Par Nathan Battams

Téléchargez Entretien avec Lisa Wolff, directrice des politiques et de l’éducation au sein d’UNICEF Canada

Le 20 novembre, on célèbre la Journée nationale de l’enfant ainsi que la Journée mondiale de l’enfance des Nations Unies, une double occasion de commémorer l’adoption de la Déclaration des droits de l’enfant des Nations Unies et de la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies. Pour ceux qui s’emploient à étudier, à servir et à soutenir les enfants au Canada, c’est l’occasion de souligner et de célébrer les contributions diverses et uniques des enfants à l’égard de la société, en plus de favoriser leur bien-être tout en sensibilisant la population à cet égard.

L’année 2019 marque le 60e anniversaire de la signature de la Déclaration des droits de l’enfant par l’Assemblée générale des Nations Unies et le 30e anniversaire de l’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant, une année spéciale axée sur la compréhension des enfants et des jeunes. Cette compréhension a été consolidée par la publication du rapport de référence de l’Indice canadien du bien-être chez les enfants et les jeunes, intitulé Quelle est la situation au Canada?

Lisa Wolff, directrice des politiques et de l’éducation au sein d’UNICEF Canada, s’est récemment entretenue avec le gestionnaire des communications de l’Institut Vanier, Nathan Battams, afin de discuter de ce portrait novateur et inédit du bien-être chez les enfants et les jeunes, ainsi que de son développement et de ses orientations futures.


Comment l’Indice canadien du bien-être chez les enfants et les jeunes a-t-il vu le jour?

Depuis quelques décennies, nous suivons la situation des enfants au Canada et ailleurs dans le monde à l’aide de diverses données démographiques afin de mieux cerner les progrès réalisés à l’égard du bien-être des enfants et des jeunes, les défis qui demeurent et les aspects où l’on ne relève aucun progrès ou là où il y a risque que la situation se détériore. Ces données facilitent le travail des décideurs, des chercheurs, des militants et des personnes influentes en créant des conditions de vie plus favorables pour les enfants et les jeunes.

Il y a plus de 30 ans, l’UNICEF lançait la série de rapports La situation des enfants dans le monde, qui a fortement influencé la mesure du bien-être chez les enfants et les jeunes. Depuis, de nombreux rapports faisant « état de la situation » à l’égard de diverses conditions ont été publiés, s’appuyant également sur des indicateurs et des données démographiques.

Au cours des dernières années, l’UNICEF a commencé à s’intéresser davantage aux pays à revenu élevé et, en 2007, il instaurait l’Indice de bien-être chez les enfants et les jeunes, qui regroupait plusieurs indicateurs de la situation des enfants dans les pays riches en fonction de différents aspects de la vie en un seul nombre et classement composite. Depuis, nous avons publié diverses itérations de cet indice. Dans la version la plus récente, l’indice de 2017, le Canada se classait 25e sur 41 pays à l’égard du bien-être global chez les enfants et les jeunes.

Grâce à cet indice, nous avons découvert que le classement du Canada parmi ses homologues – le groupe des pays riches qui disposent de ressources similaires à investir à l’égard des enfants et qui devraient, par conséquent, obtenir des résultats raisonnablement semblables et comparables en termes de classement – a tendance à se maintenir dans le milieu du groupe et progresse très peu par rapport à d’autres pays qui sont parvenus à améliorer leur position avec le temps.

Cela nous a amenés à nous demander comment certains pays comme le Royaume-Uni étaient parvenus à gravir les échelons assez rapidement et pourquoi nous étions coincés au milieu. De plus, nous avons constaté que plusieurs organismes désiraient utiliser le classement de l’UNICEF pour soutenir leur propre cause et pour créer leurs propres tableaux de bord statistiques en lien avec les enfants et les jeunes. Par exemple, le projet Growing Up in BC s’est inspiré de l’indice de l’UNICEF.

Nous avons également réalisé que le Canada dispose de données à l’égard des enfants et des jeunes qui ne sont pas comparables à celles des autres pays, car elles sont propres aux enquêtes canadiennes, et que ces abondantes données pourraient fournir de précieux renseignements supplémentaires sur ce qui se passe dans la vie des enfants et l’évolution de celle-ci. Nous avions déjà l’exemple de l’Indice canadien du mieux-être, qui fait la même chose à l’échelle de la population en général, en plus de comparer la situation du progrès social par rapport à celle du progrès économique. Nous avons donc décidé de créer l’Indice canadien du bien-être chez les enfants et les jeunes, en nous inspirant à la fois du modèle de l’UNICEF et de celui de l’Indice canadien du mieux-être – un indice qui mobiliserait des données et des perspectives plus étoffées et plus ciblées sur la situation des enfants et qui, s’il était possible de le reproduire dans le temps, nous permettrait d’en suivre les progrès et d’en constater les lacunes.

La première étape entreprise a été de mettre sur pied un groupe consultatif. Nous avons formé un groupe vaste et diversifié qui a pris de l’expansion au cours des trois années où nous travaillions à élaborer l’indice. Nous avons commencé avec une quarantaine de conseillers de partout au Canada – un groupe multidisciplinaire, provenant du milieu de la recherche, du gouvernement et d’organismes communautaires d’un bout à l’autre du pays – afin de connaître leur conception de ce qu’un tel indice devrait faire.

La vision qui en a résulté vise deux objectifs. D’abord, nous voulions que cet indice serve d’outil de communication pour les décideurs et les personnes influentes du Canada à l’échelle du pays – un outil qui met en lumière comment se portent nos jeunes et qui souligne toute possibilité de changement et de progrès. Ensuite, nous voulions qu’il compile divers points de données, non seulement comme un tableau de bord, mais aussi comme une vue d’ensemble de différentes dimensions de la vie des enfants, ce qui allait nous permettre de dégager des tendances et de nous concentrer sur certaines mesures importantes pouvant véritablement « faire bouger les choses » en matière de bien-être chez les enfants et les jeunes ainsi que sur les actions pouvant combler efficacement les lacunes importantes.

Par conséquent, l’indice donne une vision globale de l’enfance, une vision qui ne repose pas uniquement sur les indicateurs généralement considérés importants par les adultes (et qui, par conséquent, sont plus susceptibles de faire l’objet de financement lors des enquêtes démographiques), comme les résultats scolaires et l’état de la santé. Ces facteurs comptent vraiment pour les adultes, et ils comptent aussi pour les jeunes, mais ce que nos conseillers et les jeunes eux-mêmes nous ont mentionné (car les jeunes ont joué un rôle déterminant dans le processus d’élaboration de l’indice) est que leur vie comportait également beaucoup d’autres éléments importants. Quelques exemples : De combien de temps de jeu et de loisir disposent-ils? Dans quelle mesure peuvent-ils participer à la vie de leur famille et à la société? Quelles relations sont importantes pour eux et comment se portent-elles? Que pensent-ils de l’école – pas seulement en matière de résultats scolaires, mais par rapport à leur vécu en lien avec l’école en soi?

L’indice donne une vision globale de l’enfance, une vision qui ne repose pas uniquement sur les indicateurs généralement considérés importants par les adultes (et qui, par conséquent, sont plus susceptibles de faire l’objet de financement lors des enquêtes démographiques).

Nous avons convenu de neuf dimensions représentant les aspects généraux et conceptuels de la vie des enfants, qui sont mesurés par un total de 125 indicateurs statistiques. Cela représente beaucoup d’indicateurs, mais cette approche offre un aperçu plus complet de leur bien-être et, en les organisant selon les différentes dimensions, nous sommes en mesure de définir le bien-être chez les enfants et les jeunes d’une manière plus globale et de faire ressortir certains aspects qui revêtent de l’importance pour les jeunes comme pour certains des adultes qui ont pris part au projet.

Le processus qui nous a menés jusque-là comportait plusieurs volets d’enquête. Nous avons examiné comment d’autres organismes s’y étaient pris pour créer des indices et mesurer le bien-être des enfants et des jeunes au Canada ainsi qu’ailleurs dans le monde. Nous avons étudié différentes pratiques, exploré certaines approches innovatrices et dynamiques qui ont été adoptées, et passé en revue certains éléments préalablement discutés qu’il était important de mesurer et qui ont été validés par la recherche. Nous avons parcouru de nombreux documents, y compris les données de recherche et les connaissances fournies par nos conseillers au cours du processus, et intégré le vécu des jeunes en leur demandant ce qui est important dans leur vie. Un prototype de l’indice a été conçu, et nous l’avons soumis aux jeunes afin qu’ils nous indiquent ce qu’ils appréciaient à son sujet, ce que nous avions omis d’aborder et ce qui était problématique dans notre approche – il s’agissait d’un processus itératif.

Sur certaines questions, le point de vue des adultes et celui des jeunes étaient en contradiction, et lorsque c’était le cas, nous avons privilégié l’opinion des jeunes. Les repas en famille en sont un bel exemple. Certains des indicateurs courants lorsque l’on parle de la santé des jeunes visent à savoir s’ils prennent régulièrement des repas en famille. Nous savons, grâce à la recherche, que les jeunes qui partagent davantage de repas avec leur famille sont plus susceptibles de ressentir un fort sentiment d’appartenance, d’être en meilleure santé mentale, d’adopter moins de comportements à risque et d’obtenir de meilleurs résultats scolaires.

Sur certaines questions, le point de vue des adultes et celui des jeunes étaient en contradiction, et lorsque c’était le cas, nous avons privilégié l’opinion des jeunes.

Mais en discutant avec les jeunes – d’ailleurs, nous nous sommes assurés de discuter aussi avec ceux dont les possibilités sont plus restreintes, notamment les communautés des Premières Nations et les jeunes placés dans des établissements de garde fermés, certains d’entre eux n’étant plus en relation avec leur famille –, plusieurs nous ont mentionné que les repas en famille sont des cadres trop normatifs, où on les critique et où on les fait culpabiliser sur leur incapacité à entretenir des relations familiales, des cadres non réalistes. C’était également le cas au sein de certaines familles à revenu élevé, où nous avons relevé des énoncés du genre « Nous n’en faisons pas, nous sommes trop occupés. » Nous nous concentrons donc plutôt sur la mesure des résultats – Les enfants sont-ils en santé? Ont-ils un sentiment d’appartenance? – et moins sur ce qui y contribue. Nous utiliserons d’autres moyens pour examiner ces questions.

Une autre opposition concernait l’importance des animaux de compagnie. Un spécialiste en recherche dirait : « En fait, aucune étude n’a jamais établi avec certitude que les animaux de compagnie sont importants pour le bien-être », alors que certains pays font ressortir des données contraires à cet égard. Mais lorsque l’on interroge les jeunes sur les relations qui sont importantes dans leur vie, ils évoquent d’autres thèmes que ceux étudiés par la recherche, notamment les parents, les enseignants, les pairs et tout autre adulte de soutien au sein de la communauté.

Mais lorsque l’on interroge les jeunes sur les relations qui sont importantes dans leur vie, ils évoquent d’autres thèmes que ceux étudiés par la recherche.

Les enfants font souvent des déclarations du genre « mon animal de compagnie m’aide à me sentir bien » ou « mon animal de compagnie est l’une des relations les plus importantes dans ma vie ». C’est pourquoi nous avons ajouté un indicateur à cet égard, car nous désirons l’observer au fil du temps, découvrir combien de jeunes s’occupent d’un animal domestique et cultivent une relation d’une telle importance dans leur vie. Il est possible que leur animal domestique devienne important parce qu’il leur permet de combattre la solitude et d’obtenir un sentiment d’acceptation. Peut-être aussi que les animaux domestiques deviennent des indicateurs plus importants lorsque d’autres relations sont difficiles. C’était un élément intéressant, et nous l’avons relevé trop souvent pour ne pas en tenir compte, c’est pourquoi nous l’avons intégré à l’indice.

Quelle approche votre équipe a-t-elle adoptée afin de s’assurer de recueillir des expériences diverses, comme celles des enfants autochtones ou des jeunes immigrants?

Avant l’élaboration de l’indice, nous avons tenu une série de tables rondes, semblables aux événements de la Tournée nationale de consultations sur les familles au Canada de l’Institut Vanier, auprès d’organismes et de chefs de file qui offrent des services à l’enfance. L’une des tables rondes s’adressait plus particulièrement aux organismes et aux chefs de file d’origine autochtone. Nous leur avons demandé : « Que signifie pour vous le bien-être? » afin d’en obtenir la définition pour cette communauté, car il n’existe pas de définition unique officielle du « bien-être ». Les réponses ont vraiment permis de cibler les éléments que nous avons choisi de mesurer.

Une grande diversité était également représentée au sein du groupe consultatif, non seulement en termes de culture, d’âge ou de positionnement socioéconomique au Canada, mais aussi en matière de disciplines et d’approches universitaires.

Des chefs de file autochtones nous ont parlé de l’importance d’intégrer l’accès à la culture et le respect de l’écosystème et de l’environnement dans toutes les relations avec les enfants et les jeunes. Ces éléments ont donc été ajoutés à l’indice, dans une dimension intitulée Sommes-nous connectés à notre environnement? Il s’agit en fait d’une inclusion plutôt rare dans un contexte de mesure du bien-être chez les enfants et les jeunes, et il existe également des indicateurs de mesure qui sont reliés au climat, comme l’exposition à la pollution atmosphérique et l’accès à des espaces naturels. Cette sensibilité à l’environnement n’a été soulevée à aucune autre table ronde – seulement dans les perspectives autochtones. Elle se trouve également appuyée par les Objectifs de développement durable (ODD), que nous mesurons également dans le cadre de l’indice par des indicateurs qui sont alignés avec les ODD portant sur l’enfance.

Une grande diversité était également représentée au sein du groupe consultatif, non seulement en termes de culture, d’âge ou de positionnement socioéconomique au Canada, mais aussi en matière de disciplines et d’approches universitaires.

Quelles sont les prochaines étapes, et quelle est votre vision quant à l’utilisation de l’indice?

Nous aimerions que les gouvernements provinciaux, territoriaux et fédéral effectuent le suivi d’un plus vaste ensemble d’indicateurs et de dimensions de la vie des enfants, et qu’ils s’intéressent autant aux aspects comme leur liberté de jouer et de participer à la vie qu’ils le font actuellement pour le rendement scolaire et l’usage de drogues. Une meilleure analyse comparative et un meilleur suivi de la situation des enfants et des jeunes, à l’aide de renseignements fondés sur des données probantes, peuvent aider à orienter les décideurs et les responsables des politiques.

En fait, on utilise déjà l’indice, notamment dans la région de Waterloo, qui compte plusieurs municipalités et collectivités rurales. Dans le but d’élargir leur champ d’action et leurs progrès à l’échelle régionale, ils ont adopté, à l’égard des enfants de la région, un nouvel ensemble d’objectifs alignés avec les neuf dimensions de l’indice. Des centaines d’organismes se réunissent dans le cadre d’un comité de planification axé sur les enfants et les jeunes de la région, et travaillent en collaboration afin de fournir des services aux enfants et de contribuer aux politiques, ce qui leur procure une perspective plus vaste.

Des partenaires comme la Fondation Trillium de l’Ontario collaborent avec nous également afin de créer un outil d’enquête local qui est aligné avec l’indice. Toute communauté pourrait mettre en œuvre cette enquête afin de recueillir des données sur les enfants et les jeunes, ce qui peut s’avérer très difficile à obtenir à l’échelle locale. Ces données sont souvent omises dans les vastes enquêtes nationales, soit parce qu’on les ignore complètement ou parce que la taille de l’échantillon est trop limitée. Si les communautés le désiraient, elles pourraient comparer la situation de leurs jeunes aux autres communautés ou encore aux moyennes nationales.

Une meilleure analyse comparative et un meilleur suivi de la situation des enfants et des jeunes, à l’aide de renseignements fondés sur des données probantes, peuvent aider à orienter les décideurs et les responsables de l’élaboration des politiques.

La Fondation du Grand Montréal a déjà commencé à s’y intéresser. Par exemple, elle a créé pour Montréal un rapport sur la situation des enfants à l’aide de l’indice de bien-être de l’UNICEF de 2017, ce qui lui a permis de constater que la ville accusait du retard par rapport à la moyenne nationale à l’égard de la sécurité alimentaire. Par conséquent, cette initiative a suscité de l’intérêt à l’échelle locale et contribué à la création d’un plus grand nombre de programmes. Des efforts sont d’ailleurs en cours afin de combler les besoins de la région en matière de sécurité alimentaire.

Voilà donc quelques-unes des utilisations actuelles des données et de l’analyse de l’UNICEF dans l’ensemble du Canada, et nous sommes heureux qu’elles trouvent écho et inspirent de nouvelles façons de percevoir nos façons de faire, car cette perspective plus vaste et globale sur les enfants et les jeunes peut faciliter et renforcer les politiques et les programmes afin d’avoir un impact marqué sur le bien-être des enfants et des jeunes dans l’ensemble du pays.

Lisa Wolff est directrice des politiques et de l’éducation au sein d’UNICEF Canada. Sa mission est de promouvoir des politiques et des pratiques publiques au Canada qui s’alignent sur les principes et les normes de la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies. Elle met à profit les forces mondiales de l’UNICEF, y compris les données et l’innovation, et fait intervenir les différents secteurs afin de collaborer avec de nombreux partenaires en vue de faire progresser les droits des enfants au Canada. À cet égard, Mme Wolff a été lauréate de la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II remise par le gouverneur général du Canada en 2012.

Cette entrevue a été révisée dans un souci de clarté et pour atteindre une longueur optimale.

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Programme de développement durable à l’horizon 2030 – Objectifs de développement durable (ODD)

En 2015, le Canada et les 192 autres États membres des Nations Unies, réunis lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, ont adopté le Programme de développement durable à l’horizon 2030, un cadre général de mesures reposant sur 17 objectifs de développement durable (ODD) qui tient compte des dimensions sociales, économiques et environnementales du développement durable.

La présente ressource, sous forme d’article de blogue, est associée aux ODD suivants (cliquez sur les icônes pour consulter d’autres textes de l’Institut Vanier portant sur l’objectif concerné) :


Publié le 20 novembre 2019