en les incitant à élargir leurs goûts et à respecter les signaux de l’appétit associés à la satiété. C’est donc une occasion d’inculquer de saines habitudes, mais c’est aussi une arme à double tranchant : si le repas familial se compose généralement de féculents, d’aliments gras et de produits très sucrés au détriment des fruits et légumes, ce sont ces habitudes qui seront acquises et éventuellement perpétuées.

Du reste, les enfants profitent aussi des repas en famille pour développer diverses aptitudes, comme celle de tenir un verre ou de manipuler des baguettes, en plus d’acquérir et d’enrichir leurs compétences linguistiques et leurs connaissances à travers les échanges. En effet, les « conversations autour de la table » sont pour eux une porte d’accès au dialogue familial (particulièrement pour les jeunes enfants) et aux pensées, idées et émotions exprimées au sein de la famille.

Les regrets exprimés quant à la disparition des repas familiaux cachent sans doute un dépit, voire une crainte, du changement des structures et du mode de vie des familles.

En prêtant l’oreille aux récits, anecdotes et autres nouvelles, les enfants apprennent à mieux connaître le monde des adultes, et à y discerner les intérêts et la personnalité de leurs parents; en contrepartie, les adultes découvrent aussi les traits de leurs enfants et leur intérêt à l’égard du monde qui les entoure. D’ailleurs, les repas familiaux sont l’occasion pour les parents de jauger l’humeur et les besoins de leurs enfants, afin de mieux connaître leurs problèmes et de les aider à les régler.

Des études ont aussi prouvé que le repas familial aurait un « effet protecteur », c’est-à-dire que les enfants et les adolescents qui mangent plus régulièrement en compagnie de leurs proches bénéficient d’une meilleure alimentation et sont moins sujets à l’embonpoint. En outre, ceux-ci seraient moins touchés par divers troubles affectifs, obtiendraient de meilleurs résultats scolaires et seraient moins vulnérables aux comportements à risque, notamment aux problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie.

Toutefois, il s’avère difficile de déterminer clairement pourquoi les repas familiaux auraient un tel effet protecteur, et il est encore plus complexe d’isoler la part qui leur est effectivement attribuable par rapport aux autres facteurs familiaux. À cet égard, une étude menée récemment par deux sociologues américains permet de croire que la plupart des liens de cause à effet entre les repas familiaux et les éventuels bénéfices pour les jeunes dépendent surtout des caractéristiques socioéconomiques de la famille, qui font en sorte que de tels repas en famille sont possibles.

Les familles se transforment, et les repas familiaux aussi

Au fil du temps, le repas familial a fini par représenter la quintessence de la famille dans l’imaginaire collectif, et on constate que chaque génération a déploré, chacune à son tour, le déclin des traditions à cet égard. Déjà dans les années 1920, on s’inquiétait du fait que l’accès aux loisirs et l’avènement de l’automobile puissent nuire aux repas en famille!

Selon la sociologue Anne Murcott, cet « idéal » dépeint une réalité surtout propre à la classe moyenne, puisque ce sont ces familles-là qui craignent le plus de s’en éloigner. Or, si le repas en famille incarne la stabilité en période de changement, les regrets exprimés quant à sa disparition graduelle cachent sans doute un dépit, voire une crainte, de voir changer les structures et les modes de vie des familles.

Pourtant, les données provenant d’études de marché s’avèrent très variables en ce qui concerne les repas familiaux, et ne permettent pas d’établir des conclusions nettes. Par exemple, une entreprise commerciale d’études de marché informait ses clients que 80 % des familles canadiennes prenaient un repas en famille au moins quatre fois par semaine, en 2013; au Québec, la proportion atteignait 90 %. Or, selon une enquête menée pour le compte d’un autre client en 2014, la même firme établissait qu’à peine 20 % des familles mangeaient ensemble plus de deux fois par semaine, et que 5 % d’entre elles n’avaient jamais l’occasion de se réunir autour d’un repas.

Si les données des études de marché sont parfois contradictoires, les études universitaires et les données colligées par les gouvernements sont par ailleurs relativement rares. Néanmoins, des données probantes aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Scandinavie révèlent qu’environ un repas sur deux se prend en famille. D’après les données de la Child Trends Data Bank recueillies auprès des enfants aux États-Unis pour la période de 2003 à 2013, la fréquence des repas en famille aurait peu changé au fil des ans, alors que 55 % des enfants de 6 à 11 ans déclarent prendre un repas en famille à raison de six ou sept jours par semaine, cette proportion reculant à 30 % chez les enfants de 12 à 17 ans.

Selon un sondage réalisé en 2010 au Royaume-Uni, 25 % des familles se réunissaient presque tous les jours pour manger, alors que seulement 10 % des familles ne mangeaient jamais ensemble le soir, et que 5 % d’entre elles ne passaient pas plus de 10 minutes ensemble à table.

Au lieu de se désoler du déclin du repas familial, peut-être faudrait-il revoir notre rapport à l’alimentation et, corollairement, réévaluer le véritable sens des liens qui nous unissent aux gens qui partagent délibérément notre table, c’est-à-dire la famille, les amis et les proches.

Au Canada pour la période de 1996 à 2005, les données indiquent que les gens qui travaillent ont moins de temps à consacrer aux activités familiales (y compris les repas en famille) et sont plus susceptibles de manger seuls au moins une fois par jour. Dans son Enquête sociale générale de 2010, Statistique Canada révèle que les Canadiens ne prennent que 60 à 70 minutes pour manger à la maison (les jeunes étant les plus pressés à cet égard), et ce, même si les gens consacrent environ le quart de leurs heures d’éveil à des activités liées à l’alimentation (manger à la maison ou au restaurant, cuisiner, faire la vaisselle, etc.). En 2011, un autre rapport sur les habitudes de consommation révélait que 55 % des Canadiens réservaient un quart d’heure ou moins à la préparation des repas.

Bien que ces statistiques semblent indiquer un recul du temps consacré aux repas en famille, elles ne donnent aucune information concrète sur l’évolution du nombre et du type de repas familiaux. Il faut toutefois reconnaître que les changements démographiques quant aux modes de cohabitation ont sûrement un impact. Selon les données du recensement effectué au Canada en 2011, les ménages composés d’une seule personne représentaient jusqu’à 27,6 % de tous les foyers, soit une proportion trois fois plus importante qu’en 1961 (cette hausse touchant particulièrement le Québec).

Par conséquent, la proportion accrue des repas pris en solitaire n’est pas étonnante. Dans la même veine, un sondage mené récemment aux États-Unis indique que 60 % des repas consommés ailleurs qu’à la maison se prennent seuls.

Pourtant, il semble bien que la majorité des gens valorisent encore et toujours les repas en famille, peu importe la manière de les définir, et qu’ils souhaiteraient pouvoir en bénéficier. Dans le cadre de l’enquête au Royaume-Uni évoquée précédemment, on a constaté que les trois quarts des gens désiraient mettre plus d’accent sur les repas en famille, mais plusieurs répondants admettent du même souffle être confrontés à de nombreux obstacles pour y parvenir, notamment le manque de temps, les exigences professionnelles, les activités sociales, les activités structurées (en particulier les activités parascolaires des enfants), ainsi que la multiplication des possibilités de manger ailleurs qu’à la maison.

D’ailleurs, le repas familial à l’heure du midi a déjà pratiquement disparu, et la même chose est en voie de se produire pour le petit-déjeuner puisque les parents déclarent manquer de temps pour préparer ce repas à leurs enfants avant l’école.

Les gens ont donc tendance à manger au moment et à l’endroit qui leur convient, et de manière moins formelle et structurée.

En 2012, le rapport d’un expert-conseil en milieu de travail révélait que trois travailleurs sur dix ne s’arrêtent pas pour manger à l’heure du midi, et que quatre sur dix mangent seuls à leur bureau. En France, la situation est très différente puisque le rituel du repas en bonne compagnie est encore au cœur de la vie sociale quotidienne. En Italie, les trois quarts de la population prennent le temps de manger chez eux en mi-journée.

Chez les Nord-Américains, la tendance est à prendre plusieurs petits repas et collations répartis sur la journée, alors que les Français mangent plutôt trois fois par jour, soit le matin, le midi et le soir, ce qui témoigne de l’attachement aux habitudes traditionnelles liées aux repas. À 13 h, près de la moitié de la population française est attablée pour le repas du midi, et vers 20 h 15, plus du tiers des Français prennent le souper. Qu’il s’agisse d’un repas en famille ou en compagnie d’amis ou de collègues, ils prennent 80 % de leurs repas avec des convives.

Les statistiques au sujet des repas familiaux n’indiquent à peu près rien quant à la forme ou la qualité de ces rassemblements, mais il semble toutefois évident que les habitudes changent au même rythme que l’organisation sociale, notamment en ce qui a trait aux responsabilités professionnelles et à la technologie. Ainsi, les repas à heures fixes en compagnie des proches semblent avoir cédé le pas à une structure moins rigide, où « grignoter » par-ci par-là devient la norme, contrairement aux fameux « trois repas par jour » si chers à plusieurs aînés, particulièrement ceux d’ascendance européenne.

Et alors qu’il semble de plus en plus compliqué pour la famille de se réunir pour manger ensemble à la maison, les produits alimentaires n’ont jamais été aussi accessibles, notamment dans les centres urbains, et il est possible de manger à toute heure du jour ou de la nuit ailleurs qu’à la maison, c’est-à-dire dans les restaurants, les centres commerciaux, les services au volant ou même les commerces qui n’ont aucune vocation alimentaire, comme les magasins à grande surface et les centres de jardinage. Les gens ont donc tendance à manger au moment et à l’endroit qui leur convient, et de manière moins formelle et structurée.

Qu’adviendra-t-il du repas en famille?

Bref, les familles se réunissent encore pour manger ensemble, mais c’est souvent au centre commercial, dans un établissement de restauration rapide ou encore dans l’auto en se rendant au match de basketball ou à la leçon de danse… Dans quelle mesure peut-on considérer qu’il s’agit de repas familiaux? À vrai dire, les dénominateurs communs y sont toujours, c’est-à-dire la nourriture et la présence de la famille, mais d’aucuns diront qu’il manque une dimension symbolique et culturelle importante associée au repas partagé en famille à la maison. La transmission culturelle inhérente aux repas de famille et la fonction rythmique qui structure le quotidien sont-elles alors partiellement occultées? Si le repas se prend dans la voiture familiale, par exemple, les parents ne pourront peut-être pas manifester leur amour et leur sens des responsabilités de la même manière qu’à la maison, et il leur sera plus difficile dans un tel contexte de montrer les bonnes manières associées aux repas. Du reste, le cadre n’est sans doute pas le plus propice à créer un refuge par rapport au monde extérieur ou à refléter l’unité familiale.

Le fait de manger ensemble – peu importe le menu et l’endroit – contribue éventuellement à créer et à consolider des liens entre les membres de la famille.

Pourtant, malgré les circonstances, on aurait tort de sauter aux conclusions : même en auto ou attablés à un restaurant-minute, n’est-il pas possible de discuter de la journée de l’un ou de s’informer des travaux scolaires de l’autre? Certains n’hésitent pas à mettre en doute une telle hypothèse, mais d’autres études laissent plutôt croire que les familles agissent à peu près comme à la maison même lorsqu’elles mangent à l’extérieur.

En somme, le fait de manger ensemble – peu importe le menu et l’endroit – contribue éventuellement à créer et à consolider des liens entre les membres de la famille. Au lieu de se désoler du déclin du repas familial, peut-être faudrait-il revoir notre rapport à l’alimentation et, corollairement, réévaluer le véritable sens des liens qui nous unissent aux gens qui partagent délibérément notre table, c’est-à-dire la famille, les amis et les proches.

Il est possible de préserver ce que les repas familiaux ont d’enrichissant, et de privilégier ces aspects chaque fois que l’occasion de manger se présente. Ne faudrait-il pas recommencer à voir les repas comme des moments favorables à la convivialité et aux liens sociaux? Plutôt que de manger seul, sur le coin du bureau ou en voiture, on peut toujours se réunir pour profiter d’un bon repas et de la présence des autres.

 


Paul Fieldhouse est professeur auxiliaire au Département des sciences de la nutrition pour les humains de l’Université du Manitoba. Il est aussi conseiller en recherche et en politiques pour le compte du gouvernement du Manitoba. M. Fieldhouse est titulaire d’un doctorat interdisciplinaire en alimentation et en sciences religieuses.

Cet article est une version revue et mise à jour de l’article « Manger ensemble : le rituel du repas familial », publié d’abord dans le magazine Transition (Vol. 45 no 1).




L’état actuel de la recherche sur les familles des militaires

Heidi Cramm, Deborah Norris, Linna Tam-Seto, Maya Eichler et Kimberley Smith-Evans

Depuis les années 1990, on assiste à une transformation de la nature, de la fréquence et de l’intensité des opérations militaires. Or, cette transformation a aussi des conséquences sur les familles des militaires canadiens. De fait, le rythme des opérations s’est accentué et celles-ci se succèdent presque en continu, et le rôle du personnel des Forces armées canadiennes (FAC) est passé de « soldats de maintien de la paix à artisans de la paix à guerriers »1. En 2013, le Bureau de l’ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes publiait un rapport majeur sur la santé et le bien-être des familles des militaires, sous le titre Sur le front intérieur : Évaluation du bien-être des familles des militaires canadiens en ce nouveau millénaire. Ce rapport mettait en relief le contexte associé à l’évolution des opérations militaires des FAC, le sens à lui donner ainsi que les conséquences qui en découlent, et ce, tant du point de vue des militaires et des vétérans que de leur famille.

Le rapport de l’ombudsman insistait notamment sur les facteurs qui touchent la plupart des militaires et leur famille durant la majeure partie de la carrière militaire, soit la mobilité, l’absence du foyer et la notion de risque2. De fait, les familles des militaires canadiens sont appelées à déménager de trois à quatre fois plus souvent que les familles civiles, en ayant très peu d’influence sur le choix des endroits, du moment et de la durée à cet égard, ce qui perturbe entre autres la continuité des soins de santé et l’accès à ceux-ci. Les déménagements fréquents affectent aussi la participation à l’école et le rendement scolaire des enfants, en plus d’avoir une incidence sur l’accès aux services éducatifs pour les enfants ayant une incapacité ou des difficultés d’apprentissage particulières3. En outre, les réinstallations affectent les possibilités professionnelles des non-militaires de la famille, ainsi que la capacité des familles de s’occuper des proches plus vulnérables, comme les parents vieillissants. Il n’est pas rare pour celles-ci de devoir composer avec des absences prolongées en raison d’un déploiement ou d’un entraînement militaire, sans compter le caractère bien réel associé aux risques de blessures ou de maladies permanentes, ou même de décès, en lien avec les entraînements intensifs ou les déploiements4. Bien que les familles des militaires canadiens accordent beaucoup de valeur au service militaire dont s’acquitte l’un des leurs et qu’ils en tirent une grande fierté, il n’en demeure pas moins que la mobilité et l’absence du foyer de même que « les bouleversements incessants de la vie militaire5 » sont des agents perturbateurs importants pour celles-ci. Certains conjoints non militaires interrogés aux fins de cette étude estimaient que leurs enfants « payaient un prix pour le service au pays de leur parent6 ».

« Les facteurs qui touchent la plupart des militaires et leur famille durant la majeure partie de la carrière militaire

[sont] la mobilité, l’absence du foyer et la notion de risque. »

Même si des recherches ont cours depuis environ un quart de siècle au sujet des familles des militaires canadiens, les initiatives concrètes visant à consolider ce créneau d’étude ont souffert – du moins jusqu’à tout récemment – de l’insuffisance des ressources financières en recherche civile et des difficultés à maintenir un cadre collaboratif. Toutefois, cette situation a évolué grâce aux réseaux mis sur pied par l’entremise de l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans. À l’heure actuelle, les études portant sur la situation des familles des militaires en service concernent très majoritairement la réalité vécue aux États-Unis. Ces dernières années, les textes spécialisés publiés dans le domaine mettaient surtout l’accent sur les conséquences de la vie militaire pour les familles, de même que sur les moyens de favoriser la résilience au sein des familles des militaires7. En ce sens, on entend par résilience la « force d’adaptation ou la capacité de maintenir ou de retrouver un état psychologique sain malgré l’adversité8 ». [traduction]

« Ces dernières années, les textes spécialisés publiés [sur les familles des militaires] mettaient surtout l’accent sur les conséquences de la vie militaire pour les familles, de même que sur les moyens de favoriser la résilience au sein des familles des militaires. »

Dans l’ensemble, les perspectives de la recherche axée sur les familles des militaires avaient principalement comme objet les risques ou les problèmes inhérents9. De fait, il n’existe que très peu d’études sur les facteurs (ou la combinaison de facteurs) favorisant la résilience perpétuelle qui sous-tend la vie de famille chez les militaires10. On sait peu de choses concernant les mécanismes qui soutiennent cette résilience. Au contraire, on s’est surtout penché sur les conséquences des déploiements en lien avec divers aspects psychologiques, sociaux, éducatifs et comportementaux11–14. Par exemple, on a constaté que la santé psychologique d’un parent en déploiement ou de celui qui reste au foyer est susceptible d’influencer les enfants à différents moments de leur développement. L’étude américaine Children on the Homefront portant sur les incidences des opérations militaires sur le bien-être des enfants a ainsi permis de constater que la santé mentale des parents qui restent à la maison pendant le déploiement du conjoint influence largement la prévalence de problèmes affectifs, sociaux et éducatifs chez les enfants, et ce, pendant et après le déploiement15. Dans un rapport publié récemment sur l’état actuel de la recherche au Canada et à l’étranger en ce qui a trait aux conséquences sur la santé et le bien-être de la famille à la suite de blessures de stress opérationnels (BSO)16, on soulignait les effets néfastes manifestes à cet égard sur la dynamique familiale de même que sur la santé et le bien-être des membres de la famille. En outre, ces familles seraient plus vulnérables que les autres aux difficultés affectives, psychologiques, comportementales, sociales et d’apprentissage, et leurs membres plus sujets à la négligence ou à la maltraitance17.

« La santé psychologique d’un parent en déploiement ou de celui qui reste au foyer est susceptible d’influencer les enfants à différents moments de leur développement. »

Or, il s’avère difficile de déterminer à quel point les conclusions de telles études sont pertinentes en fonction de la réalité canadienne. De fait, les familles des militaires canadiens (particulièrement ceux qui ne sont pas en service actif) déplorent le fait que « nous savons peu de choses sur le sujet dans le contexte canadien18 ». En effet, même s’il est possible d’élargir plusieurs de ces constats pour les appliquer à la réalité du Canada, il existe toutefois d’importantes différences qui justifieraient de chercher à mieux connaître les besoins uniques des enfants, des conjoints et des familles des militaires canadiens19. Au Canada, par exemple, contrairement à ce qui prévaut au États-Unis, les familles des militaires ont recours au système civil de soins de santé et, par conséquent, ont la responsabilité de trouver un médecin omnipraticien ou spécialiste suivant leurs besoins, et ce, tout en tenant compte bien souvent des particularités et des critères d’admissibilité des différents régimes provinciaux de soins de santé. Dès lors, les membres des familles de militaires sont privés du caractère permanent des soins et tributaires de nouvelles listes d’attente à chaque déménagement, ce qui mine effectivement la possibilité de bénéficier de soins réguliers auprès d’un professionnel de la santé attitré. Faute de pouvoir trouver un nouveau médecin, plusieurs familles de militaires canadiens n’hésitent pas à retourner consulter leur médecin traitant dans la région de leur affectation précédente. Lorsque certains membres de la famille ont besoin de soins médicaux particuliers ou sont atteints d’une incapacité, il peut s’avérer frustrant et coûteux de chercher des soins dans un nouveau régime de soins de santé, sans compter les difficultés résultant des divergences dans les critères d’admissibilité et les politiques de remboursement. Dans certains cas, les difficultés tiennent aussi au fait que certains médecins de famille « ont une compréhension superficielle des caractéristiques de la vie militaire, ce qui peut aussi avoir une incidence sur la qualité et la continuité des soins20 ».

Les difficultés vécues par les familles des militaires par rapport au système de soins de santé trouvent aussi écho dans le domaine de l’éducation. Il y a 20 ans, 80 % des familles des FAC vivaient sur une base militaire et y fréquentaient une école encadrée par le ministère de la Défense nationale. Or, non seulement ce système d’éducation est-il disparu, mais 85 % des familles des FAC vivent désormais à l’extérieur des bases militaires et fréquentent les écoles de quartier21, où le personnel enseignant non militaire connaît mal les facteurs de stress associés à la vie des militaires, de même que les répercussions sur leurs conjoints et enfants. De plus, contrairement à ce qui existe aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les ministères fédéraux du Canada ne versent aucun financement aux commissions scolaires des différentes provinces pour adapter les programmes d’éducation en fonction de la réalité des familles des militaires, qu’il s’agisse d’un transfert d’école, d’un déploiement ou des problèmes associés à une BSO chez l’un des parents22, 23. À chaque transfert d’école, les élèves atteints d’une incapacité ou nécessitant des services éducatifs particuliers doivent se soumettre à nouveau au processus d’évaluation et d’attribution des ressources, ce qui représente une importante source de stress pour ces familles24.

« Il faudra s’employer à définir clairement les enjeux et les besoins particuliers [en matière de santé] en contexte canadien. »

Le Canada s’est doté de programmes et de services ciblés au bénéfice des familles, notamment pour l’encadrement en situation de crise, le soutien par les pairs, les services de psychoéducation, ainsi que les services de consultation offerts par l’entremise de divers organismes, comme les Centres de ressources pour les familles des militaires (CRFM), mais l’offre de tels services demeure inégale selon les régions et les centres urbains. Par ailleurs, le Canada a fait preuve de leadership en mettant sur pied divers programmes et services axés sur la famille, comme la production de la série de webinaires Le pouvoir de l’esprit25 destinée aux adolescents. Cependant, il n’a pas été démontré clairement dans quelle mesure la plupart de ces initiatives se fondent sur des éléments factuels, ni à quel point leur efficacité repose sur une évaluation rigoureuse.

Pour s’assurer que les conjoints et partenaires des militaires ainsi que les quelque 64 100 enfants canadiens qui grandissent au sein d’une famille de militaires puissent bénéficier des mêmes avantages en matière de santé que leurs concitoyens civils, il faudra s’employer à définir clairement les enjeux et les besoins particuliers en contexte canadien. Toutefois, malgré l’importance de cibler ces besoins, il faudra aussi que les chercheurs s’intéressent aux connaissances et aux compétences dont devront disposer les éducateurs, les fournisseurs de soins de santé et les partenaires communautaires afin d’épauler et soutenir efficacement les familles des militaires. À terme, ces constatations serviront de base à d’éventuels programmes et initiatives fondés sur des données probantes.

 


 

Auteurs

Heidi Cramm, School of Rehabilitation Therapy, Université Queen’s, Kingston (Ont.)

Deborah Norris, Département de gérontologie et d’études de la famille, Université Mount Saint Vincent, Halifax (N.-É.)

Linna Tam-Seto, School of Rehabilitation Therapy, Université Queen’s, Kingston (Ont.)

Maya Eichler, Département de politique et d’études canadiennes, Université Mount Saint Vincent, Halifax (N.-É.)

Kimberley Smith-Evans, Département de politique et d’études canadiennes, Université Mount Saint Vincent, Halifax (N.-É.)

 

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Cet article est tiré de « Making Military Families in Canada a Research Priority », qui présente une discussion sur les priorités de recherche futures. L’article original, publié en ligne dans le Journal of Military, Veteran and Family Health en novembre 2015 (Volume 1 n° 2), peut être consulté sur le site Web du journal.

 

NOTES

  1. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes (2013). Sur le front intérieur : Évaluation du bien-être des familles des militaires canadiens en ce nouveau millénaire, Ottawa, Bureau de l’Ombudsman du ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  2. Ibidem
  3. Bradshaw, CP., Sudhinaraset, M., Mmari, K. et autres (2010). « School Transitions Among Military Adolescents: A Qualitative Study of Stress and Coping » dans School Psychology Review, vol. 39, n° 1, p. 84-105.
  4. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  5. Ibidem
  6. Ibidem
  7. Saltzman, WR., Lester, P., Beardslee, WR. et autres (2011). « Mechanisms of Risk and Resilience in Military Families: Theoretical and Empirical Basis of A Family-Focused Resilience Enhancement Program » dans Clinical Child and Family Psychology Review, vol. 14, n° 3, p. 213-230. [MEDLINE : 21655938]
  8. Herrman, H., Stewart, DE., Diaz-Granados, N. et autres (2011). « What Is Resilience? » dans Canadian Journal of Psychiatry, vol. 56, n° 5, p. 258-265. [MEDLINE : 21586191]
  9. Easterbrooks, MA., Ginsburg, K. et Lerner, RM. (2013). « Resilience Among Military Youth » dans Future Child, vol. 23, n° 2, p. 99-120. [MEDLINE : 25518694]
  10. Palmer, C. (2008). « A Theory of Risk and Resilience Factors in Military Families » dans Military Psychology, vol. 20, n° 3, p. 205-217.
  11. Aronson, KR. et Perkins, DF. (2013). « Challenges Faced by Military Families: Perceptions of United States Marine Corps School Liaisons » dans Journal of Child and Family Studies, vol. 22, n° 4, p. 516-525.
  12. Cederbaum, JA., Gilreath, TD., Benbenishty, R. et autres (2014). « Well-Being and Suicidal Ideation of Secondary School Students from Military Families » dans Journal of Adolescent Health, vol. 54, n° 6, p. 672-677. [MEDLINE : 24257031]
  13. Cozza, SJ. (2011). « Children of Military Service Members: Raising National Awareness of the Family Health Consequences of Combat Deployment » dans Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine, vol. 165, n° 11, p. 1044-1046. [MEDLINE : 21727261]
  14. Chandra, A., Lara-Cinisomo, S., Jaycox, LH. et autres (2010). « Children on the Homefront : The Experience of Children from Military Families » dans Pediatrics, vol. 125, n° 1, p. 16-25. [MEDLINE : 19969612]
  15. Ibidem
  16. Norris, D., Cramm, H., Eichler, M., Tam-Seto, L. et Smith-Evans, K. (2015). Operational Stress Injury: The Impact on Family Mental Health and Well-Being. A Report to Veterans Affairs Canada.
  17. Ibidem
  18. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  19. Dursun, S. et Sudom, K. (2009). Impacts of Military Life on Families: Results from the Perstempo Survey of Canadian Forces Spouses, Ottawa, Recherche et développement pour la défense Canada.
  20. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  21. Services de soutien aux familles des militaires. Services de bien-être et moral des Forces canadiennes (s.d.). Le mode de vie des familles des Forces canadiennes : mythes et réalité. (Page Web consultée le 10 septembre 2015)
  22. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  23. National Military Family Association (2006). Department of Defense Support to Civilian Schools Educating Military Children, Alexandria (Virginie), The Association.
  24. Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.
  25. Services de soutien aux familles des militaires. Services de bien-être et moral des Forces canadiennes (s.d.). Le pouvoir de l’esprit. Comprendre la BSO d’un membre de votre famille. (Page Web consultée le 10 septembre 2015)