Les conflits travail-famille chez les parents seuls des Forces armées canadiennes

Alla Skomorovsky, Ph. D.

Les responsabilités inhérentes à la vie militaire représentent parfois une importante source de stress pour les familles des militaires, au gré des déploiements, des déménagements, des aléas de la vie à l’étranger et de l’éloignement familial, sans compter les risques de blessures ou de décès pour les militaires, ou encore les heures de travail longues et imprévisibles.

Même si les familles des militaires parviennent généralement à faire face aux difficultés, des études ont montré que certaines d’entre elles finissent par se sentir débordées devant ces exigences concurrentes et cumulatives. Il s’agit là d’une réalité particulièrement éprouvante pour les parents seuls au sein des Forces armées canadiennes (FAC), qui comptent bien souvent sur des ressources limitées pour assumer leurs responsabilités multiples. C’est l’une des raisons pour lesquelles plusieurs parents seuls engagés dans la vie militaire (hommes ou femmes) semblent tirer une moindre satisfaction de ce mode de vie que leurs homologues en couple, selon les données d’une étude antérieure.

Par définition, les conflits travail-famille surviennent lorsque les exigences professionnelles sont difficilement conciliables avec les exigences du domaine familial. Au Canada, même s’il semble de plus en plus évident que les conflits travail-famille représentent un problème éventuellement important pour les familles des militaires, il n’existe encore que très peu de recherches portant précisément sur le sujet. Dans une étude qualitative récente, la majorité des parents seuls des FAC affirmaient être en mesure de concilier travail et famille, tout en admettant qu’il leur était difficile d’y parvenir, surtout parce qu’ils sont souvent les seuls pourvoyeurs de soins et de ressources financières pour leur famille. Voici les commentaires de l’un des participants à cet égard :

“Jusqu’ici, je parviens assez bien à équilibrer ma vie professionnelle et ma vie personnelle. Par contre, je dois dire que ce n’est pas toujours facile parce que je n’ai personne d’autre sur qui compter, par exemple lorsque je dois rester plus tard au travail ou terminer ma journée à partir de mon téléphone. Mon BlackBerry est devenu essentiel, parce que je ne peux pas rester trop tard au travail, en tout cas pas aussi longtemps qu’avant. Mais en général, ça se passe plutôt bien.”

Peu d’études sur les conflits travail-famille chez les militaires canadiens

Dans certains cas, les parents seuls qui œuvrent dans les FAC vivent de multiples déploiements, et sont alors séparés de leurs enfants sans possibilité de s’occuper d’eux. Il va sans dire que pour ces familles, les arrangements pour la garde des enfants ne sont pas simples. Par exemple, pendant que papa ou maman est en mission, les enfants doivent parfois s’installer chez leurs grands-parents dans une autre ville. Par ailleurs, les parents seuls qui vivent de fréquentes réaffectations risquent d’éprouver des difficultés à créer ou à recréer des réseaux sociaux, qui sont pourtant une précieuse source de soutien.

Quelques études ont montré que les familles militaires monoparentales font face à des défis uniques au quotidien, et sont confrontées à d’importants conflits travail-famille. Toutefois, il n’existe encore que très peu de travaux qui ciblent le contexte canadien en particulier. Dans le but d’y remédier et pour mettre en relief les principales préoccupations des parents seuls des FAC, le personnel du Directeur général – Recherche et analyse (Personnel militaire) (DGRAPM) a mené un sondage électronique dans le cadre duquel on a soumis un questionnaire à un groupe de parents choisis au hasard parmi des parents seuls, divorcés, séparés ou veufs de la Force régulière des FAC, ayant à leur charge des enfants de 19 ans ou moins. Au total, les résultats reflétaient le point de vue de 552 parents seuls.

On a constaté que les difficultés financières figurent parmi les principales préoccupations des parents seuls, ce qui corrobore les données d’études précédentes selon lesquelles les pressions financières sont l’une des principales sources de stress pour les parents seuls, qu’il s’agisse de militaires ou de civils. L’autre difficulté évoquée par les parents seuls concernait la santé et le bien-être de leurs enfants. Aucune étude sur les parents seuls du domaine civil ou militaire n’avait encore mené à de telles conclusions, mais on peut penser que ces préoccupations ressortent ici en raison des multiples absences des parents, qu’il s’agisse de déploiements, d’entraînements ou encore du nombre imprévisible et variable d’heures de travail ou d’heures supplémentaires, qui sont des facettes caractéristiques du mode de vie des militaires. En somme, plus de 60 % des répondants affirment que les pressions financières et les préoccupations quant à la santé et au bien-être de leurs enfants sont importantes ou extrêmement importantes (voir la figure 1). Dans une forte proportion (plus de la moitié), ces parents s’inquiètent aussi de la période de l’adolescence, au cours de laquelle ils souhaiteraient être présents pour leurs enfants tout en assumant leur charge de travail et leurs responsabilités contraignantes.

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Responsabilités parentales et professionnelles : conciliation difficile, mais pas impossible

On a demandé aux parents seuls d’indiquer dans quelle mesure ils parviennent à concilier les exigences du service militaire avec leurs responsabilités parentales. La plupart pensent que la tâche n’est pas impossible (voir la figure 2). Toutefois, environ 55 % des répondants se sentent divisés entre leurs responsabilités professionnelles et familiales, et admettent qu’il n’est pas facile d’être à la fois de bons parents et de bons militaires. Environ 44 % de ces parents croient qu’il est difficile de concilier les responsabilités parentales et celles de la vie militaire. Ces constatations corroborent les données d’études antérieures selon lesquelles les parents seuls parmi les militaires sont vulnérables aux conflits travail-famille.

 

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Deux des questions posées aux participants concernaient les défis pour la vie de famille en lien avec la vie militaire. Au sujet des répercussions du travail sur la vie de famille, la vaste majorité des militaires en situation monoparentale reconnaissent une certaine influence de la sphère professionnelle à cet égard (voir la figure 3). Environ 70 % des répondants soulignent que les exigences professionnelles sont parfois en concurrence avec celles de la vie de famille, et 64 % d’entre eux admettent avoir déjà raté certaines activités familiales en raison de leurs responsabilités professionnelles.

Pour jeter un éclairage sur les mesures de soutien en milieu de travail offertes aux parents seuls, on a demandé à certains d’entre eux de citer des programmes et politiques des FAC susceptibles de les aider à concilier les exigences familiales et professionnelles. D’après les résultats, on constate que de nombreux parents seuls des FAC ne sont pas au courant des services offerts. À titre d’exemple, moins de 10 % des participants disent connaître l’existence des services offerts aux parents seuls par l’entremise des Centres de ressources pour les familles des militaires. Il s’agit d’une situation à laquelle faisait écho l’un des participants de l’étude qualitative évoquée précédemment :

Les services ne sont pas toujours bien annoncés. Il faut faire des démarches et poser des questions. Quand on déménage dans une grande ville, il vaut mieux chercher un logement à proximité d’un CRFM

[Centre de ressources pour les familles des militaires].

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Sensibilisation et soutien à la conciliation travail-famille : des atouts pour les parents seuls des FAC

De nombreux parents seuls des FAC sont confrontés à des difficultés, mais pour certains d’entre eux, les conflits travail-famille représentent une préoccupation centrale. L’un des participants à l’étude qualitative s’exprimait ainsi :

“Ce qui m’inquiète le plus, c’est que mon poste au sein des Forces canadiennes peut me placer devant une situation imprévue où il me faudra choisir entre ma carrière et mes enfants.”

Les parents seuls au sein des FAC bénéficieraient sans doute d’une meilleure sensibilisation aux services offerts, et d’un meilleur accès aux diverses initiatives de soutien et autres programmes d’aide familiale (ex. : Plan de garde familiale), notamment en ce qui a trait aux services de consultation. De plus, la flexibilité et la capacité d’adaptation en milieu de travail pourraient gagner en efficacité si les gestionnaires et les dirigeants connaissaient mieux les défis inhérents aux conflits travail-famille auxquels sont confrontés les parents seuls des FAC. Enfin, en misant sur des programmes et services sur mesure qui visent à optimiser l’encadrement affectif et pratique des parents seuls (ex. : groupes de soutien), il serait possible d’accroître leur capacité de concilier les responsabilités professionnelles et familiales.

Ces travaux portent sur les conflits travail-famille et les principales difficultés qui touchent les parents seuls des FAC, mais il ne s’agit là que d’un premier pas vers une compréhension élargie des facteurs uniques qui influent sur leur bien-être. Dans le but de combler les lacunes dans les connaissances actuelles à cet égard, le DGRAPM a mis sur pied un programme de recherche exhaustif axé sur les familles des militaires, en étroite collaboration avec le domaine de la recherche (notamment par l’entremise de l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans). Ce regroupement de chercheurs a pour mandat d’accroître la qualité de vie des militaires et des vétérans canadiens, ainsi que de leur famille. Le principe de soutien aux familles a d’ailleurs été enchâssé dans l’Engagement des Forces canadiennes à l’endroit des familles, qui reconnaît les liens intrinsèques entre la situation des familles des militaires et la capacité opérationnelle des FAC.

Nous sommes conscients de la contribution importante des familles à l’efficacité opérationnelle des Forces canadiennes et nous reconnaissons la nature unique du mode de vie militaire. Nous honorons la résilience des familles et rendons hommage aux sacrifices qu’elles font pour soutenir le Canada.

Engagement des Forces canadiennes à l’endroit des familles

Dans le droit fil des principes énoncés dans l’Engagement à l’endroit des familles, il importe de continuer à développer l’expertise nécessaire pour mieux s’occuper de ces familles, et pour trouver des moyens de mieux répondre à leurs besoins uniques afin d’assurer le bien-être de chacun sur le plan individuel et familial.

 


Alla Skomorovsky est psychologue en recherche pour le compte du Directeur général – Recherche et analyse (Personnel militaire) (DGRAPM), où elle dirige une équipe de recherche sur les familles des militaires. Elle y mène des études quantitatives et qualitatives sur la résilience, le stress, l’adaptation, l’identité et le bien-être des familles des militaires.

Mme Skomorovsky a été la toute première lauréate du prix Colonel Russell-Mann en reconnaissance de la qualité de ses travaux de recherche sur les conflits travail-famille et le bien-être des parents des FAC. Cette distinction lui a été décernée dans le cadre du Forum 2015, une activité chapeautée par l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans.

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Suggestions de lecture

T. Allen, D. Herst, E. Bruck et M. Sutton (2000). « Consequences Associated with Work-to-Family Conflict: A Review and Agenda for Future Research » dans Journal of Occupational Health Psychology, vol. 5, no 2, p. 278-308.

G.L. Bowen, D.K. Orthner et L. Zimmerman (1993). « Family Adaptation of Single Parents in the United States Army: An Empirical Analysis of Work Stressors and Adaptive Resources » dans Family Relations, no 42, p. 293-304.

A.L. Day et T. Chamberlain (2006). « Committing to Your Work, Spouse, and Children: Implications for Work–Family Conflict » dans Journal of Vocational Behavior, vol. 68, no 1, p. 116-130.

Bullock (2015). The Impact of Military Life on Single-Parent Military Families: Well-Being and Resilience (Rapport technique du Directeur général – Recherche et analyse (Personnel militaire) – DRDC-RDDC-2015-R099), Ottawa (Ontario), Recherche et développement pour la défense Canada.

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L’Institut Vanier de la famille est un organisme de bienfaisance national et indépendant dont les activités visent à mieux comprendre la diversité et la complexité des familles, ainsi que la réalité de la vie de famille au Canada.

One Comment

  1. Daniel Kevin Perron 2017-04-26 at 13:31 - Reply

    Bonjour, j’aimerais cité cet article et avoir plus d’information sur cette recherche.

    merci

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