Vie étudiante et « familles choisies » : utiles ou néfastes?

Chloe Brown

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Si les familles elles-mêmes sont très diversifiées, il en va de même des perceptions quant à la notion même de la famille et de la manière dont elle se présente pour chacun. Pour plusieurs personnes, la « famille » est synonyme d’amour, d’entraide, de soutien et de proximité. Pour d’autres, elle prend un visage complexe, pas si rose, voire déstabilisant. Il n’en demeure pas moins que le concept de la famille joue un rôle crucial pour favoriser notre compréhension du monde et consolider notre sentiment d’appartenance à celui-ci.

Puisque l’idée de stabilité, de sécurité et de soutien est profondément ancrée dans la notion de famille, certains établissements et organisations au sein de la société adoptent une « approche familiale » pour susciter une sorte de proximité, de responsabilité mutuelle, de solidarité ou de soutien inconditionnel parmi les membres d’un groupe donné.

Cette réalité se traduit de plusieurs façons, notamment lorsque des gestionnaires parlent d’une « grande famille » pour désigner les membres d’une équipe, ou lorsque certains collègues se qualifient de véritables « conjoints de travail » pour expliquer qu’ils sont très proches sur le plan professionnel. Cette réalité se présente aussi dans d’autres sphères, comme dans les institutions religieuses ou culturelles, où la même approche vise à resserrer les liens communautaires.

L’« approche familiale » est souvent vue comme un moyen de renforcer la structure, l’appartenance ou l’entraide.

Sur les campus, on a parfois recours à la notion de famille et à sa terminologie pour attribuer des étiquettes du domaine de la famille permettant d’illustrer les liens qu’entretiennent certains étudiants avec leurs pairs un peu plus âgés, leurs présidents ou leurs représentants (ex. : confrérie, fraternité ou d’autres termes associés à la filiation parentale lorsqu’il s’agit du personnel universitaire).

Même si une telle « approche familiale » est souvent vue comme un moyen de renforcer la structure, l’appartenance ou l’entraide, cette imposition d’une idée de la famille peut devenir problématique à certains égards pour les étudiants qui misent plutôt sur leur développement personnel à ce stade important de leur vie.

Les universités favorisent le « clan universitaire », alors que plusieurs étudiants sont plutôt en quête d’indépendance

Le début de l’âge adulte est une période importante de l’épanouissement personnel, où l’on acquiert une certaine indépendance tout en cherchant à trouver sa propre identité (ou ses propres identités). Plusieurs jeunes adultes choisissent de faire des études postsecondaires afin de mieux comprendre le monde tout en se préparant une carrière professionnelle. Pour de nombreux étudiants, cette transition vers l’âge adulte laisse transparaître une certaine vulnérabilité, particulièrement chez ceux qui quittent pour la première fois leur famille, leur collectivité ainsi que les repères qui leur sont familiers et rassurants.

Les universités privilégient parfois un langage à dénotation familiale pour mieux resserrer les liens et favoriser une sorte de proximité au sein de la communauté étudiante.

À ce stade de leur vie, plusieurs étudiants considèrent donc que vivre en résidence ou sur le campus représente un pas vers l’indépendance, en préservant toutefois une sorte de « cadre familial » qui rappelle un peu leur chez-soi. Et cette idée va parfois un peu plus loin sur les plus petits campus, où la vie universitaire ou en résidence est structurée en « clans ». Ainsi, certaines petites universités privilégient parfois un langage à dénotation familiale pour mieux resserrer les liens et favoriser une sorte de proximité au sein de la communauté étudiante, même si cette « famille » artificielle recoupe parfois plusieurs facultés et regroupe des milliers d’étudiants (dont plusieurs n’auront même jamais l’occasion de se rencontrer).

Pour ceux et celles qui considèrent la famille comme quelque chose de rassurant et de satisfaisant, cette « approche familiale » est souvent bien accueillie. De fait, des études ont montré que les réseaux et les liens sociaux (particulièrement les liens familiaux) sont essentiels à la vie quotidienne et au bien-être et qu’ils représentent éventuellement des facteurs de protection. Cette réalité se reflète d’ailleurs dans les données de l’Enquête sociale générale de 2013, où le taux de satisfaction à l’égard de la vie se situait à 86 % chez les Canadiens entretenant des liens étroits avec cinq proches ou plus, contre 75 % chez ceux qui ne comptaient que sur un ou deux membres de la famille, ou seulement 69 % pour les répondants qui n’avaient aucun proche1Gregory M. Walton et autres, « Mere Belonging: The Power of Social Connections » dans Journal of Personality and Social Psychology, vol. 102, no 3.  Lien : https://bit.ly/2KYu1zY.

Plusieurs jeunes adultes cherchent à s’éloigner de leur famille (et parfois de tout ce qui rappelle la notion même de la famille) pour mieux développer leur indépendance.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant de constater que plusieurs jeunes adultes sont enclins à former des cercles sociaux serrés pour retrouver une forme de soutien après s’être éloignés de leur propre famille. C’est notamment le cas des jeunes Canadiennes qui, dans l’Enquête sociale générale, étaient plus nombreuses que les hommes à déclarer entretenir des liens familiaux étroits avec des proches2Ibidem. Par contre, plusieurs jeunes adultes cherchent plutôt à s’éloigner de leur famille (et parfois même de tout ce qui rappelle la notion même de famille) pour mieux développer leur indépendance, peu importe la nature de leur relation avec les membres de leur famille. Pour ces étudiants, même si elle découle probablement d’une bonne intention, l’approche familiale risque d’entraîner par ricochet un sentiment d’infantilisation et d’entraver le développement personnel recherché durant ces années charnières.

Le cadre « familial » : un gage de sécurité, mais un terrain propice à des comportements fautifs

Toutefois, l’approche familiale peut aussi entraîner divers problèmes et nuire à l’épanouissement personnel des jeunes adultes. La notion de « famille » comporte une dimension essentiellement affective qui inspire à certains un lien d’attachement ou un sentiment de responsabilité plus fort que celui de l’appartenance à une simple équipe ou communauté. Ceci étant, certains finissent par justifier n’importe quel geste ou comportement au nom de la protection et du soutien de leur « famille » universitaire, et cette structure familiale artificielle sert éventuellement à excuser ou à couvrir la maltraitance ou la violence. À cet égard – et la recension des écrits le montre clairement – les questions liées à la sécurité personnelle sont omniprésentes sur les campus d’Amérique du Nord, notamment dans le cas de la violence sexuelle et des initiations.

Certains étudiants trouvent qu’on a tendance à excuser les comportements problématiques et la maltraitance, à en faire peu de cas voire à les cacher par « loyauté familiale ».

Certains étudiants trouvent qu’on a tendance à faire peu de cas des comportements problématiques et de la maltraitance, à les excuser voire à les cacher par « loyauté familiale ». Ces personnes risquent alors de ne pas se sentir à l’aise de parler d’un épisode de violence qu’ils ont vécu sur le campus. De leur côté, les directions universitaires auront peut-être tendance à protéger leur réputation d’établissement offrant un « milieu familial ». Par conséquent, les cas de violence sexuelle, physique ou psychologique qui surviennent dans le cadre universitaire ou en résidence sont souvent négligés ou traités de façon inadéquate, comme l’illustrait Rachel Browne dans le magazine Maclean’s sous le titre « Why Don’t Canadian Universities Want to Talk about Sexual Assault?3Rachel Browne, « Why Don’t Canadian Universities Want to Talk about Sexual Assault? » dans Maclean’s (30 octobre 2014).  Lien : https://bit.ly/2N2hXLe » [Pourquoi les universités canadiennes refusent-elles d’aborder la question des agressions sexuelles?].

Le cadre « familial » ne convient pas à tous les jeunes adultes

Du reste, le modèle familial que les universités adoptent s’inspire souvent de la « famille nucléaire » traditionnelle (c’est-à-dire celle formée d’un couple marié hétérosexuel et cisgenre ayant des enfants). Si cette structure familiale particulière trouve écho chez certains étudiants, ce n’est pas le cas de tous (entre autres pour ceux issus d’une famille monoparentale ou sans génération intermédiaire, ou ayant été élevés par des parents de même sexe). Par conséquent, certains se sentent exclus par une telle approche.

Certains craignent que leur volonté de dénoncer les comportements déplacés soit perçue comme une dénonciation envers l’ensemble du « clan » plutôt qu’envers la ou les personnes fautives.

On peut penser que de jeunes étudiants hésiteront dans certains cas à dénoncer la violence physique ou les comportements humiliants dont ils pourraient avoir été victimes de la part d’autres membres de la « confrérie » dans une résidence réservée aux hommes, que ce soit dans le cadre d’initiations ou d’autres activités du genre, et ce, par crainte d’avoir l’air de dénoncer l’ensemble du « clan » plutôt que seulement la ou les personnes fautives. Dans une université de la Nouvelle-Écosse, par exemple, les jeunes d’une résidence réservée aux hommes ont l’habitude d’attribuer des surnoms aux nouveaux venus, lesquels font référence au comportement de certains de leurs prédécesseurs. Ils n’ont donc pratiquement aucun contrôle sur leur propre identité au sein de la « famille universitaire ». Si leurs « confrères » plus anciens connaissent les histoires qui se cachent derrière ces sobriquets, les principaux intéressés n’en savent rien et se trouvent à incarner, en quelque sorte, l’humiliation que d’autres ont suscitée avant eux par leur comportement. Plusieurs considèrent que la fraternité qui règne dans les résidences réservées aux hommes favorise l’amitié et les liens affectifs parmi la gent masculine, mais il n’en demeure pas moins que certains vivent de la maltraitance et du harcèlement à divers degrés au sein de ce qui devrait être leur foyer « familial ».

Par ailleurs, on peut aussi penser que les jeunes femmes victimes de violence sexuelle sur les campus pourraient hésiter à dénoncer leurs agresseurs sous le couvert d’une telle « approche familiale », par crainte, encore une fois, de contester le statut du « clan universitaire ». Et celles qui choisissent néanmoins de le faire se retrouvent souvent dans le « rôle de la victime », c’est-à-dire qu’elles finissent par devoir chercher du soutien de la part des chefs masculins du clan plutôt que de faire incriminer ceux qui ont commis les gestes dont elles ont été victimes.

Enfin, pour les étudiants allosexuels ou non conformes au genre (dont certains vivent par ailleurs des tensions au sein de leur véritable famille), l’approche familiale patriarcale et hétéronormative est susceptible de renforcer leur sentiment d’exclusion de tels groupes. Souvent, la notion de famille complique davantage les choses pour ces jeunes allosexuels, qui voient alors la même dynamique se perpétuer dans leur parcours universitaire, au risque de se sentir exclus, menacés et non désirés.

Les relations fondées sur l’amour, l’entraide et le soutien jouent souvent un rôle important dans la vie des jeunes qui commencent à apprivoiser l’âge adulte. L’« approche familiale » artificielle qui prévaut dans certains milieux universitaires ne représente pas nécessairement l’avenue la plus favorable à la constitution de familles véritablement « choisies ».

En effet, les familles choisies ne se structurent généralement pas en fonction de l’âge, du genre ou de l’autorité; elles s’organisent plus naturellement autour de l’amour, du soutien et des relations inspirantes. En somme, il faut saisir toute l’importance et la beauté des familles choisies pour comprendre la complexité et la diversité de la vie de famille, des réalités familiales et des familles elles-mêmes, au Canada et partout ailleurs.

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Chloe Brown est récemment diplômée de l’Université St. Francis Xavier, où elle agissait comme rédactrice principale au sein du Xaverian Weekly.

Publié le 31 juillet 2018

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Notes   [ + ]

1. Gregory M. Walton et autres, « Mere Belonging: The Power of Social Connections » dans Journal of Personality and Social Psychology, vol. 102, no 3.  Lien : https://bit.ly/2KYu1zY
2. Ibidem
3. Rachel Browne, « Why Don’t Canadian Universities Want to Talk about Sexual Assault? » dans Maclean’s (30 octobre 2014).  Lien : https://bit.ly/2N2hXLe

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