Bien que la COVID-19 ait touché les familles des quatre coins du Canada ainsi que le paysage socioéconomique, culturel et contextuel qui teinte leur bien-être, la vie de famille ne s’est pas pour autant arrêtée. Qu’il s’agisse de concilier les responsabilités professionnelles et familiales, de se réunir au moment de célébrer des étapes importantes ou de s’épauler dans les moments difficiles, les gens trouvent des moyens divers et créatifs afin de poursuivre leurs activités, leur vie de famille.

Alors que les familles canadiennes s’affairent à gérer ces transitions, l’Institut Vanier de la famille s’engage à colliger, à compiler et à dépeindre les « histoires derrière les statistiques », afin de mettre en relief les forces, la résilience et la réalité des familles dans toute leur diversité au pays.


Edward Ng, Ph. D.

(23 juillet 2020) Le 16 mars 2020 n’a pas été un lundi comme les autres. C’était la première journée officielle de la semaine de relâche pour les élèves des écoles publiques de l’Ontario, et la commission scolaire a soudain annoncé que cette « pause printanière » allait plutôt durer deux semaines, qui ont ensuite été prolongées jusqu’à nouvel ordre. Du coup, quelque 2 millions d’élèves des écoles publiques de l’Ontario – y compris ma fille benjamine, qui est en 9e année – amorçaient un long parcours d’apprentissage à distance depuis leur domicile en raison de la pandémie.

La maison familiale soudain transformée en école et en espace de travail partagé

La veille, on m’avait également demandé de ne pas me présenter à mon bureau, situé près du centre-ville d’Ottawa, en raison des mesures de santé publique visant à prévenir la propagation du coronavirus. Au même moment, mon aînée, étudiante à l’université, apprenait que ses cours allaient être dispensés en ligne, car le campus commençait à fermer.

Au sein de ma famille de quatre personnes, seule mon épouse devait continuer de se rendre à son travail à l’extérieur de la maison. Mais lorsqu’un cas a été signalé à son lieu de travail à la fin de mars, tout le personnel a alors été invité à travailler à domicile, une décision qui aurait été inconcevable avant le début de la pandémie. J’ai commencé à m’interroger à savoir si nous vivions le début de la fin d’une époque centrée sur le bureau, ce qui allait avoir une incidence énorme à la fois sur le monde du travail et sur la famille.

À la maison, nous disposons d’une connexion Internet, mais nous ne sommes pas équipés pour servir de bureau et d’école à domicile. Puisque mon épouse travaille dans un secteur qui traite avec des clients au téléphone, j’ai rapidement réaménagé une pièce afin de lui installer un bureau temporaire. Par ailleurs, après une semaine de relâche prolongée pour ma benjamine, celle-ci a rapidement commencé à recevoir de ses enseignants des directives et des leçons quotidiennes en ligne, ce qui signifiait que nous étions dorénavant quatre à utiliser une seule et même connexion Internet presque constamment. Nous avons dû contacter notre fournisseur Internet afin de mettre notre matériel à niveau, ce qui a permis de tempérer nos problèmes et nos frustrations – ainsi que l’espoir partagé que je devienne un spécialiste de l’Internet!

Réflexions sur la réalité et les émotions à travers la musique

Au mois de mai, deux mois après le début du confinement, l’enseignante de musique de ma plus jeune lui a demandé de choisir quelques chansons qui illustraient son état émotionnel alors qu’elle suivait l’école à la maison. Elle a choisi la pièce « Stayin’ Alive » des Bee Gees. J’étais étonné de son choix, car elle n’a pas connu l’époque des Bees Gees, qui étaient célèbres dans ma ville natale de Hong Kong lorsque j’étais enfant. L’un des auteurs-compositeurs de ce dynamique succès disco de la fin des années 1970 le disait porter un message plutôt sérieux – il parle de survivre1 lorsque la vie ne mène nulle part (« goin’ nowhere »).

Life goin’ nowhere, somebody help me (La vie ne mène nulle part, quelqu’un, aidez-moi)

Somebody help me, yeah (Quelqu’un, aidez-moi)

Life goin’ nowhere, somebody help me, yeah (La vie ne mène nulle part, quelqu’un, aidez-moi)

I’m stayin’ alive (Je reste en vie)

C’était comme un appel à la survie, une représentation de la réalité que vivait ma fille pendant la pandémie de COVID‑19, et il lui permettait d’exprimer à l’égard du virus ses préoccupations et ses sentiments, amplifiés par sa situation d’adolescente appartenant à une minorité visible2, 3. J’admirais sa persévérance, car tout au long du confinement, elle a évité de s’aventurer à l’extérieur inutilement, quand c’était possible. Mais elle ressentait également de la confiance en l’avenir : la deuxième chanson qu’elle a choisie a été « Let’s Go Fly a Kite » du film Mary Poppins, qui reflétait son espoir de pouvoir enfin recommencer à sortir sans crainte de la COVID-19.

Soins et préoccupations intergénérationnels

Comme la plupart des Canadiens, je crains davantage qu’un membre de ma famille ne contracte la COVID‑19 que moi-même, et les sondages démontrent constamment que les minorités visibles éprouvent ces deux préoccupations dans une proportion plus forte que les personnes n’appartenant pas à une minorité visible4, 5. Comme c’est le cas dans plusieurs familles, mes soins et mes préoccupations s’étendent à toutes les générations, aux plus âgées comme aux plus jeunes.

Ma fille qui est d’âge universitaire travaille comme caissière à temps partiel dans une pharmacie de quartier. À chaque quart de travail, elle se rendait à son emploi qualifié d’essentiel, et nous nous inquiétions à propos du risque de se retrouver infectés par la COVID-19 en raison de son exposition aux clients. À la mi-avril, elle est rentrée avec une fièvre et une toux sèche, qui sont quelques-uns des symptômes potentiels. Nous étions inquiets, et nous l’avons encouragée à s’isoler en prenant un congé afin de s’assurer qu’elle n’avait pas contracté le virus. Dès que ses symptômes se sont affaiblis, elle est retournée au travail, pour découvrir que son lieu de travail avait été transformé : des panneaux de plexiglass avaient été installés à la caisse afin de minimiser le risque d’infection. Elle nous a un jour raconté une anecdote affolante où un client, alors qu’il payait ses achats, n’arrêtait pas de tousser en direction du plexiglass, sans se préoccuper de ceux qui l’entouraient!

Depuis environ trois ans, ma belle-mère habite dans une résidence de soins de longue durée de Toronto, et nous la visitons chaque fois que nous nous rendons en ville. Maintenant que ces établissements en Ontario et au Québec sont devenus l’épicentre de la COVID-19, nous nous inquiétons beaucoup pour elle. D’ailleurs, nous avons appris qu’un résident de sa résidence avait reçu un résultat positif à la COVID-19 à la mi-mai, ce qui indiquait une éclosion, selon l’autorité locale de santé publique. Une enquête plus approfondie a été menée auprès du personnel et des résidents, et des résultats encourageants sont venus contredire les conclusions initiales. Nous avons alors été soulagés d’apprendre que l’autorité de santé publique retirait ses mesures de contrôle liées à une éclosion pour l’établissement.

Puisque l’Ontario avait décidé d’interdire toute visite dans ces résidences de soins au début de la pandémie, nous ne pouvions rester en contact que par le biais des technologies de communication en ligne, comme Skype, dans le cadre de visites virtuelles. Le personnel de cette résidence nous a indiqué que les résidents trouvaient le temps long pendant la pandémie et se réjouissaient de ces visites virtuelles. Maintenant que l’Ontario commence à autoriser les visites dans les établissements de soins, nous prévoyons faire une visite en personne à ma belle-mère, tout en respectant le protocole de distanciation sociale, évidemment.

Soins et préoccupations au-delà des frontières

J’éprouvais de l’inquiétude pour ma famille avant même que la pandémie de COVID-19 ne soit déclarée. Déjà en février, des membres de ma famille vivant en Asie de l’Est qui étaient en visite chez nous ont décidé de quitter Toronto pour rentrer chez eux à Hong Kong avant qu’Air Canada annule tous ses vols directs. À ce moment-là, la COVID-19 faisait des ravages dans cette partie de l’Asie, alors je leur ai suggéré de prolonger leur séjour à Toronto, offre qu’ils ont déclinée afin de rentrer chez eux. Pour apaiser mes propres inquiétudes, j’ai fait quelques recherches et réussi à leur dénicher quelques masques non chirurgicaux afin qu’ils puissent les utiliser à leur arrivée à Hong Kong. (Fait à noter : à cette période, entre la moitié et la fin de février, les masques faciaux étaient déjà une denrée rare, même en Ontario.)

Avec le recul, toutefois, mes proches estimaient qu’ils avaient pris la bonne décision de partir, car les cas de COVID-19 ont commencé à augmenter à Toronto, et les aéroports du Canada, à fermer. Il est intéressant de noter qu’ils sont maintenant de retour à Toronto pour leur visite d’été annuelle au Canada, au moment où une éclosion de COVID-19 se produit à Hong Kong.

Peut-être en raison de mes liens étroits avec l’Asie, la COVID-19 a été pour moi une source d’inquiétude avant même qu’elle ne devienne un terme courant au Canada. Je me rappelle clairement le SRAS (le syndrome respiratoire aigu sévère)6 en 2003, et la force avec laquelle il avait frappé mon pays ainsi que Toronto à l’époque. C’est pourquoi dès février cette année, au tout début de l’épidémie en Asie, je suivais de près l’évolution de ce nouveau virus, qui touchait les familles du monde entier.

Du temps pour les souvenirs et les discussions en famille

En repensant à la chanson « Let’s Go Fly a Kite », je me remémore des souvenirs qui remontent au temps où mes filles étaient petites, où nous allions régulièrement faire voler notre cerf-volant dans un parc près de chez nous7. Nous passions beaucoup de temps à discuter et à rire ensemble, et lorsque le cerf-volant prenait dans le vent, nous le suivions et prenions plaisir à le regarder s’envoler dans le ciel.

Maintenant que mes filles ont grandi et sont devenues plus indépendantes avec les années, et que de mon côté, je me concentre de plus en plus sur mon propre travail et sur d’autres engagements personnels, les occasions permettant de créer de tels moments se font très rares. Mais la pandémie m’a rappelé l’importance de passer du temps avec elles – et m’a même offert quelques occasions de le faire – avant qu’elles ne décrochent leur diplôme et qu’elles ne plongent dans la prochaine étape de leur vie. Heureusement, le confinement nous a accordé du temps, en famille, pour nourrir quelques discussions sérieuses sur des sujets importants de la vie. Et pour cette raison, je lui suis reconnaissant.

Edward Ng, Ph. D., est analyste à l’Institut Vanier de la famille.


Notes

  1. Fait intéressant, la pièce « Stayin’ Alive » a été utilisée pour former des professionnels de la santé à effectuer le bon nombre de compressions thoracique par minute lors de la RCR, puisque son rythme de près de 104 battements par minute correspond aux normes recommandées par la British Heart Foundation, qui est d’effectuer de 100 à 120 compressions thoraciques par minute lors de l’exécution de cette technique de sauvetage.
  2. Par « minorité visible », on entend la possibilité qu’une personne appartienne à un groupe de minorité visible tel que défini par la Loi sur l’équité en matière d’emploi et, le cas échéant, le groupe d’une minorité visible auquel la personne appartient. La Loi sur l’équité en matière d’emploi définit les minorités visibles comme « les personnes, autres que les autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche. » La variable Minorités visibles comprend les catégories suivantes : Sud-Asiatiques, Chinois, Noirs, Philippins, Latino-Américains, Arabes, Asiatiques du Sud-Est, Asiatiques occidentaux, Coréens, Japonais, Minorités visibles (c.-à-d. « non incluses ailleurs »), Minorités visibles multiples et Pas une minorité visible. Selon le Recensement du Canada de 2016, près de 70 % des membres des minorités visibles sont nés à l’extérieur du Canada (69 %).
  3. D’après un sondage mené par l’Institut Vanier de la famille, l’Association d’études canadiennes et Expériences Canada, du 29 avril au 5 mai 2020, plus de la moitié (52 %) des jeunes des minorités visibles ont dit avoir assez ou très peur de contracter la COVID-19, comparativement à 34 % des jeunes des groupes n’appartenant pas à une minorité visible. Lien : https://bit.ly/2ZQTW38
  4. Plus de 6 minorités visibles interrogées sur 10 (62 %) ont dit craindre de contracter la COVID-19, mais 73 % craignaient encore plus que les membres de leur famille attrapent le virus, comparativement à 54 % et 66 %, respectivement, chez les personnes n’appartenant pas à une minorité visible.
  5. Un sondage de l’Institut Vanier de la famille, de l’Association d’études canadiennes et de la firme Léger, mené du 1er au 3 mai 2020, comprenait environ 1 526 personnes de 18 ans et plus qui ont été recrutées au hasard sur le panel en ligne de LEO. À l’aide des données du Recensement de 2016, les résultats ont été pondérés en fonction du sexe, de l’âge, de la langue maternelle, de la région, du niveau de scolarité et de la présence d’enfants dans le ménage, afin d’assurer un échantillon représentatif de la population. Aucune marge d’erreur ne peut être associée à un échantillon non probabiliste (panel en ligne, dans le présent cas). Toutefois, à des fins comparatives, un échantillon probabiliste de 1 526 répondants aurait une marge d’erreur de ±2,51 %, et ce, 19 fois sur 20.
  6. Le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est une maladie respiratoire causée par le coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS-CoV ou SARS-CoV-1), qui a entraîné près de 300 décès à Hong Kong et plus de 40 décès au Canada lors de l’épidémie de SRAS de 2002-2004.
  7. La chanson « Let’s Go Fly a Kite », tirée du classique de Walt Disney Mary Poppins, est présentée à la fin du film, au moment où George Banks (interprété par David Tomlinson) se rend compte que sa famille est plus importante que son travail, et qu’il décide d’emmener sa famille au parc pour faire voler un cerf-volant.

Programme de développement durable à l’horizon 2030 – Objectifs de développement durable (ODD)

En 2015, le Canada et les 192 autres États membres des Nations Unies, réunis lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, ont adopté le Programme de développement durable à l’horizon 2030, un cadre général de mesures reposant sur 17 objectifs de développement durable (ODD) qui tient compte des dimensions sociales, économiques et environnementales du développement durable.

La présente ressource, sous forme d’article de blogue, est associée à l’ODD suivant (cliquez sur l’icône pour consulter d’autres textes de l’Institut Vanier portant sur l’objectif concerné) :


Publié le 23 juillet 2020